* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
*

BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

*
LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
*
L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

*
L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

*
L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

*
L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

*
CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

*
EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


mardi

15 sept


EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE...


VI - L'ABSOLU


*

(2 ) . L'ÉTUDIANTE

*

Mireille, sans nul doute, envisage ses études en faculté comme une fête de l'esprit : on y vit dans la familiarité des écrivains et poètes propres à nourrir votre ferveur, vous éclairer sur vous-même, vous proposer un modèle d'accomplissement de soi tout en vous affermissant dans vos options, vos dédains, vos refus – et en vous consolant, par leur destin, de l'incompréhension dont vous souffrez.

Et ce, grâce à des maîtres assez semblables au critique Charles Du Bos dont elle lit le Journal :

« comme je m'attache d'emblée à cet esprit, lui vouant cette tendresse passionnée qu'on a pour un prodigieux et cependant fraternel professeur. Qu'il est beau de voir vivre ainsi jour après jour un esprit des plus honnêtes, des plus scrupuleux, des plus exigeants !… » (24 octobre 1964)


Par son intelligence, sa sensibilité, mais son labeur aussi, elle sera une brillante étudiante, tôt remarquée, pour qui il s'agit moins de réussir – acquérir des diplômes ne vous apportant que des satisfactions d'amour-propre – que de tirer le plus grand bénéfice de ses études. Et d'esquisser son esthétique, en la circonstance :

« La question n'est pas de savoir si je peux être reçue malgré une préparation hâtive, mais quel profit j'en retirerai. Je crains de négliger les richesse loyales que j'aurais pu acquérir par une année d'étude, pour briguer seulement la vaine satisfaction d'un succès possible mais mensonger.

Passerai-je cet examen ? Peut-être pas. Il eût fallu partir à point. Je voudrais lire l'œuvre entière de Proust, Verlaine, Rabelais, la littérature du Moyen âge… Je t'assure que je n'en ai pas le temps. […]

Pourquoi vouloir lire dès maintenant tout Proust, tout Verlaine, Rabelais… ? Parce que dans quatre ou cinq ans, je serai professeur et devrai donc savoir tout ce dont je parlerai. » (14 août 1964)


« Il devrait être interdit aux étudiants de licence d'ouvrir un livre de critique – il devrait être interdit de "penser par procuration" ; mais que l'on connaisse le texte lui-même, afin d'en pouvoir dire les beautés. Je m'accuse d'accumuler des notes en telle quantité qu'il m'est impossible de les revoir ; tout cela je te le promets bien brûlera : ce qui n'est pas en moi ne me sert de rien. N'es-tu pas de cet avis ? Je ne veux que lire, relire encore les textes, m'en parler le soir, me souvenir de ce que j'ai aimé. Le meilleur en moi n'est-il pas la ferveur ? C'est mal à moi si je ne la préserve. J'ai de très grands efforts, de très grands progrès à faire, et la difficulté est que personne ne soupçonnant le mal ne peut m'aider. Il me faudrait un précepteur avec qui je puisse deviser tout le jour (non pas écrire : je bannirais toute écriture qui ne serait pas création– ) » (26 mars 1965)


Hélas – et qui l'eût cru ? – il n'est pas, en Faculté, que des professeurs éminents, passionnés par ce qu'ils enseignent, et qui ont, des œuvres, une connaissance « du dedans » !

Elle s'en indigne à de multiples reprises :

« ne devrait-on pas, lorsqu'on enseigne les beautés de notre littérature à des jeunes gens, inspirer la ferveur, l'enthousiasme, et soi-même avoir l'air heureux d'une telle charge qui est chance ? L'accueil hélas n'avait rien de chaleureux, et ces hommes semblaient las déjà de notre présence. » (24 octobre 1964)


« ** est absolument minable si l'on en juge par le premier cours. Je te jure que j'aurais fait bien mieux, sans aucune expérience. Heureusement, ceux de nos professeurs de philologie que nous avons déjà rencontrés nous semblent également compétents et énergiques, et ont suscité notre confiance, en même temps que notre désir de bien travailler… » (6 novembre 1964)


« Joyeuse, à cause de la décision libératrice que je viens de prendre de ne plus assister aux cours des méprisables bonshommes, dans la mesure où je n'y serai pas contrainte de façon absolue. Car il faut avoir quelque cohérence dans ses buts et ses attitudes ! Il est vain et même immoral d'aller entendre avec une feinte soumission des professeurs que l'on ne juge pas dignes de leur titre et de leur tâche, et stupide ensuite de protester et s'indigner puisqu'on s'est de plein gré prêté à cette parodie d'enseignement. J'ai assisté ce matin pour la dernière fois au cours de**, et j'ai noté sur mes feuilles en une heure une vingtaine de lignes insipides. Les gens rient, rêvent, bavardent – et d'autres très scrupuleusement prennent tout en note. Idem pour le sieur ***…. Nos professeurs de linguistique et philologie sont, heureusement, d'une autre classe, et ont plus de conscience professionnelle. » (26 novembre 1964)


« Révolte ! Révolte surtout contre ceux indignes qui ont charge de gouverner notre étude. Oh le désir terrible de tout leur dire de ce que je pense ! Mais pour qui, pour qui nous prennent-ils donc, et nous croient-ils dupes ? dupes de leurs manœuvres paresseuses pour éluder les vrais problèmes, effleurer l'essentiel, et surtout faire durer, durer encore de vaines paroles… Ah, je n'en pleure plus, mais je ne promets pas de toujours me contenir. Et c'est en de tels divertissements que se passe un temps précieux que je devrais employer au travail véritable et à l'amour. Et c'est pour ce simulacre d'étude que je suis forcée de te délaisser, toi mon amour, et c'est pour cette fausseté, cette pauvreté, et cette laideur que je dois me détourner de la vie vraie, fastueuse. Mais être un jour à leur place – pour les confondre, sans doute, mais surtout pour compenser ! Je sens bien que ceci est un cri d'orgueil, que tout autre que toi jugerait vain – Et vraiment qu'enseignerai-je, moi qui sais si peu de choses, et que n'intéressent pas les gloses ni les anecdotes ?... Mais la seule chose qui vaille d'être sue : les raisons et le mouvement de la création ! Et le pouvoir de la beauté ! Tout le reste n'est-il pas bavardage ? Aller à l'essentiel, et dire l'essentiel seul ! Faire fi du faux savoir, des fausses richesses, et ne vouloir que susciter chez des élèves une ferveur sans autre cause que la révélation du pouvoir du verbe, faire croître chez les meilleurs le désir d'aimer et celui de créer – que m'importerait le reste ? Enseigner très peu de choses, parce que peu de choses valent d'être sues. Et plutôt que d'excéder la mémoire, exalter l'amour. » (25 décembre 1964)


