* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


mardi

1er mai 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)



    Vint un homme au chapeau de paille, au poil roux, au regard ingénu, fils d'un pasteur du Brabant, qui s'était cru appelé à évangéliser les miséreux. Déçu dans sa vocation, mal payé de retour dans ses amours, il peint d'abord des paysans qui font penser aux « animaux farouches » de La Bruyère ; des masures, des métairies sur lesquelles pèse un ciel bas où rien ne luit. Ce qu'il dira de ses dessins d'alors « lourds, épais, fangeux, noirs et mornes » vaut pour ses peintures où la touche épaisse, sombre, quasi funèbre, dénonce l'accablement d'hommes voués à la glèbe et frappés de l'immémoriale malédiction. Ce qui est rendre témoignage : – Oui, c'est bien ainsi que certains de nos frères vivent !
    Sa palette s'éclaire, s'allège à la faveur d'un séjour à Paris. Sous l'influence des estampes japonaises, de celle des Impressionnistes, – auxquels il préfèrera toujours « les vrais peintres originaux » que sont Delacroix, Millet, Corot et les anciens –, la touche, en bâtonnets, dissocie, discrimine ; elle introduit dans le tableau palpitation, discernement. Allègres, souriantes, sont les vues de Paris, de la Butte Montmartre – au demeurant plus affirmées, plus stables, moins liées à l'instant, moins… solubles dans l'air, que celles des peintres qu'il rencontre et qu'il admire sans se départir de son esprit critique. Déjà, dans son œuvre, portraits, autoportraits, natures mortes, proclament la primauté du jaune ; et quatre tableaux de tournesols attestent une vocation d'orpailleur. Aussi n'est-on pas surpris de lire, dans une lettre à son frère, de 1887 : « Mon plan, c'est d'aller, dès que je le pourrai, passer quelque temps dans le Midi, où il y a plus de couleur, plus de soleil. »
 *
    Ce que fut, l'année suivante, l'éblouissement du peintre devant la campagne d'Arles, puis de Saint-Rémy, ces extraits de lettres à son frère Théo, à son ami Émile Bernard, l'expriment avec ardeur :
    « La palette, aujourd'hui, est absolument colorée, bleu céleste, orangé, rose, vermillon, jaune très vif, vert clair, le rouge clair du vin, violet. » Et d'invoquer la musique de Wagner qui, « même exécutée par un grand orchestre, n'en est pas moins intime pour cela. »
    « Maintenant nous avons une très glorieuse forte chaleur sans vent ici, qui fait bien mon affaire. Un soleil, une lumière, que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, jaune soufre pâle, citron pâle or. Que c'est beau, le jaune ! Et combien je verrai mieux le Nord. »
    « Jamais je n'ai eu une telle chance, ici la nature est extraordinairement belle.  Tout et partout la coupole du ciel est d'un bleu admirable, le soleil a un rayonnement de soufre pâle et c'est doux et charmant, comme la combinaison des bleus célestes et des jaunes dans les Van der Meer de Delft. Je ne peux pas peindre aussi beau que cela, mais m'absorbe tant que je me laisse aller sans penser à aucune règle. »
     Et de s'extasier, avec des exclamations d'aveugle-né guéri de sa cécité, sur la limpidité de l'air, l'ampleur des perspectives qui en résulte, l'éclat qu'en reçoivent des coloris d'estampes japonaises, telles, sur fond d'azur, ces nuées de papillons blancs des vergers en fleur, analogues à une neige en suspension.
 *
     Quand Van Gogh découvre la Provence, son esthétique fait de lui un précurseur de l'expressionnisme. Un peintre réaliste prend le réel « par le contour » en ébauchant le motif au fusain puis en couvrant les surfaces ainsi délimitées. Aussi ses toiles ne sont-elles que des reflets sans âme. Pour Van Gogh, la couleur est maintenant première et « elle exprime quelque chose par elle-même » – de l'ordre de la sensation, de l'émotion. Au peintre, donc, d'imposer sa palette au paysage, quitte à « hardiment exagérer les effets. »
      On songe au travail de la muleta conduit par le torero, la nature donnant tête baissée dans le leurre, et se peignant sur la toile non docilement, sous les sages apparences que nous lui connaissons et que reproduit le peintre réaliste, mais déformée, transfigurée – et regimbant, parce que le peintre l'a provoquée, défiée, poussée dans ses retranchements et forcée de s'avouer en sa violence ou son exaspération. Au demeurant, superbe : ne sait-on pas que les traductions infidèles sont plus belles et vraies que les littérales ? Et Breton ne nous a-t-il pas appris que « la beauté sera convulsive ou ne sera pas » ?
