* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


samedi

15 février

Tempête

De grands arbres étaient mes murs, et je vis sous leur égide. Ils m'enseignent la résolution, la constance et la réserve ; ils me gardent des utopies et des divagations.

Passe la tempête toute de torses, de poignes, de râbles – translucides. Cela tient d'une éclusée, d'une chevauchée – le « galop cabré » des Assyriens –, de l'intrusion d'une horde de pachydermes foulant l'étendue en ne laissant, d'une forêt, qu'éclisses grimaçantes. (Il est bien impossible, après, d'ignorer que l'arbre est d'une structure ligneuse et qu'il est sujet à fractures ouvertes.)

Le vent ayant faibli, j'ouvre ma porte. Le chêne que j'avais coutume de saluer gît empêtré dans sa ramure. Il a, en tombant, déraciné un cyprès. Lequel s'appuie sur le rebord du toit, sa cime devenue panache ondoyant les tuiles dans un mouvement qui semble burlesque à qui la vit, tant de fois, en pinceau de peintre scrupuleux, hasarder une touche au zénith.

La maison est debout : une tempête n'est pas une tornade ; mais est-ce bien la même demeure ? Ces arbres ménageaient la transition entre l'abrupt de la façade et l'espace mouvant, indéfini, de la campagne. On pouvait, à considérer tronc et branchage, retrouver la fermeté des murs, mais échancrée, mais variable. L'œil ne passait pas sans médiateur du minéral à l'aérien, de l'âpreté du crépi au taffetas du ciel.

Des hommes sont venus, qui ont débité ce qui gisait, entremêlé, et j'ai tout un jour entendu le grondement d'aise des tronçonneuses, obscènes en ce qu'elles clament très haut la suprématie du métal sur le bois. Des hommes, leurs pieds s'enfonçant dans la sciure grasse, ont emporté les rondins (il m'eût paru indécent d'en faire mon feu), aussi indifférents que les préposés aux pompes funèbres. Et c'est maintenant seulement que je mesure la place que ces deux arbres tenaient dans ma vie.

J'ouvre ma porte. Avec le cyprès, la pelouse a perdu l'une de ses antennes. La rectitude des arêtes de la maison n'est plus tempérée par la verticalité étoffée, effrangée, du résineux ; mon regard quêtant le ciel n'est plus pris en charge dans un souple effilement qui rendait lisible le dévidement des brises. Mais surtout, je m'avise que le chêne de large envergure interposait une paupière mi-baissée entre l'horizon et moi ; et qu'à présent, la nue assiège mon seuil comme l'eau d'une crue affleurerait celui du riverain.

Je m'avance sur le perron, surpris de la moindre résistance que rencontre mon regard et je retrouve la sensation, tant de fois éprouvée sur un rivage marin, d'être à découvert, et le point de mire des alentours.. À cela près, que la menace, ici, n'émane pas de l'onde mais d'un ciel de steppe, de désert, qui appelle une âme trempée – que je n'ai pas.

Deux soldats de ma garde rapprochée – les Immortels ! – sont tombés, face contre terre, lâchement assaillis par derrière, et le firmament se rue par la brèche pour accroître sa mainmise sur la terre. Et me voici tels ces insectes sur qui fond le jour quand on soulève la pierre sous laquelle ils vivaient à couvert.

Avec une aisance qui m'étonne, je fais quelques pas là où le chêne mouvait son ombre. Celle-ci suffisait-elle donc, même par temps gris, à entraver à peine ma déambulation ? Y avait-il, entre ramure et sol, qui a disparu, un tissu d'invisibles filaments, ainsi qu'en mangrove l'entrelacs des racines aériennes ? Je n'avais pas demandé qu'on essarte un coin de mon domaine, même s'il s'en trouve comme agrandi.

Je peux bien rentrer, donner un tour de clé : je sais que quelqu'un occupe en permanence mon seuil, qu'on tenait jusqu'ici à distance et qui, n'étant pas attendu, ne saurait être qu'un intrus ou pis : un messager d'en-haut venu m'avertir qu'il est temps de fermer livres et cahiers. Je sais qu'un faisceau de clarté que plus rien désormais n'interrompt ou n'infléchit, s'attache à ma porte et que cela vaut ces signes qu'on y traçait jadis pour désigner l'habitant à la vindicte. Je sais que me voilà de plain-pied avec le ciel, et que je n'aspire pas à le rejoindre. Pas encore.