« Je tairai, ou presque, ma révolte renouvelée en entendant le cours inaugural de tel professeur – et ces larmes qui me venaient aux yeux. C'est toujours la même tristesse, avec aussi ce sentiment de méprise et de brimade – Qu'est-ce que je fais là ? Pour qui parle cet homme ? Pourquoi sommes-nous en prison ? » (2 novembre 1965)


Son… irrévérence ira, au cours de l'un de ses exposés, jusqu'à susciter longuement l'hilarité de ses condisciples, aux dépens d'un professeur exécré pour son insuffisance et sa vulgarité, toute la séance étant contée avec une verve vengeresse :

« […] c'est une volupté bien rare que de forcer la Bêtise à s'avouer, à se déployer ; de la mettre en valeur avec… sollicitude et de l'offrir comme un spectacle édifiant à l'auditoire… » (20 décembre 1965)


« je rêve d'une fille féroce qui, passant sur toute répulsion, oserait d'autres jeux dont, à coup sûr, cet insecte vil mourrait. » (26 décembre 1965)


Sans excuser la médiocrité, il reste que certains de ses professeurs, s'ils avaient pu lire ses lettres, lui auraient sans doute dit : « Souffrez, Mademoiselle, qu'étant nés sans génie, nous ne sachions, comme vous, aborder les œuvres au programme – en créateurs ! »

*
Les citations de Mireille sont en italique.
*
*
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


1er septembre

**************************L'AbsL

EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE

*



vi - L'ABSOLU

*

1- l'abîme



*



« Comment es-tu donc faite ? Je ne te comprends pas ! »


Je reprends, par souci d'équité, les lettres que m'adressa la mère de Mireille, lors de la crise de l'automne 1962. L'amour y est patent, qui souffre, craint, s'interroge – et me prête des pouvoirs de thaumaturge.

On est consciente d'avoir une enfant « exceptionnelle », « éprise d'absolu ». Mais je sens bien que l'expression n'a guère de substance pour celle qui en use. Et qu'on pense, en l'employant, à ces idéalistes farouches que leurs aspirations condamnent à la solitude, dans la fréquentation de l'élément pur – qu'il soit désert, montagne, ciel ou océan ; qu'il prenne figure de cime, de cellule ou d'ermitage, et tous lieux exigus, irrespirables, intenables, où gîte l'extrême ; alors que le commun des mortels se satisfait avec sagesse d'une vie raisonnable.

Que pourrait bien représenter le terme d'absolu pour qui s'accommode docilement de l'imparfait, du relatif ? A qui sa profession suffit à contenter ses jours et qui n'a cure de conquête intérieure ?

Sauf que pour certains – que la société tolère mal – l'absolu n'est pas un séduisant concept, mais un état, un domaine auxquels il faut tendre de toutes ses forces mobilisées à cet effet. Les seuls propres à vous donner non le repos, mais la provisoire plénitude de celui qui, s'étant mesuré avec on ne sait quel dieu en une modalité de « lutte avec l'Ange », se découvre aux lèvres une fugace saveur de triomphe sur soi ; au cœur, l'orgueil d'avoir accru, parfait la Création ou d'en avoir sauvé une part périssable.

Pour ces quelques-uns qui se sentent appelés, devoir se dérober à la tâche par suite des obstacles, de la méconnaissance rencontrés, du « chantage de la tendresse » encore, est simplement insupportable. Puisqu'on ne saurait les comprendre, que, du moins, on ne leur vole pas le temps, toujours trop bref à leurs yeux, qui leur fut imparti pour s'accomplir par leur œuvre, comme s'il y avait, chez l'artiste, mutuelle création. (Ainsi qu'il en est, pour maintes femmes, lors de l'enfantement.)


J'ai déjà, au chapitre III, relevé l'irritation de Mireille touchant les dimanches matins en famille. Voici d'autres protestations, moins péremptoires que le « Familles, je vous hais » de Gide, mais chargées de quelle mélancolie !...

« Je n'ai pu supporter sans irritation de voir [ma sœur] s'attarder une heure au miroir » (2 juillet 1965)

« On traîne. Et c'est assez déjà de cette vie doucement dilapidée… Je m'irrite de la dispersion vaine des instants. C'est le jeune cousin, notre hôte, gentil, mais enfant encore, auquel il faut répondre… Ce sont les solliciteurs multiples qu'il faut accueillir à la porte et renseigner… Et tels parents à embrasser, à flatter… ces lettres… Ma filleule que je n'avais pas vue depuis longtemps, Mademoiselle, oncles et tantes… Tous charmants, et ma tendresse envers eux non feinte. Mais… j'ai à faire ! Et voilà que je m'irrite contre moi-même, de ne savoir mieux me défendre de ce bonheur facile et nauséeux qu'ils proposent. » (7 juillet 1965)


« Triste amour que celui des grands-mères (et des mères) auprès desquelles, à peine se repose-t-on, on étouffe. » (16 août 1965)


« Je perds le temps. Je n'avoue plus la rancune que j'en éprouve : on ne la comprendrait pas. – Qu'avais-je donc de si précieux à faire ? Mais cette façon nonchalante d'être m'exaspère moins chez ma mère, parce que je la sais uniquement vouée à sa tâche d'épouse et de mère, que chez des êtres qui devraient mieux employer leurs jours. […] Est-ce signe d'extrême jeunesse ou au contraire de résignation que ce gaspillage du temps ? Je ne saurais m'y résoudre. » (30 septembre 1964)


« Je ne saurais m'y résoudre… » C'est qu'il y a, en ce monde, tant d'œuvres qui n'attendent que notre attention, notre adhésion, pour nous éclairer sur nous-même, nous nourrir, nous grandir – que la plus longue vie n'y suffirait. Des œuvres qui, par leurs richesses intrinsèques, mais aussi par l'exigence, la ténacité dans l'effort dont elles procèdent, se proposent aux « appelés » comme autant d'exemples à égaler, de défis à relever. Des œuvres qui témoignent de l'amplitude à laquelle les ressources de l'homme peuvent atteindre.


Mais comment faire comprendre et mesurer la faim, la soif, qui vous poussent vers ces voix singulières, uniques, et, pour les classiques, d'une si étonnante nouveauté, à qui n'entend ni Diderot, Chateaubriand ou Balzac, ni même Proust, Claudel ou Giraudoux, et n'éprouve nul besoin de savoir ce qu'ils ont pu dire ?