 *
     Jour après jour pendant deux années, vont se trouver face à face une nature chamarrée et une manière de mystique qui, à présent, a, selon ses termes, « la peinture dans la peau » ; qui, ne pouvant se passer de la « puissance de créer »,  peint « comme pris par la rage ». « Je laboure, écrit-il, comme un vrai possédé, j'ai une fureur sourde de travail plus que jamais. » Et de peindre en plein mistral, le chevalet solidement fixé, ou, des bougies à son chapeau, de nuit « bien plus vivante et richement colorée que de jour. »
      Cela tient de l'affrontement, de la dévoration : « je mange toujours de la nature. » C'est qu'il s'agit, par un corps à corps, par le truchement d'une couleur portée à son paroxysme, d'entrer en contact immédiat avec la réalité – jusqu'à s'y abstraire, s'y abîmer ; jusqu'à ce qu'elle vous laisse comme éperdu, et exsangue.
      Dans un état d'exaltation qui rappelle la lutte de Jacob avec l'ange, convaincu qu'il faut « outrer la couleur davantage – l'Afrique pas loin de soi », Van Gogh ne craint pas de se mesurer au soleil – qu'il peint avec les stries d'accroissement d'un tronc d'arbre millénaire qu'on a scié ; avec les ondes concentriques d'un boulet incandescent atteignant le firmament. Ce n'est plus le « soleil levant » d'un Monet, mais, tel une gueule de haut-fourneau, celui du « glorieux Midi » qui se vautre dans les champs de blé mûr, les labours qu'on ensemence ; qui se fait constellation de tournesols dans un vase, façades d'une maison à Arles, lampes d'une salle de café de nuit, ciel étoilé « de méduses phosphorescentes ». Comme d'autres étaient en quête du trésor des Hespérides, il désespère d'atteindre « la haute note jaune » qui, sans doute, doit rappeler ce jaune citron de Delacroix qu'il prise à l'égal de son bleu de Prusse. Et foin des couleurs changeantes des Impressionnistes !
     Ici, dit le peintre, « la lumière est mystérieuse ». La chiche clarté du Nord, atone, accordée aux chaumières, à la dure condition paysanne, appelait une touche pesante, bourbeuse. La lumière de la Provence, exubérante, rendue plus virulente par le harcèlement scandé des cigales, exige du peintre l'outrance ; elle fait de lui un visionnaire – et un mystique, dussent son âme s'en incendier, sa raison en chanceler.
     Le Monet de l'âge mûr, hédoniste, demande à l'eau semi-captive d'être le repos de son regard. Il pourrait faire sien le vers de Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Van Gogh est de ceux qui, à grand douleur, doivent arracher au réel ses secrets, et en rendre compte. Il écrit à son frère : « mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié […] ». Il lui écrit encore : « les émotions qui me prennent devant la nature vont chez moi jusqu'à l'évanouissement ». Témoin digne de foi ; il est l'un de ces êtres pour qui le mot passion doit être pris dans ses diverses acceptions.
     Van Gogh a conscience qu'à outrer la couleur, à lui lâcher la bride, on provoque, on violente le réel, on l'invite à sortir de ses gonds ; mais n'est-ce pas ce qu'il cherche ?  Dans un hourvari de vert, de bleu, de jaune ou d'orangé, on voit la couleur s'emparer des contours, les déformer, les distordre pour mieux assurer leur assomption. Les lignes vibrent ainsi que dans la touffeur de l'air et semblent fuir en entraînant le visible dans un flux universel ; arbres, collines et ciel même se boursouflent et tanguent, et s'emportent.