C'est l'hiver. J'essaie d'augurer ce que seront les prochaines saisons. Giono justifie la présence d'un cyprès « beau chanteur » auprès du mas provençal par le fil d'air – d'eau ! –qu'il débite à la moindre brise, pour les commensaux du logis ; un chêne, lui, émiette ses murmures, il répand tard le soir ses chuchotis. Et j'en conclus que ces murs baigneront demain dans moins de songes que de coutume, ainsi qu'il en est des maisons proches d'une mer qui s'assèche, ou sises à l'orée d'une forêt soumise à des coupes réglées.

Mais les oiseaux mêmes, familiers du lieu, ne percevront-ils pas l'espèce d'étonnement qui a frappé ce coin d'espace, à moins que ce ne soit le reste du décor que surprend ce surcroît de clarté et qui s'efforce de rétablir des équilibres rompus, un timbre qui manquerait à l'orchestre ?Les oiseaux, auxquels on a retiré deux pierres de leur gué, ne sont pas à quelques coups d'ailes près, mais le couple de tourterelles qui avait, depuis des années, élu le cyprès pour nidifier, ne sera-t-il pas décontenancé de ne pas retrouver le sûr asile de ses couvées ? Le rossignol ponctuel du vingt-deux avril ne demandera-t-il pas à un chêne éloigné le tremplin nécessaire à ses rétablissements vocaux ?

On rebâtit un mur, on répare un toit. Mais pas plus qu'« on ne récrit un roman détruit », selon Malraux, ou qu'on ne referait une toile de maître, on ne recréerait, à l'identique, cet édifice de bois contourné, de sèves, d'air, de lumière et d'ombre, de soudains enfièvrements – et de jours et de nuits, qu'est un chêne de soixante ans.

Et sans doute la composition mi-végétale, mi-aérienne qu'on vient de saccager n'avait-elle d'éclat que pour moi ; un fervent des arbres même me remontrerait que le déploiement que je lamente était fort commun ; mais il m'était consubstantiel ; mais il y avait osmose entre sa durée et la mienne. Mais jusque dans l'hiver – surtout pendant l'hiver –, la ramure du chêne m'était plombs de vitraux. Et n'est-il pas vrai que la lumière d'une nef aux fenêtres crevées blesse la vue ?

Quand j'écrivais l'Éloge de l'Arbre, j'avais, certes, conscience que les arbres sont mortels, même ceux de la futaie Colbert, en forêt de Tronçais ; mais les miens du moins me survivraient. Aucun ne faillirait au rendez-vous implicite que je leur donnais à mon réveil : « Ce ciel vous agrée-t-il ? Avez-vous soif ? La vermine vous menace-t-elle ? Me donnerez-vous de la belle ombre, cet après-midi ? de ces jeux d'ocelles dont vous mouchetez l'herbe ?... »

Mais si, un arbre peut nous causer un tenace chagrin : sinon, serais-je aussi contristé, interdit, mortifié ? Et me reprocherais-je tant de regards distraits envers un tel assemblage d'équilibres, une telle nasse d'échanges, que le mot de prodige devrait venir à tout esprit ?

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Sur les arbres

« Un arbre est un arbre. Une chose en bois et vigoureuse et grouillante et qui s'enfonce et qui vole. Une chose qui pense et qui médite et se promène à sa manière. »

(Jean Cocteau)

« Les arbres qui ne voyagent que par leur bruit / Quand le silence est beau de mille oiseaux ensemble / Sont les compagnons vermeils de la vie. » (Georges Schéadé)

« Le jour entre deux arbres / Est le plus beau des arbres » (Paul Eluard)

« Un arbuste et l'air pur font une source vive. » (Paul Valéry)

« Chaque feuille de l'arbre est un poisson vivant. » (Marcel Bealu)

« Pourquoi les arbres cachent-ils / l'éclat somptueux de leurs racines ? »

(Pablo Neruda)

« Qu'a appris l'arbre de la terre / pour converser avec le ciel ? » (Pablo Neruda)

« Silencieusement va la sève et débouche aux rives minces de la feuille. »

(Saint-John Perse)

« Flamme debout qui ne brûle et ne bouge, / Ruisseau qui coule en remontant, […] / Corps nuageux vertébré comme un mont, / Flanc que perce un oiseau, qu'ouvre la bise ; / L'été respire à son vaste poumon. » (Lanza del Vasto)

« (Feuilles vivantes au matin sont à l'image de la gloire…) » (Saint-John Perse)

« Comme tu tètes, vieillard, la terre / Enfonçant, écartant de tous côtés tes racines fortes et subtiles ! Et le ciel, comme tu y tiens ! comme tu te bandes tout entier / À son aspiration dans une feuille immense, Forme du Feu ! » (Paul Claudel)

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Murmures

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L'amoureuse :

Que le couple soit tel un arbre, ton étreinte le dit, si impérieusement que j'ai la sensation d'avoir en toi mes racines.