C'est très tôt que Mireille constate la définitive incompréhension des siens pour sa vraie nature. Sollicitée par sa famille maternelle, en août 1963, alors qu'elle voulait vivre recluse, elle a « une crise nerveuse à laquelle heureusement personne n'assista. » « C'est qu'il m'était apparu comme un abîme entre eux tous et moi tel que je ne pouvais le soupçonner. » (Octobre 1963)


C'est très tôt qu'elle s'éprouve « en marge » et se montre résolue à s'y tenir :

« Je ne peux imaginer de vivre demain dans le monde, et dans le vent, de rejoindre la foule ; nul orgueil, tu le sais, nul sentiment de supériorité – mais l'irréductible certitude d'être autre, à l'écart, et le désir d'y demeurer.[…] » (19 octobre 1964)


Lucidement, elle mesure le prix à payer :

« Il faut que je tyrannise en moi l'être sociable qui fut si développé, si chaleureux, au risque de décevoir qui me connut différente. C'est qu'il est temps de choisir, de faire enfin ce que je veux ! » (22 octobre 1964)


« J'ai pris longuement le temps de croître, il faut devenir adulte et ce n'est peut-être qu'apprendre à être seule avec soi, à se suffire pour l'ordinaire des jours, à trouver en soi seule conseil, approbation, amitié, jouissance ; je ne crois pas que beaucoup de femmes y parviennent, ni même en découvrent la nécessité ; même celles auxquelles leur profession donne l'apparence de l'indépendance ne peuvent vivre que dans les liens ; aussi n'a-t-on pas tort de dire qu'elles sont d'éternelles mineures. » (13 novembre 1965)


Qu'en auraient compris ses parents, s'ils avaient pu lire ces lignes ? La réponse est dans un extrait de lettre, datée du 8 octobre 1963 : « Peut-être ne sais-je jamais mieux ce que vous m'êtes que lorsque je suis à distance – quand votre existence, comme hors d'atteinte, me déchire. – Papa dira ou pensera que tout ce que je dis là n'est que verbiage. C'est vrai, oui. J'admire qu'il se passe de mots, son silence est plus digne que mon explication. Et je n'ai jamais pensé que ce silence était tour d'ivoire, non. »


Oui, tout ce qu'elle dit n'est que verbiage pour qui n'entend que le langage usuel, bien suffisant dans l'ordinaire des jours. (Au moins ce père ne se mêlera-t-il guère de la publication des écrits de Mireille, au rebours des « femmes » qui, ayant appris par la critique qu'elle avait du génie, allaient s'arroger, en ce domaine, des compétences dont elles étaient bien dépourvues. Ce qui sera évoqué en son temps et l'on verra quels fruits naissent de la présomption et de l'incompétence conjuguées, soutenues par une opiniâtreté sans pareille.)


Aimée de ses parents, elle le fut sans conteste, et sa mère en témoigne : « elle supporte de plus en plus difficilement les contraintes familiales mais elle reste prisonnière du personnage qu'elle a été pendant dix-huit ans : une petite fille, une adolescente, puis une jeune fille exceptionnelle par l'esprit et le cœur.

« Dans la famille, et jusqu'au cousin le plus éloigné, tout le monde l'aime avec prédilection, si bien que la petite sœur, si jolie, si gracieuse, et qui n'est pas sans mérite, est complètement éclipsée par la grande. » (26 décembre 1962)

(Un fait qui aura d'extrêmes conséquences, indéfinies.)


Mais on peut se gagner tous les cœurs sans que nul ne fasse droit à vos aspirations les plus profondes : « Je suis lâche, je l'ai toujours été du reste, si sage, si docile toujours ! Choisissant toujours d'avoir de bonnes notes, des louanges, me satisfaisant de la satisfaction des autres quand tout de même j'entendais bien en moi murmurer de plus dures exigences ! Un peu plus d'audace, un peu plus de vigueur, et je me révolterais, et je choisirais les veilles longues, le café, le vertige, la désaffection de toutes choses, le désordre autour de moi, sur moi, et j'écrirais enfin, dussé-je sembler folle ou ridicule, intolérablement négligente, et très ignorante des matières du programme en juin prochain… Mais non ! […] (25 octobre 1964)


À toutes les difficultés auxquelles se heurte un être épris d'absolu, celle d'être femme n'est pas la moindre, et Mireille le pressent, elle qui, pourtant, souffrit de n'être pas aussi féminine que sa sœur, ses amies, ses condisciples, ou même que ces filles du bourg, si à l'aise lors des fêtes locales :

« Je t'écrivais l'autre jour que parfois malgré ce que j'en dis, je me sens devenir femme, fille – mais le meilleur de moi, je le sais, c'est cette part virile, révolte et désir de créer… Je sens le danger de cette conversion au simple bonheur de vivre, de ce consentement, de cette reddition. Je deviens femme ; cela me plait et cela me désespère. Le souci de te plaire, de te complaire, d'adoucir et d'ordonner le monde autour de toi est beau certes, et juste, par l'élan duquel il procède. Mais il est comme la négation de vœux qui je le crois te sont plus chers – celui surtout d'une liberté créatrice. Tantôt je me cède et tantôt je me résiste. Ce sera chose difficile que de pacifier, de concilier mes contradictoires désirs – mais c'est en toi que je dois et veux m'accomplir toute : sois exigeant, je t'en prie… Ne peux-tu à la fois m'aimer – terriblement – et me mépriser – un peu – pour que je progresse vers toi ? Sans doute cela me fera mal, et sans doute tu souffriras toi aussi de ma peine, mais ne veux-tu pas me voir me développer, m'épanouir ? » (22 janvier 1965)


Eh oui, le génie est androgyne ; aussi, je doute fort qu'elle se soit jamais revendiquée écrivaine, auteure, autrice, comme le font aujourd'hui tant d'…écrivassières !



*

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *





samedi

15 août









en marge du site de Mireille sorgue


*



V l'amant



*



« Il est évident que les vraies réponses sont de l'autre côté du livre, du côté de la vie, du côté de la mort, du côté de l'Amant. Après tout, ce qu'il nous est donné de lire, n'est-ce pas l'éveil de l'esprit et du corps provoqué, contrôlé, maintenu par « l'autre » qui, singulièrement, ne prend ici ni visage ni caractère précis – demeurant par l'absolu et l'anonymat, l'ombre qui met en valeur la lumière ?



Nous ne savons rien de cet amant, si ce n'est qu'il est, de beaucoup, l'aîné de Mireille et nous ne pouvons que supposer son pouvoir "formateur" ».



* * * * André Brincourt « Le Figaro » (15 février 1985)



*


De cette chronique qui, par l'abondance des citations, pourrait s'intituler « Mireille par elle-même » (et non telle que des mains faussement pieuses l'affadissent, la travestissent), voilà bien le plus malaisé à écrire.