      Le peintre aspirait à faire, de chacune de ses œuvres, une composition musicale, et il invoquait Wagner. Certes, notre « œil écoute », devant ses tableaux, mais c'est au Sacre du printemps que nous songeons plutôt devant les embrasements que suscitent – fureur et désordre gouvernés – les coups de brosse d'un homme affamé de reconnaissance, « abîmé de chagrin », qui semble jouer sa raison et, davantage, sa vie.
     Au vrai, savions-nous, avant que ne paraisse le peintre des tournesols, la puissance de la couleur ? Elle est, avec la forme, l'une des modalités qui nous permettent d'identifier les composantes du réel ; parfois d'en déduire la matière, l'état, voire la saison et jusqu'à l'heure où on les considère. Notre regard « habitué » ne voyant guère là qu'un revêtement, plus ou moins plaisant à l'oeil.
      Mais vint un peintre qui demandait à sa palette la résolution de ses conflits intérieurs, le terme de son angoisse essentielle, de ses doutes d'artiste, de ses remords de faire si piètre figure parmi les hommes ; en un mot, de sa misère au sens pascalien du terme. Un peintre pour qui la couleur avait densité et dynamisme et qui résolut, par elle, de magnifier cet Être innombrable qu'est la Création. Et que chaque tableau – qu'il soit campagne, ciel étoilé, bouquet d'iris ou (le plus beau des paysages) figure humaine – nous semble une oraison jaculatoire ; qu'il atteste l'attention humble et fervente de l'artiste envers le réel!
     Oui, le peintre qui aurait pu dire avec Munch : « J'entends le cri de la nature », sait le risque encouru : « les émotions qui me prennent devant la nature vont chez moi jusqu'à l'évanouissement ». Mais son tourment n'est pas vain : par ses touches torses, des couleurs crues qui exultent, il nous révèle un réel effervescent jusque dans ses herbages, ses jardins, ses collines ; une création comme en gésine ; une nature tourbillonnaire où les forces telluriques se communiquent à l'universel.
       Champs de blé vert ou mûr tels une étendue de spasmes, collines déformées comme un relief mi-sphérique soumis à pression verticale et qui amorcent un mouvement de reptation, soleil hypertrophié, pléthorique en soufre, allée de cyprès qui se calcinent dans les convulsions ou qu'on essore par torsions, efflorescences du ciel gagnées par les boursouflements de la terre, nuits d'apocalypse où le « serpent d'étoiles » cher à Giono, se fait houle et torsade de maelström, l'étoile Absinthe en vue – un paysage en transes, mal assuré dans ses contours au point d'en tituber, mais porté au paroxysme de l'être, s'emporte sous nos yeux, comme pris dans la poigne du vent qui, furieusement, trousse, descelle, enfièvre le visible, et mieux que l'averse, ravive et vernisse les couleurs, à commencer par le vert « d'une qualité si distinguée », le vert qui est, écrit le peintre, « la tache noire dans un paysage ensoleillé […] ».
      Voici, rendu flagrant, un monde vibrionnaire saisi dans l'emportement qui le soulève – et l'ensauvage. Au reste, n'y a-t-il pas, en chaque tableau de Van Gogh, le filigrane d'une haute flamme d'incendie qui monte, s'échevelle et s'effile vers les cieux ? Ceux qui, aujourd'hui, hantent la Provence intérieure autour d'Arles et de Saint-Rémy devraient bien se rappeler qu'un artiste s'y est accompli, qui peignit là avec « l'impression de [se] trouver en haute mer. » Que, dans une solitude absolue, il s'est consumé en ce creuset pour faire, de la réalité, « des mensonges plus vrais que la vérité littérale. » Que si des peintres l'y avaient précédé, il est le premier qui sut transcrire – en lui tenant tête – la levée en masse, l'insurrection de la couleur en cette contrée, ses défis, surenchères, antagonismes et distorsions. Le premier qui ait fixé, dans leur exubérance, les linéaments, l'éclat et le climat de notre Provence mentale.
      Et ce, par une poignante « traversée des apparences » dont les Fauves ne retiendront que la force explosive de la couleur. 