Mais je goûte fort, aussi, cette faiblesse en mes membres quand tu me prends dans tes bras et que je dois m'appuyer sur toi : c'est la douce, la secrète détresse des convalescences.

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L'amoureux :

Il n'est pas d'espace plus calme que celui de notre chambre ; et cependant le vent y a continûment partie liée avec nous. Par la grâce de ta chevelure qui donne si bien consistance et direction à l'air, qu'il nous semble vivre tantôt selon sa pente, tantôt à contre-fil.

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Les Murmures de l'amour, François Solesmes, éd. Encre marine.

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jeudi

1er février

Albert Camus

[Sur la presse française] :

« Loin de refléter l'état d'esprit du public, la plus grande partie de la presse française ne reflète que l'état d'esprit de ceux qui la font. À une ou deux exceptions près, le ricanement, la gouaille et le scandale forment le fond de notre presse. À la place de nos directeurs de journaux, je ne m'en féliciterais pas. Tout ce qui dégrade en effet la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d'être distraite par une presse déshonorée et par un millier d'amuseurs cyniques décorés du nom d'artistes court à l'esclavage, malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. »

Texte cité par Max Gallo à l'émission "L'esprit public" du 19/11/06.

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LETTRE À UN AMUSEUR PUBLIC

Monsieur,

Jadis, les rois avaient leur bouffon. Pourquoi tout bon peuple (expression qui mériterait examen) ne jouirait-il pas d'un semblable privilège ? Le nôtre, qui se dit le plus spirituel de la terre et qui se réclame de Rabelais, doit penser qu'en la matière, abondance de biens ne nuit pas.

Il peut s'estimer comblé : chaque jour, quasi à toute heure, des bateleurs, histrions et pitres patentés s'offrent à le divertir. Bien entendu, ces termes ne figurent pas sur leur carte de visite. Intermittents ou à plein temps, ce sont des artistes.

Mauriac (à la triste figure) plaignait les collaborateurs d'un hebdomadaire satirique d'être condamnés à ricaner. De tout. A longueur d'année. Où il voyait une espèce de damnation, le Diable étant, comme on sait, voué à la dérision. Que dirait-il, de nos jours, où il y a pléthore de damnés de cette espèce !…

Il me souvient d'un temps où, dans des cabarets, des chansonniers aimables ou incisifs brocardaient les hommes politiques et les ridicules de l'époque. Ils n'attendaient pas qu'on s'esclaffât à la moindre de leurs flèches. Un sourire complice, un rire de bon aloi, tels qu'entre gens de bonne compagnie, des applaudissements allègres, leur disaient assez en quelle estime on les tenait.

Mais trousser avec esprit quelques couplets ne va pas sans effort ; cela réclame, outre des qualités d'observateur, du goût, de l'oreille, quelque connaissance des ressources de la langue. Autant de vertus d'avant-hier plutôt que d'aujourd'hui. A présent, tout individu ayant faconde, insolence, outrecuidance, le tout saupoudré de vulgarité, peut s'instaurer amuseur : il trouvera toujours un auditoire disposé à se repaître de ses… saillies. (La foule est femelle !) Souvent, même, à rire de confiance avant même d'avoir entendu, ce qui rappelle ces salves de rires enregistrés qui viennent, dans des films ou sketchs dits comiques, souligner et quasi précéder les piètres « effets », les répliques insanes qui s'y succèdent, s'y bousculent.

Que d'émissions où l'on a honte – pour l'amuseur, pour son public – de ces rires convulsifs, mécaniques (un pléonasme puisque Bergson tient le rire pour « du mécanique plaqué sur du vivant ») qui saluent la moindre repartie du meneur de jeu ou de ses invités. Laquelle repartie mériterait au mieux un sourire (affligé) de commisération.

Qu'il est donc étrange, qu'on rie soi-même de si bon cœur à Molière, aux larmes à Charlot ; qu'on sourie d'aise à Jules Renard, voire à Guitry, et qu'on se sente triste à mourir en entendant les quolibets et goguenardises qui font se tordre nos contemporains… Et plus que triste : sali, humilié comme si notre dignité d'homme était atteinte.