Mais, d'abord, quel peut bien être cet homme inlassablement loué en termes dithyrambiques ? Même si l'on sait l'amour aveugle, une si longue cécité surprend, incline au scepticisme, à l'incrédulité. Quand parurent conjointement la première édition de L'Amant et de L'Amante, il y eut des gens pour y voir l'œuvre d'un seul et pour ranger les deux ouvrages parmi les fictions littéraires. (Sans parler de celle qui insinuera plus tard que j'avais voulu faire valoir mon œuvre en profitant du renom attaché aux écrits de sa sœur.)



Si j'ai éliminé des deux volumes des Lettres publiées tout ce qui avait trait au personnage que j'ai pu jouer en société, c'est qu'il n'importe en la circonstance. Ni le meilleur de son espèce, ni « le pire du troupeau », j'aurai seulement aidé à grandir, à s'accomplir, un être d'exception. Et je retiendrais volontiers, pour me désigner, le mot de catalyseur, si la substance qui intervient alors ne restait inchangée au terme de l'action, ce qui ne fut certes pas mon cas.



Dans ses pages de mars-avril 1963, Mireille s'indigne que j'aie pu lui écrire : « Je ne te donne rien, je ne t'apporte rien qui ne soit déjà en toi. » (Et elle, de répondre : « Hors tout ton être. Hors la nouveauté de ton être. ») Pourtant, sa croissance, telle qu'elle l'a conduite avec une détermination, une rigueur de chaque jour, est la parfaite réponse à la célèbre injonction : « Deviens ce que tu es ! »




D'emblée, il y eut entre nous une mutuelle reconnaissance. Tous deux séparément, nous ignorant encore, nous partagions avec nos semblables la langue commune, en ne faisant nôtre que dans la solitude, pour nos délices, le langage des poètes et des grands auteurs. Langage qui n'a pas cours au quotidien et qui suscite, chez ceux qui l'entendent et parfois le possèdent sans pouvoir en user, le sentiment d'être en exil parmi leurs congénères.


Or, voici que deux êtres découvrent que l'autre comprend et mieux, parle couramment cette langue non pas natale mais native, qu'on pourrait dire d'apparat si le terme ne sous-entendait la recherche, l'apprêt, ce qui ne doit pas être.
– « Miracle ! Je ne suis pas le seul être en ce monde qui, par ses choix, ses refus, ses exigences, déconcerte et choque ses familiers. Je ne suis donc pas le monstre que l'on dit, ou du moins – quel réconfort ! – je ne suis pas l'unique ! »
Et les voilà occupés à confronter leurs penchants, leurs aspirations, en s'émerveillant d'avoir tant de goûts – et de dégoûts – semblables. Occupés à dénombrer, à mettre en commun leurs trésors, tels deux enfants tirant de leurs poches agates et marrons d'Inde, perles et coquillages, images et bons points.
*
On est allé, dans la recherche des responsabilités, jusqu'à déplorer que j'aie encouragée Mireille à écrire les textes de L'Amant. (Il est sûr, en revanche, que relater en « pages charmantes », selon le vœu de sa mère, ses souvenirs d'enfance, risque peu de provoquer, chez l'auteur, une exaltation intellectuelle préjudiciable.) Une seule fois, c'était en 1962, je lui suggérai d'écrire pour apaiser son profond et tenace chagrin d'avoir été délaissée par celui qu'elle aimait. Elle me soumit une première suite de poèmes. À quel point elle aspirait à être reconnue dans ses véritables dimensions – qui ne coïncidaient pas avec celles de la brillante élève –, sa lettre exultante du 15 septembre 1962 le montre assez :


« Ma mère sortie, fébrile, j'ai déchiré l'enveloppe. (Je ne saurai jamais sans doute décacheter posément les lettres attendues !) Abasourdie. Puis, presque aussitôt, il me prend une envie de chanter à tue-tête, de danser la gigue, et je saute à bas de mon lit pour annoncer à ma mère interloquée que j'écris des poèmes et que vous les aimez.[…] Fou que vous êtes de susciter en moi une joie aussi insensée ! »



Mireille désavouera plus tard ces poèmes, par exigence littéraire, mais mon éloge – sincère – lui donna l'aval qu'elle attendait pour… s'autoriser à se croire poète et, partant, à « persévérer dans son être ».



*



Celui qui deviendra l'Amant a, de son côté, une égale vocation d'écrire. Il lui communique des pages de l'œuvre à laquelle il travaille, des notes prises au bord de l'Atlantique. (Elle ne découvrira l'océan qu'en 1965.) Et ces fragments lui sont un exemple : « Sois sûr que si tu n'avais pas été là pour me donner volonté et courage, pour me donner quelque chose des vertus du Capricorne, je serais, comme tant d'autres, restée velléitaire. » (27 octobre 1965)



« Travaille, pour notre honneur et l'exemple que tu me donnes ; travaille pour que je sois sûre de te ressembler. Tu ne peux manquer de courage puisque nous prenons force dans le même silence… […] Se peut-il que je te ressemble, se peut-il que je te comprenne si fort, si bien, se peut-il que le jeu grave où nous sommes se poursuive ainsi, sans que nous soyons fatigués de le recommencer ? […] Mon amour, nous sommes d'étranges bonshommes. Heureusement que nous nous sommes rencontrés, nous serions trop seuls… Et puis il fallait bien que nous nous rencontrions, il est vain d'imaginer que cela n'a pas eu lieu. […] nous avons notre magie la plus sûre : nous nous raconterons pour nous faire durer. » (3 septembre 1965)



« …ce que tu écris a le pouvoir de renouveler mon exigence. » (27 septembre 1965)



« …J'exerce mon regard à devenir pareil au tien, pareillement agile, possessif… Qu'en résultera-t-il pour Nous ? Plus j'y pense, plus je sens qu'en cette profonde complicité est notre sauvegarde et l'avenir de notre intimité. […] (Le difficile est d'être femme-aimante-et de créer ; le difficile est de ne pas aimer seulement l'œuvre future ou seulement son amant, de satisfaire pleinement aux exigences de l'une et de l'autre.)