samedi

15 avril 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)

      Les gens du nord, ceux de l'ouest, ont le sentiment de vivre en des contrées où les saisons font fi du calendrier ; où elles se pénètrent avec des chevauchements, des régressions, des défaillances qui font douter qu'il y ait encore des printemps fiables, des automnes conformes à nos souvenirs. Ah ! que, du moins, l'été soit tel qu'en notre enfance : longuement inexorable ! Qu'il soit « roche d'azur » et camp du Drap d'or, où s'éprouver vacant, un rien glorieux de devoir affronter un excès de sensations. (Les héros et les dieux n'ont-ils pas donné toute leur mesure sur fond d'azur, en un tel climat ?) Il n'y faut qu'un ciel bleu à toute épreuve, ainsi que devait être celui de l'Eden où même un nuage de beau temps eût semblé une incongruité.
      Plus proche que l'Orient, la Provence peut, l'été, guérir ceux qui ont, selon le mot de Théophile Gautier, « la maladie du bleu ». Les ciels bas, couleur d'étain, tassent votre stature, étiolent votre peau. Passé le Rhône, un ciel d'altitude nous attend, sous lequel déployer sa taille, ouvrir les bras.
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      Le vert est une couleur conciliante, sédative, mais qui ne s'agrège (le feuillage l'effrange la dépenaille), et dont les promesses, mesurées, sont à court terme. Ce n'est pas elle qui nous parlerait d'un Ailleurs où s'accomplir enfin ! Tandis qu'un bleu qui se prend en masse et se hisse au plus haut dès le matin, d'un horizon à l'autre, à la fois vous rafraîchit et sauvegarde votre soif, ainsi qu'à contempler la mer. Je puis bien, en sous-bois, gagné par le calme de l'assistance, oublier que j'ai une âme : comme, parvenu à l'orée, le bleu épandu la ranime et la réjouit ! Comme il l'incline à faire, de nouveau, allégeance au soleil ! L'eau d'un lac de montagne occupe tout l'espace et, avec elle, voici, indéfinies, la perspective, la profondeur. Et je te reconnais, azur ! Tu es ce qui, finement sablé du sable noir des plages du Sud, convie à l'essor les grands estuaires des fleuves tropicaux. Et non moins l'émail qui le mieux sertit une crête, une chapelle, une bergerie, un cyprès, ou les ailes du martinet – voire un couple enlacé. À peine, en ce pays, sort-on de chez soi, que les yeux rencontrent la plus grande verrière de la création, la rosace bleu roi – et que ce très bas monde paraîtrait donc grossier, pesant, si chaque couleur ne recevait de la nue un surcroît de prégnance, du bleu lavande au premier plan, tout en grènetis monté en épis, au bleu vaporeux des reliefs, à l'horizon ! À croire que le paysage attend un nouveau Nicolas de Staël qui, plantant là son chevalet, barrerait sa toile de grands à-plats transversaux où se déclinerait le spectre entier du bleu.
     Telle est, l'été, en Provence, l'hégémonie de cette couleur, que le visiteur pourrait se dire, comme le poète, hanté par l'azur, accablé par les regards qui pèsent sur sa nuque dès qu'il s'avance à découvert. Mais n'est-il pas venu en ce pays pour que les couleurs le hèlent de toute part ? Il se résignait mal aux demi-teintes, aux grisailles : il découvre des coloris à leur saturation qui transgressent, abolissent la forme ; qui infusent la couleur contiguë – ainsi qu'au temps de la lavande en fleur, on voit le mauve prendre d'assaut un rebord de plateau et imposer, au bleu céleste, ses nuances lie-de-vin.
     Il faudrait rendre pleine justice à cette plante, opiniâtrement agrippée et qui, si on l'arrache, révèle une configuration de sablier, la brève tige tenant lieu de point de symétrie entre le faisceau des hampes et celui des racines. Toute l'économie de la lavande semble conçue pour porter haut les épis violets où les calices desséchés mettent quelques taches de son. Or, si fines sont les hampes, que l'étage léger des fleurs flotte au-dessus de celui, sombre et dense, des feuilles, telle une gaze immatérielle qui ne serait que couleur pure.
