* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


lundi

15 août 2017

La mort des amants

Lettre de Diderot à Sophie Volland

"Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être pas aussi fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent. Que sais-je? Peut-être n'ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière du fond de l'urne froide qui les renferme.[...] Ô ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, de me confondre avec vous lorsque nous ne serons plus. S'il y avait dans nos principes une loi d'affinité, s'il nous était réservé de composer un être commun; si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous; si les molécules de votre amant dissous venaient à s'agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature! Laissez-moi cette chimère. Elle m'est douce. Elle m'assurerait l'éternité en vous et avec vous..." (Lettre du 15 octobre 1759)
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PROVENCE PROFONDE (suite)
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      Pollen brûlant des airs, menue braise des cigales par jonchées incessantes, l'été fait, de cette contrée, un feu diffus – qu'une étincelle transforme en brasier par une expansion aussi prodigieuse que celle du gland devenu chêne. Par une déflagration, plutôt, qui, dans l'instant, change un bouquet de résineux en un fourré de flammes sanglantes, et l'espace qu'on saigne se débat avec des remous de fleuve ; il se peuple de girandoles et de feux de Bengale, de giclements de fusées, de bourrasques de fumée. Un griffon à pelisse fauve ravage, en forcené, les sous-bois ; il happe les arbres aux cheveux ; il brandit, entre les troncs, des viscères de bœuf éventré, dont la graisse crépite et grésille.
      Que le vent attise l'incendie, fasse office de rabatteur, et la force explosive du feu, son aptitude au bond, se donnent libre cours. Il n'est plus seulement visible par l'agitation des rameaux : il s'est coloré comme on teinte de fluorescéine les eaux souterraines et on le voit se propager, torrentueux, irrépressible, tel un courant de convection du magma terrestre ou, chue du zénith, une protubérance solaire qui trouverait pâture. Et que sanglant est le festin, parmi les vapeurs blanchâtres et les fumées bleutées !
     Une même avidité meut le vent et le feu, un pareil empressement à faire table rase, à se saisir du vif, à couvrir une contrée entière de cendres. Au mistral de purger les airs, de raviver les regards mieux qu'une averse de mousson ; au feu expiatoire, de procéder à un autodafé du vivant, sèves et sangs vaporisés – et leurs impuretés paraissent dans les lourdes nuées qui ombrent l'allégresse des flammes.
     À cette conjonction, cet amalgame du brasier et du vent, nous devons ces lueurs de hauts fourneaux, au soir ; ces éclats de gueuse que l'on coule. À leur égale voracité, une progression de troupeaux en transhumance à l'assaut d'une éminence, sous les fumées d'une canonnade, et la crête des collines est, la nuit, tel le rebord de l'astre pendant les éruptions solaires.
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    « Convenez, me dit-on, que les nuits sont ici légères. » Et il est vrai que la nuit de Provence est une émulsion de ténèbres et d'une clarté d'albâtre qui se tiendrait en suspension au-dessus des terres sans jamais les prendre pour assise. Et l'on dirait encore d'une demi-sphère opaline, impondérable, dont le rebord épouserait l'horizon.
   Les nuits procèdent, pour partie, des pays où elles s'établissent. Ici, nul humus ou terre à bruyère, nulle fagne ou tourbière qui puisse nourrir, d'en dessous, la nuit, mais un sol pour rubiacées – garance et gardénia –, mais une roche comme ossements patinés de gris.
    Il est dix heures, onze heures du soir et, par-delà les crêtes, stagne une mer à midi qui aurait perdu, par précipitation, une part de son éclat, tout en gardant assez d'étoiles et de poussière de nacre pour préserver sa cohésion.
    De l'ombre s'est agrégée dans les fourrés, sur les versants ; nocturne est le petit duc jalonnant son parcours de son cri d'orphelin, comme autant de menus cailloux semés par le Poucet en la forêt... Mais à peine lève-t-on les yeux, que l'on s'avise d'une nuit tenue en respect par une terre qui est peut-être – qui pourrait le dire ? – contrée de seringas de mai, chaume à l'aube, grève encore pénétrée du lait de mer des fins de beaux jours. Et nul besoin, ici, pour la maintenir en place, des pilotis soutenant le radeau de feuillage, dans les pinèdes maritimes. N'y a-t-il pas de surcroît, qui l'allège, le haut buisson d'aubépine en fleur de la Voie lactée ?