Tu empêches que le jour se disperse, que je me gaspille dans le jour. Tu es mon être constant, confiant ; sans toi, je me perdrais, je ne me reconnaîtrais pas, je ne me tiendrais à rien, vague, mobile. » (25 novembre 1965)



« Amour, mon amour, gronde-moi, élève-moi, apprends-moi à réfléchir, à penser, à savoir, à comprendre… Je crains bien de n'être qu'une grosse fille paresseuse. Mais aussi tu me rends trop heureuse, tu es trop indulgent, il ne faut pas m'accepter ainsi, je t'en prie…



Les lettres que je t'écris sont je crois bonnes à mettre au panier ! Ne me feras-tu jamais ce salutaire affront de m'en retourner une dûment commentée et corrigée ? » (22 janvier 1965)


*


À multiplier les citations en ce registre, et on le pourrait tant le panégyrique semble n'avoir de fin, on risque de paraître pécher par complaisance Je l'ai si bien perçu, en établissant le texte, que j'ai supprimé une lettre – datée du 22 février 1964 – particulièrement débordante de gratitude. Je ne la donne aujourd'hui que pour sa beauté – et parce qu'il y a prescription !



Samedi matin ;


Nous allons, je l'éprouve, vers la saison d'un plus pur privilège, vers la belle saison de notre amour ; et je ne parle pas seulement de l'été, mais de notre Midi à tous deux, de la venue à point du beau fruit lourd en croissance, gousse close sur la splendeur de secrètes graines… Puis, nous vieillirons sec sur l'arbre. Vieux, si nous le sommes jamais, je nous sais d'avance plus beaux, plus humains, riches et dépouillés, ayant préservé l'essentiel, et s'il se peut, plus Un… J'entends des filles de mon âge craindre, sincèrement, le temps ; moi, je n'ai peur de rien mon amour, ni même de la fin qui ne pèse guère au regard de l'éternité présente. Et se peut-il qu'il vienne une fin ? Nous commençons à peine d'être… Je te dois d'aller, au travers de toi comme en eau claire, vers moi-même élucidée, visible, évidente, et que je n'aurais pas connue sinon : je ne pouvais me rencontrer qu'en toi qui me contenais déjà toute, qui me contiens toute à venir, accomplie, formulée ; je ne pouvais prendre forme qu'en toi, selon tes mains, selon ton vœu. Bonheur d'une lucide naissance, bonheur d'être créée et de connaître qui j'en dois remercier, bonheur de croire à la volonté qui me met au monde – la foi, ce n'est pas autre chose, sans doute ?Je vois mon origine en toi comme tu peux voir la nôtre en Dieu, et ma ferveur se sait justifiée, plus naïve et plus heureuse d'être dédiée à ce visage fait à ma mesure, à ce corps que je peux enfermer dans mes bras, à cette pensée qui s'explique, à cette candeur accessible… Quelque jour, je dirai ma reconnaissance ; je la dis déjà, suscitée par ton sexe – non pas chant de plaisir, mais plainte de désir accru, insoutenable, jusqu'à ce qu'enfin je te saisisse, t'enferme et te dissolve en moi, jusqu'à ce qu'enfin tu me combles ;
Mon amour.
Mon amour il est déjà demain – mais j'ai reçu ta lettre. Tout est futur. Tout est promis et nous rêvons encore…
Amour mien, j'ai mal de ne pouvoir tout à loisir te louer, et le soleil avec toi, le soleil que tu portes – j'ai tant de choses à te dire, tant de remerciements…
Allons… il faut encore un peu que je sois sage.
Toi, soigne-toi bien. J'aime ton visage amaigri ; la carnation même en paraît changée ; mais il m'inquiète, surnaturel presque, l'âme à fleur de peau. Je n'en ai rien dit hier – mais, mon amour, je ne veux pas que tu deviennes un ange ! Pas encore. Je prendrai soin de toi cet été. Mais d'ici là, je t'en prie, veille sur toi.
*
Au cas où l'Amant aurait pensé pouvoir, pour nourrir sa fatuité, se prévaloir de propos tels que celui-ci : « Mais tu seras là, toujours me redonnant confiance, et me proposant ton exemple […] » (5 juillet 1965) ; « Sans toi, sans ta confiance et ton aide, je n'oserais pas. Je me serais refermée, tue, depuis longtemps déjà. » (3 septembre 1965),

la Mère l'eût ramené à une plus juste appréciation de ses mérites : « Si elle ne vous avait pas connu, elle serait sûrement devenue quand même un grand écrivain… mais à son heure. De cela, quoi que vous pensiez, nous en étions sûrs (souligné), nous aussi – simplement, nous ne pensions pas qu'elle avait besoin d'être poussée ; nous pensions qu'elle ferait bien cela quand le moment serait venu et sans qu'il lui soit besoin de lui tenir la main. » (10 mars 1986)


On le voit, Mireille l'a échappé belle, car mieux vaut, somme toute, que sa mère ne lui ait pas « tenu la main ».






* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


jeudi

1er août


en marge du site de Mireille sorgue

*


IV les deux mireille *


*


Il n'y eut jamais pour moi qu'une Mireille : une petite fille qui avait reçu la grâce d'écrire (ses maîtres se montrant ses rédactions), qui grandit, s'accomplit, et dont l'œuvre, quand elle parut en partie, étonna le public lettré et le fit crier au miracle.

Mais pour sa famille, il y en eut deux. D'une part l'enfant, l'adolescente, non seulement brillante élève, fierté de ses parents, mais qu'on louait à l'envi pour sa bonne grâce, sa disponibilité envers chacun, sa loyauté à toute épreuve, son sens des responsabilités – et de l'autre, l'exigeante jeune femme qui prend ses distances avec le petit monde qui l'entoure et défend farouchement sa solitude pour se cultiver, écrire – et aimer !

Certes, on respectera sa volonté, mais jamais il n'y aura entre elle et le reste de la famille le moindre échange d'ordre littéraire. Ils sont « les profanes » : « C'est chez moi une pudeur peut-être excessive, mais il m'est impossible d'évoquer une activité créatrice devant des… profanes, de m'y livrer au milieu d'eux. » (Août 1965)


L'orgueil commun lui étant parfaitement étranger, il faut bien en conclure qu'elle a pris la mesure de chacun en ce domaine. Sa sœur « fait des études » ? J'ai relevé, dans le précédent chapitre, le sentiment de celle-ci quant au meilleur moyen de… servir l'humanité ! Pas une ligne, dans les lettres à l'amant, qui fasse état du plus mince intérêt de la cadette pour l'un des auteurs que l'aînée fréquente et révère – ce que celle-ci n'eût pas manqué de noter avec le même plaisir que lorsqu'elle voit son père lire Camus. Au vrai, on peut vivre « entouré de l'affection des siens », selon le cliché, et s'y éprouver irrémédiablement seul. Ce sera son cas.