     La vue s'en réjouit ; l'odorat se grise d'un parfum en nappe lourde, d'un seul tenant, sans échappée malgré son subtil alcool. (Qui se hasarde à respirer cette combinaison de sucs et d'essences s'y sent plongé de force, enchaîné jusqu'à l'oppression.)
     J'aime, en ce pays de lavande, l'assemblage de champs cultivés, aux cohortes parallèles, et de vastes étendues où la plante, clairsemée, n'est plus que guipure : c'est merveille comme la route incise ces tissus avec le brio du tailleur poussant devant lui ses ciseaux ouverts de part en part de la pièce d'étoffe.
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     Devant les peintures des Fauves, il nous semble que l'artiste a fait un usage outré de sa palette : la nature n'a pas de ces violences ! C'est ignorer les gisements d'ocre rouge, orangé, qui ensanglantent certains paysages et dont la seule vue donne soif. (On s'étonne que les pins proches aient été épargnés par les flammes géantes ; qu'ils aient gardé leur couleur propre.) C'est n'avoir pas vu, encore, montant vers l'horizon, un champ de lavande en fleur, ses longues cohortes de hérissons violets processionnant en parallèle. Jusque sur les plateaux où pousse, clairsemée, la lavande sauvage, le ciel améthyste des soirs d'été paraît s'épandre sur la terre comme flotterait, par temps calme, la fumée d'un feu d'herbes sèches – et l'on marche, parmi la rocaille, une mousseline de soie à hauteur de chevilles.
     Que de piedmonts, de bassins, où un labour est telle la plaie de celui à qui on vient de retirer un carré de peau ; où une étroite saignée dans le manteau végétal dénonce un sentier !... Ceux pour qui le vin est le sang de la terre peuvent voir ici de prodigieuses cuvées où toutes les robes se rencontrent, de l'ambre au grenat foncé, du jaune paille au pourpre.
    La Provence traite les couleurs en joaillier : elle les exalte, les monte comme des gemmes, les dispose si bien que chacune déborde ses contours. Nous étions habitués à voir la couleur strictement contenue – ainsi du bleu dans un bouquet de campanules, une coupe de quetsches … En ce pays, elle cesse de coïncider avec le dessin, elle vibre et s'épanche ainsi qu'en une toile de Bonnard ; elle se soulève, se hisse à bout de tige ou de hampe au point de nous paraître sans substrat – ce qui fait de la Terre moins une palette qu'on ostensoir.
    C'est en Provence que l'on voit des couleurs d'autant plus résolues, que la touffeur les ternit. (Et loués soient l'averse et le mistral qui nous révèlent, dans leur vigueur, leur amplitude, le bleu d'Orient et le brun de garance, le violet de l'aconit et le mauve pourpré, le brun havane, le bistre et le fauve !...)
    C'est en Provence que l'enfant qui subsiste en nous trouvera de quoi satisfaire son goût des albums coloriés.
    Face à l'océan, je puis invoquer le Monet de la côte normande, celui de Belle-Île où les vagues explosent sur les rochers en buissons d'aubépine en fleur – et quels sourires en naissent, sur des dentures grimaçantes de leur chicots !  Mais en Provence intérieure, je n'attends aucune aide du peintre des nymphéas. Et pas davantage de Braque, de Dufy, de Matisse, familiers de lieux âprement tenus, en un rivage où côte, azur et  mer plastronnent à l'envi, offrant aux fortunés un diadème de loisir et de luxe.
    Je sais, en revanche, pouvoir demander à Cézanne, expert en tectonique, qu'il m'enseigne, inébranlables, les soubassements du paysage, le pendage des assises, leurs chevauchements et fractures, le grain de la roche, et la sourde scintillation d'un espace où se poursuivrait la cristallisation de la calcite.
    Il reste que, dans les années 1880, la Provence intérieure n'a pas encore trouvé le peintre qui, tout en l'asservissant, la hissera à l'extrême de soi, de sa vérité, et modifiera pour toujours le regard qu'on lui portait.