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     Malgré le vent arborescent qui descend ses lits à tâtons, ici alarmant une cime et là tourmentant un bosquet, nulle traîtrise n'est à craindre de cette nuit puisque l'immense ronronnement des grillons, leur calme ébullition, s'accordent à la haute multitude dorée.
    Ne fait-on pas bonne garde, au demeurant ? Le jappement d'un chien nous rappelle – et c'est un instant de tendresse – que l'homme existe et qu'il repose dans la sûreté de ses murs. « Je veille non moins, assure un autre chien : cette heure médiane est pleine de possibles... » Et, pendant quelques minutes, d'abois en abois, le fond de la nuit questionne, suppute, s'inquiète.
    Pourtant, ce n'est là qu'une diversion : c'est une nuit sans chausse-trape que celles où les sauterelles mettent obstinément en pièces le même morceau de scie ; où quelques rainettes célèbrent la paix à voix trébuchantes, avec des clocs de pluie qui s'espace ; et leur concert nous remet en mémoire – où l'avons-nous entendue ? dans quel conte rencontrée ? – une poulie excentrée qui tournait sur son axe rouillé.
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    Les heures passent et c'est un temps de disette pour les horloges ; mais l'ombre se refuse toujours à faire corps avec la terre d'ici : elle se déploie au-dessus en voûte surbaissée et le regard plonge sans résistance en un milieu lactescent qu'il faut bien considérer comme les dessous  de la nuit – à la vue desquels nous serions, par privilège, admis. (Ainsi, au théâtre, suggère-t-on parfois le passage du jour au suivant en se bornant à réduire l'éclairage.)
   Sans doute la fièvre des airs est-elle tombée, qu'entretenait la trémie des feuillages vannant, indistincts, grêle dorée et cris d'insectes ; la terre reprend souffle mais sans que, dans la tiédeur résiduelle, se dissipent l'arôme de l'argile altérée ou celui d'un mur de pierres sèches ; celui encore, sans franchise, de cuticules de scarabées, de myriapodes.
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   Il n'est pas quatre heures, et un coq fait surgir, d'une flammèche écarlate, un horizon insoupçonné que balisent bientôt des chants analogues. Le cri proche, saccadé, d'un oiseau en chasse – ou qu'on menace ? – n'émeut en rien le grillon solitaire qui grésillonne avec application. Pas davantage les sauterelles éparpillant leurs cisaillements brefs ; ni les rainettes dont les coassements sont autant de pierres de gué – pour achever de passer sur l'autre rive ?
   Au ciel que veille une lune en son halo de brume rousse, un éventail d'efflorescences pâles se déploie. Par degrés, le paysage redevient distinct et c'est à qui, parmi ses éléments, se fera reconnaître d'abord : voici le mas et l'arbre, mais le caillou et la brindille non moins... Un faisceau fusant de cris d'hirondelles éteint les roulades d'un merle dont le propos, du reste, tournait court avec constance. La première cigale du jour est le fragment qui, introduit dans ce monde en surfusion, va déclencher la cristallisation.
   Cependant que la lune s'éloigne, inutile, déprisée, le monde rétablit ses perspectives ; le monde qui, à la faveur de l'obscurité s'était peut-être permis quelques licences, se recompose si bien que nul n'y décèlerait le moindre... écart de conduite. De quoi s'assurent des hirondelles, ivres de l'espace retrouvé, par un seul et strident chassé-croisé. Et c'est là préparer l'heure des pigeons, gonflés comme boutons floraux, au bord des toits ; des moineaux dépenaillant les airs ; des hommes d'ici, amis des longues ombres portées.
   À l'orient, le ciel hésite entre le marbre rose et la gelée de groseille ; mais le vermillon l'emporte : celui d'un soleil qui n'est d'abord, à l'horizon, que cloche de méduse, puis qui, sa rotondité conquise, s'élève par un sentier oblique de quartz pilé, jusqu'à n'être plus que le soleil en gloire de l'iconographie du grand siècle.
   Un oursin furieux s'accapare le ciel, fouaille les airs de ses épines urticantes – et les cigales le secondent, qui multiplient les mises à feu. Pour celui qui ferme les yeux, la Provence est à nouveau une savane sèche, aux grains sonores, qu'on faucherait à très petits coups. C'est sur la pointe des pieds que la Nuit d'été l'aura visitée. Dans un glissé de danseuse.