Or, Mireille, si riche de dons du cœur et de l'esprit qu'elle soit, manquera toujours de confiance en elle. Elle se juge à maintes reprises « médiocre » ; tout lui est motif à se déprécier. Obscurément, elle aspire à être reconnue, au moins dans le domaine de l'écriture où éclate son aptitude à s'exprimer. Une… reconnaissance qui ne lui viendra jamais des siens, de son vivant. Sans doute sa famille apprendra-t-elle par la critique l'étendue de son talent, mais « les femmes » n'auront ensuite de cesse de mettre au pinacle des textes de jeunesse (poèmes, souvenirs d'enfance) qu'elle avait explicitement reniés. Quant à son père, découvrant le premier volume des Lettres, il eut ce mot que sa femme me rapporta – par écrit : – « Dire que nous ne savions pas que nous avions une fille pareille ! »


Quoi, Monsieur ? Passe encore que vous n'ayez pas discerné, par ses compositions françaises, les exceptionnels dons littéraires de votre fille ; mais enfin, vous avez lu sa copie du Concours Général – publiée dans « Le Figaro littéraire » ! Si deux éditeurs ayant pignon sur rue, auxquels se joignent deux… intellectuels, écrivent à son auteur, ce n'est pas seulement pour féliciter une brillante lauréate : c'est parce que sa copie révèle, à qui sait lire, un sens des ressources de la langue – « nombre » des phrases, saveur des images, culture sous-jacente – qui sont de la maturité.


N'auriez-vous pas lu cette copie, que vous ne pouviez ignorer sa lettre de septembre 1963 qui figure dans les notes du tome II et qui vous émut fort . (« Mon père en fut bouleversé – car il en a pleuré, m'a dit Maman. ») Et vous n'avez pas salué l'épistolière de race qui s'y exprime ? Il faut croire que non puisque Mireille m'écrit, le 26 septembre 1964 : « Pour mon père, il ne rompra pas le silence auquel il m'a derechef invitée cet été, après cette lettre exultante et indiscrète que je lui envoyai, mais il est avec moi très gentil, très attentif, et, je le crois confiant. » Derechef : c'est dire que dès la lettre de septembre 1963, on enjoignit à l'impudente de ne plus récidiver. Ce qu'elle fera pourtant, de Provence, en juillet 1965. Et j'imagine que cette lettre de jeune femme, heureuse, extasiée, débordante d'affection filiale, et dont j'ai publié quelques lignes dans L'Amante, suscita de votre part la même réaction.


Que, malgré cela, ce soit à vous seul, parmi les siens, qu'elle croit pouvoir confier la « Célébration de la main » qu'elle vient d'achever, témoigne assez de sa solitude intellectuelle au sein d'une famille où savoir et culture devraient être à l'honneur.


Conservateur des hypothèques, le père de Paul et Camille Claudel prit tôt conscience de leur génie et il infléchit le cours de sa carrière en conséquence ; la mère de Balthus sut, dès qu'il eut quatorze ans, que son enfant était un dessinateur d'exception et elle ne lui ménagea pas les encouragements. Mireille n'aura pas cette chance. Elle devra s'affirmer à son corps défendant, dans la solitude morale et l'angoisse : « Il y a seulement cette angoisse de ne pas savoir ce que je suis, entre l'incohérence, le désordre de mes états, et cette image de moi que me propose la sympathie d'autrui […] (13 février 1963)


*

Pis : pour nourrir une mauvaise conscience toujours prompte à renaître en elle, il y aura, qui la déchirent, les reproches et les pleurs de sa mère. Et ici, en fait de citations, on n'a, comme on dit, que l'embarras du choix.

« Nous nous disputons souvent, mais c'est toujours de ma faute, et parce que je ne sais pas m'expliquer ; ma mère les larmes aux yeux, me prend sur ses genoux en soupirant : " Je ne te comprends pas mon minou, comment es-tu donc faite ?" Mais au-delà de cette incompréhension, nous nous rejoignons dans la certitude d'un amour réciproque. » (8 février 1963)


« "Ce que je te reproche, dit ma mère, c'est ton manque de mesure en toutes choses…" Oui. » (18 février 1963)


« Je me suis trop longtemps complue à m'écouter seule. Ma mère a raison. Écoute ce qu'elle dit. Je t'engage à la croire, car m'ayant faite, pour sa douleur, elle me sait par cœur.


"Tu es profondément égoïste. Tu n'as jamais pensé qu'à toi. Tu veux tout et tout de suite. Éternellement insatisfaite. Tu as le cœur sec. Tu es amorale. Et comme une pierre entre nous. Tu te moques de tout…"


Et me reconnaissant à ce portrait, j'acquiesce, disant seulement : "C'est vrai."


Non, il ne faut pas sourire. Si je ne t'ai pas semblé telle, c'est que tu m'exorcisais, c'est que tu me sauvais de moi-même, en me proposant ton être. Et m'éprouvant sous un Regard, j'étais Autre, comme délivrée. Ce n'était pas caprice lorsque je te demandais de me parler de Toi… Mon amour, "je suis la diable", véritablement ; crains de me parfaire par ton indulgence ; il est temps pour toi de prendre une lourde trique, et de me corriger avant que je ne sois au pire. Tant que je fus sous la férule paternelle, je fus une enfant charmante au dire de tous, d'une complaisance extrême, et d'une bonne grâce inépuisable, mais je suis aux yeux des autres devenue l'envers de moi-même, et voilà qu'ils souffrent par moi, ne me reconnaissant pas » (Mars-avril 1963)


« Maman m'accuse d'égoïsme. Je crois bien, oui, que je suis égoïste – c'est-à-dire que je ne m'immole pas sur l'autel des "principes", c'est-à-dire que je me sens vivante – et me devant à moi-même de vivre mieux – mais est-ce un si grand défaut ? » (25 mai 1963)


[Ayant rechigné à se joindre à ses parents, invités par des amis à un repas de fête, elle relate ceci : ]


« Maman se mit à pleurer : " Tu manques de générosité…"


C'est vrai, et je te l'écrivais tout à l'heure, te disant mon angoisse devant le mal que je fais, et ce vertige qui me prend parfois lorsque je vois comme je sais mal aimer, hors Toi. Cet hiver, j'ai rompu mes amarres, et ce durcissement que j'éprouve, c'est peut-être le cal de la cicatrice… Il ne faut pas que tu m'aimes telle, dépouillée, détachée de tout ce qui fut avant Toi, mais que tu exiges de moi que je sois au monde, de bonne grâce ; pas seulement au monde des éléments, mais aussi au monde des personnes. Je suis devenue égoïste, c'est vrai ; il ne faut pas, non, que tu m'aimes telle. Puisque tu es le garant de mon enfance, il faut m'apprendre à donner d'aussi bon cœur qu'avant. […]


Capable de faire souffrir. Ce pouvoir que je mesure lorsque je vois pleurer Maman me déconcerte – me restituant mon angoisse de la fin des vacances de Pâques… – "Je fais du mal. Jusqu'où ferai-je du mal ? Jusqu'à quand ?... Je ne sais faire que du mal…" […]


Autrefois je pensais aux autres, jamais à moi. Autrefois les amis de mes parents étaient mes amis. Autrefois je n'existais pas tellement, et les gens m'aimaient bien pour ça. Je change et je ne sais pas qui je deviens, sinon qu'il faut que tu puisses m'aimer demain. Tu m'aideras, dis, tu me garderas ?... » (30 juin 1963)


(Mais toute la lettre est des plus admirable, qui dit les tensions, les déchirements d'un être sensible, scrupuleux à l'extrême, enclin à plaider coupable, qui ne peut se réaliser qu'en faisant souffrir ceux qu'il aime.)