1er avril 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)

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      Celui qui s'étonnerait qu'on tirât tant de richesses d'un pays pétré, dont les rivières dénombrent leurs cailloux, doit se porter au rebord de l'un de ces bassins qui font, de la Provence, une contrée à caissons.
      Cerné de coteaux crépus de leur garrigue, au pied desquels les murs des terrasses dessinent un escalier monumental (qui appelle un château), le bassin évoque la corbeille, le giron, la vasque oblongue – et le fond marin. Le ciel y converge ; le ciel s'y décante de son pollen bleu encore en suspension, avec une telle prédilection pour les versants à contre-jour que nous croyons voir là, complice habituelle des orages, quelque seiche prodigieuse en sa fuite.
      Et sans doute ces versants, d'un gris bleu de ciment, sont-ils conformes à ce que nous en attendions : ils portent une végétation clairsemée de chênes kermès, d'yeuses à jamais empoussiérées, et de cohortes d'arbustes à feuilles persistantes figées dans leur transhumance. Nous reconnaissons sans surprise, sur les terrasses, ces amandiers qui furent, au printemps, nuages de roses confettis, poignées d'aurore en miettes, brandis par un tronc noir, une ramure nue. Plus loin, c'est une olivette qui, tout le jour, entretient le lustre du vent, de son petit brasier pétillant, avant que d'être, au soir, écume de champagne, cendres très pures d'une souche qu'on laissa se consumer.
      Mais savions-nous que la Provence a, dans ses poches arables, des peupliers comme autant de geysers continus, puisant dans la nappe d'herbe verte, à leur pied ; des peupliers qui dénoncent l'eau souterraine et la font jaillir mieux que le sourcier ? Des peupliers, des châtaigniers, voire des saules dans les plis de terrain. Et de même sommes-nous surpris de découvrir, en ce pays aux fleurs exiguës (mais l'ampleur, à nos narines, d'un capitule de santoline ou d'immortelle...), non le robuste velours côtelé d'un champ de lavande, mais la gaze flottante d'une jonchée de coquelicots.
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     Il est des contrées fluides, aux horizons attendus, qui se déroulent sans heurt, à l'infini, en openfields, en steppes sur lesquelles le vent coule, et la prairie est alors telle une nappe d'huile vierge. Ou ce sont des sites mollement composés qu'une rivière à méandres entraîne – dans un coin du tableau ! – avec un ruban de ciel. La Provence ne s'écoule pas ; son ciel ne dérive pas plus que les coupoles de l'Orient ; elle est à l'arrêt, entravée comme le taureau pour la ferrade. Elle relève, sous le regard de Dieu, des émaux cloisonnés ; pour l'homme, elle est seulement une juxtaposition de dépressions aux versants crêpelés, que jaspe la roche apparente, mais dont le fond est si fertile, si gras quand les ombres s'allongent, que nous en éprouvons la fécondité entre le pouce et l'index. Et ce n'est parfois qu'un seul mas qui gouverne ce terroir, telle l'abbaye au cœur d'une clairière de défrichement. Un mas dont les murailles en petit appareil semblent toujours réfléchir un chaume proche ou le gris argenté d'une oliveraie.
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     Que le bassin soit à peine plus grand qu'une paume creusée, et j'entends grésiller, rissoler les herbes dans une cassolette, sur la menue braise des cigales ; je hume des senteurs cordiales sur fond de calcaire échauffé. Que le mas soit, de plus, au bout de la route, et je crois être en l'un de ces lieux écartés où le jour est joyau.
      Les routes drainent ou dispersent les hommes. Je prise fort celles qui renoncent devant l'océan, qui abdiquent face au relief : c'est reconnaître la puissance des éléments. Mais d'autres encore, en ce pays, desservent un dernier mas et s'arrêtent comme s'il n'y avait plus rien à voir au-delà.
      Rien à voir ?... Tout, au contraire, à voir, sentir, palper, dans ce creux du monde aux couleurs crépitantes comme feu de brindilles qui prend ; où midi se rencogne et s'attarde bien plus qu'en plaine, cependant qu'essences et touffeur s'exaltent et se confondent, et que le mot de soif colore tout l'espace... Et l'âme qui soupire : « Ah, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! » goûte fort cette amorce d'angoisse inhérente à l'étanchement encore et encore différé.