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1er août 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)

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 Dimanche 23 juillet
"... Je m'en irai bientôt au milieu de la fête / Sans que rien manque au monde immense et radieux."  V. Hugo
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    Soleil et Provence forment un couple indissociable dans l'esprit du plus grand nombre. Le dieu subjugue, astreint une terre qui s'en pâme. La France serait-elle couverte de nuées, qu'une « clairière dans le ciel », un puits de jour, permettraient à cette contrée de recevoir, comme une autre Danaé, son habituelle pluie d'or.
    Aussi, chaque été, les adorateurs de l'astre envahissent-ils en foule les lieux où sa domination s'exerce sans conteste et la contrée n'est, à leurs yeux, qu'un imposant autel du Feu où, de place en place, faire ses dévotions au dieu. Ce qui n'est pas sans surprendre l'habitant qui le subit à demeure et lui voue souvent une rancune latente :il est celui qui gerce les terres, flétrit la végétation ; qui entrave et amenuise votre souffle, dilue vos forces, ternit vos sensations.
    Aux oisifs, aux esthètes qui accourent l'été pour le voir, inflexible, tracer son arche au plus haut dans le ciel bleu de four, il serait donc vain d'évoquer, de surcroît, des hivers à pierre fendre, des printemps hargneux, striés de grésil : ces gens-là ne jurent que par la haute saison où l'espace touffu est mis en pièces par le flot en crue des cigales.
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    « La cause de ma joie ne serait-elle pas qu'en ce pays, l'ombre est un besoin ? » se demande le Stendhal des Mémoires d'un touriste ? – et tout est dit en ces quelques mots. Pour ma part, je m'en tins longtemps à l'ombre portée – à ciel ouvert – de l'océan, tout rivage prenant figure d'ubac ; mais c'est là une ombre pour la seule oreille, un leurre d'ombre qui vous laisse exposé aux regards de l'étendue et des dieux.
    Le maçon provençal sait, de science infuse, ruser avec le soleil par des villages à venelles, à passages voûtés, où le marcheur, à l'heure de méridienne, va d'un bief d'ombre à l'autre avec, aux lèvres, la saveur de la meulière à l'aube, cependant que, volets clos, la demeure sauvegarde son for intérieur au sein de la stupeur des airs – l'œil du visiteur quêtant même la place d'une antique saunière.
    Ici, par le biais de courettes, recoins, renfoncements, perspectives cassées, on ne s'efforce pas seulement de rompre les reins du mistral : on capture l'ombre ; on la cultive à l'égal des jarres de fleurs sur le pas des portes ; on la confit jusqu'à en faire, dans les réduits, un immatériel vin de noix.
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    Oui, l'ombre est, en ce pays, un besoin et, déjà, chaque grand arbre feuillu offre, au voyageur, un refuge d'où contempler l'été dans son aire d'altitude, jusqu'aux horizons qui vibrent sur leur assise. L'arbre superpose ses rameaux au-dessus de vous comme pour une imposition de mains sur un front fiévreux. Il discerne et capte, pour s'en veiner, le moindre ruisselet de brise, et ce n'est pas même un soupir : rien que l'un de ces frémissements réflexes qui animent le visage des dormeurs – et peut-être faut-il se rendre en Provence quand l'été y flamboie, pour estimer à son prix, une et se dissociant, l'ombre végétale conjurant la foudre en suspension, tenant lieu de breuvage pour la peau.
    Contempler, d'une ombre irréductible, un soleil furieux, c'est le même plaisir que de voir, protégé par la vitre, la rafale s'abattre sur le logis – à cela près que les stries de la soif en notre gorge (jointes à celles des cigales sur nos tympans !) seraient mieux encore effacées par l'eau grêle d'une fontaine.
   L'homme éprouve en sa chair que l'ombre et l'eau procèdent également de la Nuit ; que la fontaine dévide de l'ombre ; que l'ombre est haleine de canal à l'aube. Et c'est pourquoi l'homme les associe afin que tous les sens soient ensemble désaltérés. (Qui suit, l'été, à Aix-en-Provence, le Cours Mirabeau, sa nef, ses contre-nefs de platanes, sa perspective de fontaines, engage son être dans une longue gorgée de fraîcheur verte, mobile, luisante, tintante, propre à assombrir d'aise la chair et l'âme. Car, à celui-là, on porte, de loin en loin, un toast à pleine vasque ; et quand il parvient à la Rotonde, c'est dix et vingt fois qu'il peut boire à la régalade.)
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    La Provence paraît soumise à une égale calcination de son éther. Pourtant, est-ce bien le même ciel qui domine les arènes d'Arles et les abbayes de Sénanque ou de Montmajour ? De la bouche béante, je crois voir s'élever une clameur de souffrances et d'agonies que ponctuent les vociférations d'une liesse barbare enténèbrant l'azur. Avant que les vomitoires ne rendent chacun à sa benoîte cité, le plus noir de l'âme humaine, le plus viscéral de l'être, se seront exhalés en cette enceinte ronde, pour une ovation à la douleur, un vivat à la mort.
    À Sénanque en son vallon, à Montmajour sur une ancienne île, ont prévalu la règle et le fil à plomb, et la pierre n'y fut pas pervertie : verticales comme notre oraison, horizontales comme le gisant que nous serons, les arêtes nous appellent à la rectitude et au dépouillement. Là, nul hourvari montant en orgues basaltiques : on enclôt le silence sous des berceaux brisés, on le choie ainsi que lingots d'or, on l'enrubanne de plain-chant ; il est une modalité de l'encens. Aussi, dominant un paysage qui se dispose en invocation ou en offrande, le ciel de Sénanque, de Silvacane, de Ganagobie, est-il de ceux où « le temps écoute ».