(Pourquoi cette image me vient-elle, d'une chrysalide que deux doigts l'enserrant empêcheraient de s'ouvrir ?)


Jusqu'à ce qu'éclate la révolte indignée :


« M'ont-ils donc élevée pour leur perpétuelle jouissance ?


Ne peuvent-ils s'en remettre à moi pour ce qui est de mon bonheur ? […] l'amertume me point à prendre mesure de l'écart qui me sépare d'eux tous… Et cette pensée latente depuis le jour où je la formulai : Ah, fuir… La rancœur me sied mal. M'y contraindra-t-on ?


Inconsciente, à ce que l'on me dit. Anormale. Peu s'en faut que l'on aille jusqu'à " monstrueuse" . Et puis on se tait, puisque de toute évidence je ne m'éprouve pas telle. » (Mars-avril 1963)



« Quand j'aimerai quelqu'un, m'avait-elle écrit le 7 février, serai-je encore parente de qui que ce soit ? Je sais que ce que je dis peut sembler monstrueux.– J'aime pourtant beaucoup mes parents… Mais je ne peux m'accommoder de la vie de famille. »


Sans qu'il y ait rupture avec les siens, c'est ce sentiment qui prévaudra : « Je suis rentrée [dans ma famille] et c'est comme un enlisement ; plus que jamais j'essaie de me défendre contre tout ce qui, ici, englue ou dissout ; plus que jamais, je me retranche, me rassemble, refuse d'être bue par cet environnement de terres grasses… » (16 août 1965)


Et ce qui s'exprime ici, n'est-ce pas l'instinct de conservation ?


«


Je disais n'avoir connu qu'une Mireille, mais il y en eut bien deux : celle des charmants souvenirs d'enfance de « La Revue du Tarn », et l'autre, dont mieux vaut, pour la famille, ne pas parler.

Il y a, dans le domaine de l'édition, des biographies « non autorisées » – par le personnage ou ses proches ; il y a de même des évocations qui n'ont par reçu l'aval de la famille. Je puis bien avoir partagé les cinq dernières années de sa vie l'intimité, et d'abord spirituelle de Mireille, quand la petite soeur apprit que l'éditeur des Lettres s'apprêtait à publier L'Amante, elle se fit un devoir d'écrire au Directeur littéraire, à la fin d'août 1987: " [...] la publication des textes de F.Solesmes [ne serait ] pas une heureuse opportunité; l'oeuvre de Mireille n'a nul besoin de ce genre de "soutien", et les textes de F.Solesmes [souffriraient] de ce "voisinage"."


On ne s'étonnera donc pas de voir ce livre omis dans la bibliographie (maison) figurant sur le site. De quoi je me félicite : il est, parmi les travaux qu'on y signale, un "voisinage" au moins qui m'eût déplu. Quant à mes lecteurs, puissent-ils me pardonner, puisqu'ils n'auront pas trouvé en mes pages la "vraie Mireille". Que du moins la petite sœur sache combien je lui sus gré de sa sollicitude touchant la défaveur qu'allaient connaître mes textes si cette publication avait lieu.

*

*** N.B. Seules, les citations de Mireille sont en italique.


*


** * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *







mardi

15 juillet


EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE

*

III Mireille et les siens



« Non, un père et une mère, ce n'est pas sacré ! »
Mireille n'est pas toute dans cette saillie formulée lors d'une réunion de famille et demeurée dans les annales. Nature éminemment aimante, elle ne cessa de manifester envers les siens une affection chaleureuse, profonde, où se déployait sa rare intelligence du cœur. Et la maison fut toujours le refuge où restaurer des forces amoindries par l'épuisement, la maladie, la désespérance, ainsi quand, à la fin de 1962, elle retrouve à Toulouse, indifférent, énigmatique, le garçon dont elle s'était crue aimée, l'été précédent : « Ami, je suis venue à la maison. Pour guérir. […] Mon père et ma mère m'entourent d'une sollicitude poignante, maladroite parfois, mais touchante. […] Auprès d'eux, je me sens préservée de toute folie, je reprends pied. » (10 décembre 1962)

*

La figure du père n'est pas très souvent évoquée dans les Lettres à l'Amant, mais chaque fois en des termes qui témoignent d'une véritable révérence : « Cher papa… Je crains bien qu'il ne sache combien je l'aime et le vénère. » (12 avril 1965) C'est que l'homme incarne la droiture (jusqu'à la rigidité), la probité, la rigueur, le dévouement – toutes vertus qui le font unanimement respecter dans le bourg où il dirige, de façon exemplaire, école puis collège. Il est, pour sa fille aînée, l'homme sans reproche qui ne saurait pas plus errer que faillir. Et il s'agira toujours pour elle de mériter sa confiance et son estime ; de lui faire honneur par des succès scolaires et universitaires de premier plan. Mireille et son père pourront se heurter (n'a-t-il pas la responsabilité d'une fille qui, en 1963, est encore mineure, à dix-neuf ans ?), on chercherait en vain dans les Lettres la moindre réserve touchant cette intransigeance laconique dont elle a parfois à souffrir mais qu'elle comprend, justifie, excuse en invoquant « l'orgueil des Pacchioni », père et fille. « Sa sévérité n'est qu'un vernis pudique couvrant une tendresse presque douloureuse ; ma sincérité brutale souvent, appelle la sienne – il se découvre, terriblement vulnérable – blessé par la vie. » (31 janvier 1963). N'est-il pas, de surcroît, le seul dans la famille à partager son goût pour l'étude ? N'a-t-il pas, comme elle, le dédain du futile, du « divertissement » ? Les promenades en campagne, dans les bois, en sa compagnie, ne sont-elles pas délicieuses et de grand profit ? Estime et tendresse, confiance et crédit, s'avivant à demeurer tus.
"L'étude à laquelle [mon père] s'est remis en peu d'années [l'] a transformé. La division de la famille cet été est assez révélatrice ; nous sommes tous deux face "aux femmes", un peu en retrait, circonspects. […] Comment Maman ne comprend-elle pas que la seule façon de nous rejoindre est d'entrer dans l'étude ? Comment aimant mon père comme elle le dit, comme je le crois, le laisse-t-elle aussi seul ? Quand il aurait tant besoin que quelqu'un progresse auprès de lui, comme lui ? Quelle vieillesse sera la sienne si dès maintenant elle n'apprend pas à jouir d'elle-même ? » (3 septembre 1965)