      Rien à voir ? « À présent laissez-moi, je vais seul. / Je sortirai, car j'ai affaire », dit le Poète. Et il pourrait ajouter : « Je reviendrai peut-être parmi vous quand j'aurai vu vivre l'épeire soyeuse et l'épeire diadème, les mantes, les fourmis et les phasmes ; quand j'aurai reconnu, dans leurs singularités, et l'orchis et l'ophrys, les euphorbes, les cistes ; surpris en leurs façons les aigles, milans et faucons – et les couleuvres !... Quand j'aurai fait l'inventaire des couleurs à chaque heure du jour, celui des lits du vent, des figures de nuages, des ports d'arbres, des strates de la corniche – parfait nuancier du gris. Quand je saurai tout des sentiers oubliés, de la croissance du buis et du genévrier, et du cheminement de leurs ombres... »
      Qu'il doit être grisant de se tenir en ce « bout du monde » que d'autres pensent trouver aux antipode – debout, réduit à ses ressources et devant faire la preuve de nos vertus, sans autre échappatoire qu'un usage éperdu de nos sens !... Nul livre sous la main, nulle feuille de papier : quel écrit ne pâlirait , devant un paysage d'alléluia ?
      Et que la faim, la soif, nous soient un peu données, encore, comme bonheurs en creux, afin de nous faire mesurer la sublimité d'une tomate crue, d'une pomme de terre à la robe cendreuse de sa cuisson, d'un filet d'eau jailli de la roche et que nous mordillons comme tige de seigle vert, tête penchée...
     Je sais : on ne peut vivre de soleil et d'eau ; mais des lieux qui se nomment (j'ai une carte sous les yeux) : Roque-Colombe et Roquefraîche, Mas des Sources et Mas des Aulnes, Chante-Galet et Cantarelle, Jas de Madame, Aiguières et Chanteraine..., ne sauraient être inhabitables. Laissez-moi rêver d'une vie d'anachorète dans la plus petite des cellules à ciel ouvert de Provence, dans l'une de ces alvéoles où le Temps dépose son miel – vie que vous jugeriez misérable et que je tiendrais pour princière, à l'égal de celle des Médicis. Avoir tout à contempler, comparer, recenser, d'avance m'exalte et me ravit.
     Je goûte peu les plaines du Nord où la vue s'éploie sans résistance et que nul accident ne vient et reposer et relancer. La lumière y est celle des forêts de bouleaux ; le ciel, un lointain reflet de mer boréale.
     La densité de la Provence est d'abord celle d'un relief qui nous ménage, à chaque crête, la surprise d'un nouvel agencement des éléments. Où que l'on aille, dix paysages distincts vous entourent, que l'on dirait composés par l'un des maîtres de la peinture classique.
     La roche leste et bouscule le réel ; un ciel à la salinité de Mer Morte en occupe, de ses pseudopodes, les moindres creux : « Ah, pouvoir s'enraciner dans cette contrée aux couleurs vigoureuses et proches de la saturation, et faire alliance avec elles ; étendre un léger lavis bleu sur les versants ; traiter le fond de cette combe en sfumato ; en Sèvres, ce rebord de bassin... Faire, du plateau de Valensole sous son faix de lavande en fleur, le cœur hyacinthe d'une géode... »
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     Oui, je me rencognerai en n'importe quel creux de ce pays inépuisable et n'en bougerai avant que je n'aie perçu comment les éléments s'y composent pour la plus grande gloire de la roche, de l'arbre, d'un toit, d'une restanque ; avant que je n'aie percé les secrets d'une perfection qui est aussi sagesse.
     Alors seulement je me rendrai dans le bassin voisin– où tout sera différent, de la crête de l'horizon, adoucie de se fondre dans la bouche grand ouverte du ciel, à la pierraille sous mes pieds. Et différents – tant les paysages ici font assaut d'ingéniosité – la découpe de ciel, la salve zigzagante des cigales, l'encens que la garrigue exhale...

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