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samedi

15 juillet 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)

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     L'été ne saurait, ici, faillir. La matinée n'est pas à mi-chemin, que l'air s'appose aux visages, aux bras nus, comme une pruine. Le mot de touffeur est tôt sur les lèvres de ceux qui se découvrent une respiration plus brève, appliquée, où perce une infime angoisse à devoir progresser dans un espace touffu, saturé de senteurs échauffées, et qui soumet l'esprit à l'organique.
      Le pur serait-il, en cette contrée, plus haut qu'ailleurs ? Il accable de son amoncellement d'azur. Plus lent, aussi ? On le dirait frappé d'apathie, tant l'air se laisse déplacer de mauvaise grâce. Ou peut-être est-il subjugué par la virulence obsessionnelle des cigales, leur acharnement à donner une forme sonore à la pullulation de la lumière.
     L'étranger en appelle à l'un de ces vents aimables, onctueux, qui vous donnent envie, bouche mi-ouverte pour les dents à découvert, de remonter leur cours jusqu'à la source. Ce sont là des vents de bonne compagnie qui ne chevauchent les ramures que pour en éprouver la souplesse, l'aptitude au rebond ; des vents méticuleux qui vérifient les moindres balances d'un arbre, jusqu'aux plus sensibles au poids d'un oiseau, en ces confins où ciel et sèves vivent en osmose.
     C'est l'été. L'étranger l'espérait bien tel, à son plein, comme d'autres goûtent la marée haute. Il souhaite seulement que se lève, pour faire une brèche dans l'espace massif, l'une de ces brises qui rendent les cimes d'arbres dubitatives, à moins qu'on ne voie, dans leurs hochements de tête, de molles dénégations. Elle suffirait à vous rendre plus conscient de vos contours et, partant, de cet « espace du dedans » pour l'heure, si poreux au dehors. Elle introduirait, dans la scansion forcenée des cigales, un bruissement égal, minutieux de nappe d'écume maillant une aire de galets, ou du moins le chuintement circulaire d'une grève esseulée.
     Oui, que l'Esprit se manifeste, et non certes par des langues de feu mais par un soupir s'étirant au sein de cet espace sans interstice, où monte une silice en dissolution !
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      Passent ainsi des semaines où, pommettes cuisantes, on se désaltère de la moindre ombre, d'un battement d'aile aussitôt repliée, sans pouvoir départager, même la nuit, la lymphe où nous baignons de notre sang.
      Jusqu'à ce qu'en ce pays crissant de la criaillerie des cigales, le barrage-réservoir qui, en amont, retenait un amoncellement d'air des cimes, et des plus acerbe, le barrage se rompe et qu'un vent se rue, dents serrées, le Rhône pour guide, auquel il en remontre en fait de fougue. Car si fleuve et vent descendent de conserve, le mistral gagne le Rhône de vitesse : il vient de plus loin, de quelque latitude boréale. Torrent en crue n'ayant cure de rives, il fond à la façon des Huns venus de steppes crépusculaires et se ruant sur des contrées à la souriante opulence. Il s'est affûté à des arêtes de séracs, s'est vautré de névé en névé. Il est la glace même, impondérable, en expansion, qu'aurait touché le signal des grandes migrations vers le sud. S'étant ouvert, du front, sa route, il s'y jette en un déboulé indéfini.
      La Provence a sa rose des vents, dont celui, marin, qui lui vient du sud-est. Des vents incertains de leur lit, comme souvent, qui se ravisent ou tournent. Le mistral ignore l'atermoiement ; mû par l'urgence, il va au plus droit, orientant le pays avec une constance d'aiguille de boussole. Il a à faire !