*
Consciente que sa mère l'aime « intempestivement mais bien fort » ; lui sachant gré de la dispenser des tâches quotidiennes (« Ah, qu'il est bon de la laisser veiller aux choses matérielles ! » (29 décembre 1965)), elle lui reproche néanmoins d'être faible, indiscrète, de manquer de dignité, de borner ses lectures à des hebdomadaires féminins.
Songeant au mot de Camus, dans ses Carnets, sur « l'ignoble chantage de la tendresse », je montrerai qu'il est des reproches plus graves à faire à cette mère sensible, non dépourvue de finesse, mais qui aurait bien dû lire et relire le conte d'Andersen : « Le Vilain Petit Canard ».

*
On n'imagine pas que Mireille n'ait pas eu pour la petite sœur gracieuse à souhait, une véritable affection. J'ai relevé, dans le chapitre II consacré aux coupures, des différends où la générosité, la délicatesse de l'aînée, furent mal payées de retour. Mais il est surtout, pour celle-ci, une cause d'irritation maintes fois exprimée dans la correspondance et qui touche au mode de vie de la cadette.
Celle qui se lève, par discipline intérieure, dès six heures ; qui s'affaire, se cultive par prédilection dès qu'elle le peut, supporte mal qu'une… « intellectuelle » paresse au lit, se conduise avec nonchalance, passe des heures devant son miroir ou parmi ses vêtements. Et de s'en indigner : comment peut-on dissiper ainsi, en occupations dérisoires, un temps qui devrait être mieux employé, et d'abord au perfectionnement de soi-même ?
Cette petite sœur, écrit-elle, est « faite pour honorer la famille, faite à la semblance de sa mère pour la consoler d'avoir élevé cette fille aînée si folle, si résolument folle. » (Mars-avril 1963)
« Lundi. Bientôt dix heures déjà. Les matins en famille se déroulent nonchalamment jusqu'à ce que tous enfin soient prêts. À huit heures, j'ai porté le café à Maman et le déjeuner à Marie-France – au grand scandale de mon père qui déplore ces dissolvantes habitudes; mais avant que ces paresseuses soient levées, il s'est écoulé un long temps de désordre, de confusion. Manou cependant va son train, fait le marché, épluche les légumes, astique les meubles de sa chambre. M.Pacchioni n'est déjà plus là. » (29 janvier 1963)

Un tel passage suggère assez l'existence d'un clivage parmi les commensaux ; comme l'écrit Mireille, il y a bien d'une part « les femmes » – mère et sœur –, qui ne connaissent guère l'urgence de vivre, et de l'autre, sa grand-mère maternelle, première levée, effacée, diligente, son père également matinal, et elle qui se retrouve pleinement en lui, dans une même rigueur de vie, un pareil gouvernement de soi.

*
Le père est au-dessus de toute critique. La grand-mère maternelle est tout simplement « merveilleuse » et Mireille entretient avec elle une complicité qui se passe de paroles. Qu'il est donc tentant d'esquisser un parallèle entre les deux aïeules ! Parlant de celle qui vit à Cannes, Mireille écrit :
« Et dieu que l'argent file entre ces doigts de cuisinière gourmande et prodigue ! Comme Manou est différente, Manou petite souris, économe, discrète…Décidément, je la préfère. Je ne le manifesterai pas, car ma grand-mère nous aime si évidemment que lui faire de la peine en lui rendant mal sa tendresse serait bien cruel, mais à toi je peux l'avouer. Il y a quelques années, j'admettais mal cet autoritarisme ménager, ainsi qu'un sens très développé des convenances, et une inconsciente futilité dont je crois n'avoir rien reçu. Aujourd'hui, comme une très vieille petite fille indulgente, je ferme les yeux sur ces travers et je ne vois que son amour immense. » (30 septembre 1964)

Plus tard, au terme d'un séjour chez elle avec son père, elle se montre plus sévère encore. « C'est hélas, un personnage selon Balzac – je ne veux pas, et je n'ose dire selon Zola. » […]
« Toute violence m'a délaissée. Je me sens de son, répandue. Je sais devoir me reprendre quand je partirai d'ici avec mon père, jeudi. Quelle délivrance pour lui-même ! Je ne le vois pas sans peine demeurer chez ma terrible, incorrigible grand-mère, dans cet appartement suffocant de vieilleries amassées avec obstination, de bibelots tous plus vains les uns que les autres, de journaux illustrés stupides, coussins, tapis au point de croix… Ce doit être un grand malheur que de ne pouvoir estimer sa mère. […] Aujourd'hui encore, elle gaspille l'argent avec une frivolité révoltante. Mon père est admirable, et mon amour pour lui s'accroît ; il travaille avec une patience, une humilité qui me feraient pleurer. Je voudrais pouvoir l'aider, lui donner confiance, le défendre, je voudrais qu'il réussisse, et moi-même réussir pour le satisfaire. » (25 août 1965)

Élevée droitement, Mireille qualifiait elle-même son enfance d'heureuse, et nous pouvons la croire. Ce qu'elle doit à ses parents, à l'évidence, mais aussi à sa nature. L'enfant, l'adolescente qu'elle fut, aurait pu faire sien le vers de la jeune Captive : « Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux. » Elle n'étonne pas seulement ses maîtres, ses professeurs ; ses précoces talents d'animatrice, d'organisatrice au sein de groupements péri-scolaires, joints à une disponibilité entière, lui valent l'affection de tous ceux qui l'approchent.
« Il faut la voir, m'écrit sa mère, avec les enfants les plus déshérités, les turbulents, les sales, les instables : elle les charme et les subjugue… » Aussi grandit-elle – en paix avec les Puissances – dans un murmure d'estime et de considération.
Un état, une condition, où elle va de plus en plus se sentir à l'étroit :
« Désir de crever cette insignifiante apparence gentille pour que mon vrai visage respire au jour. » (22 juin 1963)


* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Archives du blog

Compteur pour blog gratuit