      Et d'abord, faire table rase – et assainir. Que soient dissipées ces vapeurs qui embrument les lointains, estompent les traits du paysage ! Trop de miasmes se développent sur cette terre, qui n'épargnent pas le cœur de l'homme. J'évoquais les Huns ; il faut plutôt penser au peuple qui envahit un pays corrompu par les félicités dont on y jouit. Le mistral restaure l'austérité dans les contrés qu'il dévale ; il purge, décante, rectifie. Il n'est de ferment, de moisissure, qui subsistent sous l'action de cette modalité de sublimé corrosif.
      Il y a du justicier dans ce vent, émule du héros qui nettoya les écuries d'Augias. « Qu'on m'évente tout ce loess ! » s'écriait le poète. « Qu'on restitue à la création sa limpidité native ! », dit le mistral. Qu'on en disperse et chasse tous apprêts et ornements jusqu'au chant lancinant des cigales, au tintement des cloches dans leur campanile, au brasillement de l'alouette : c'est assez, pour sa parure, du scintillement des oliveraies, de roches ravivées à grande eau, et d'un ciel coupole de Tachkent ou de Samarcande.
      Une horde limpide tient désormais lieu d'espace. Mais le mistral n'est ni le noroît ni le blizzard : rigide, c'est un vent de glace et d'azur qui sonne haut et clair ; un vent salubre qui a la rage de fourbir et de faire reluire, et d'abord de bouleverser l'ordre établi. On le voit qui fait frire l'herbe ; qui s'exaspère, avec des sifflotis de voyou, des entraves rencontrées ; qui déclenche en chaque olivier une insurrection d'ablettes. Seigneur et rustre, il tracasse, il houspille tout obstacle – et passe.
     L'espace est plein de tôles qu'on secoue comme font, au théâtre, les machinistes pour suggérer l'orage ; on charroie à grand fracas, dans les airs, une vaisselle de fer blanc ; on rabroue, on affole, on démembre les arbres jusqu'à faire d'eux autant de torches réduites à leurs flammèches.
     L'homme jalonne son parcours de rideaux parallèles de roseaux, de herses de cyprès pour qu'il s'y empêtre, s'y étouffe. Il les franchit en un « galop volant » de bas-reliefs assyriens – et c'est, à la lettre, ventre à terre, qu'il atteint la Crau, les mufles levés de ses troupeaux, et sa frayère de galets.
     L'espace prend consistance jusque dans le logis où les portes intérieures nous résistent ou nous échappent des doigts, où la charpente même nous semble malmenée comme un navire par gros temps ; l'espace vibre continûment, tel un gong frappé sans relâche, et il communique sa hargne à tout ce qui est. Notre peau s'en horripile ; notre souffle doit faire allégeance au souffle du torrent.
      Mais, sous le mistral d'été, la Provence redevient feuillue comme aux temps antiques ; elle recouvre d'un coup la lucidité que la touffeur lui avait fait perdre. Il n'est pas d'averse qui nous livre les lointains avec autant d'éclat, qui affûte et distende à ce point notre vue : que le monde est devenu présent jusqu'à son bord extrême ! (J'avise pour la première fois cette croix sur la crête qui ferme l'horizon ; je discerne les modelés du versant, les essences qu'on y trouve…) Qu'il nous apparaît donc neuf, dans sa liberté première, à l'instar du tableau enfin débarrassé de sa patine ! Et le spectateur de s'extasier sur la hardiesse des accords de couleurs. Il n'est pas jusqu'à l'azur qui ne semble natif, si bleu qu'il en vire ici au violet et là au mauve. Et chacun de se demander si on ne l'aurait pas guéri d'un début de cataracte.


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