Et sans doute y eut-il toujours des rires qui volaient bas. Les chansons grivoises de « la belle époque » nous consternent ; les enregistrements d'un Constantin-le-Rieur feignant un rire incoercible, nous ahurissent – où nous voyons l'équivalent des prouesses du pétomane. Mais l'auditoire se limitait à quelques centaines ou milliers d'amateurs. Ce sont des foules, aujourd'hui qui se vautrent dans le persiflage, la grivoiserie éculée, les plus médiocres jeux de mots.

Faut-il, se dit-on, que ce public soit d'une insondable vacuité (de là que ses rires sont si sonores ?), pour faire un triomphe à de si pitoyables paillasses ! Faut-il qu'il soit… démuni pour vouloir retrouver imprimées ou filmées les turlupinades de ses amuseurs !… Comme nous mesurons mieux, dès lors, la réalité de l'infinie « misère de l'homme », de la propension de celui-ci au « divertissement »…

Un sonnet de Valéry où le poète s'adresse à une femme, s'achève par ce vers sarcastique : « Daigne, chère, écouter les choses que tu dis ! » Mais, précisément, puisque tout aujourd'hui s'enregistre, arrive-t-il à nos bouffons de s'écouter ? Oui ? Et ils n'ont pas honte du personnage qu'ils jouent en ce monde ? Honte d'un succès, d'une notoriété obtenus si bassement ? Honte de leur propre rire – forcé, réflexe – quand ils s'empressent, comme par devoir, de saluer un piteux mot d'esprit de l'un de leurs comparses, et l'on croit entendre alors le rot d'un lavabo ou d'une baignoire qui achève de se vider.

Ah, ils devraient bien relire (ou lire, sans doute) les propos d'Hamlet tenant dans ses mains le crâne de Falstaff : « Hélas, pauvre Yorick ! […] Où sont tes railleries , maintenant ? Tes gambades, tes chansons, tes explosions de drôlerie dont s'esclaffait toute la table ? Plus un sarcasme aujourd'hui pour te moquer de cette grimace ? Rien que ce lugubre bâillement ?…"

Avec l'expression de mes sentiments affligés.

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Murmures

L'amoureuse

Parfois, dans l'absence, pour te sentir plus près encore, je recrée à part moi des inflexions de ta voix, je mime telle de tes expressions singulières.

Et toujours je dois me défendre de penser : « Pourquoi tarde-t-il tant ? Il sait bien pourtant que je l'attends ! »

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L'amoureux

Toi revenue, il y aura en ces murs le même silence mais, de surcroît, une chaleur d'été qui fût demeurée captive. Un goût de clandestinité, encore, de séquestration. Et toute la maison sera un secret bien gardé.

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Les Murmures de l'amour, François Solesmes, éd. Encre Marine.

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mercredi

15 janvier

En écoutant André Breton...

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Tel, de ma connaissance, tire de l'analyse graphologique des portraits qui se révèlent saisissants de vérité pour qui fréquente le scripteur. (Si tant de gens usent, de nos jours, du clavier, est-ce seulement par commodité, ou pour ne pas risquer de livrer leur moi à un œil exercé ?)

J'ignore tout de la graphologie, mais je tiens que la voix – par sa formation, les régions du corps qu'elle traverse, les résonances qu'elle y suscite, son… débouché à l'air libre (ah ! les voix nasillardes !) – peut nous apprendre beaucoup sur l'être intime.

J'écoute, je me force à écouter, celle de Breton dans ses entretiens avec André Parinaud, devenue le fil conducteur d'un documentaire sur l'écrivain. Une voix « oraculaire » dit Gracq. Certes ! De mage vaticinant, aussi convaincu de détenir seul la vérité qu'un Savonarole ; et malheur à qui s'éloignerait du dogme : – dans les ténèbres extérieures ! C'est au scalpel qu'on cisèle ses propos (préalablement écrits) en « pion lyrique » puant de suffisance, conscient du magistère qu'il exerce, d'étranges accents faubouriens où perce l'aigreur, venant altérer la majesté ostentatoire de la profération.

Une voix minérale, glaçante, teintée de morgue, participe de la pose permanente qu'on se donne, des postures ridicules qu'on adopte pour mieux se payer de mots très « nobles », avec majuscule. Tels ceux de Révolution, de Pureté, de Liberté, et bien sûr d'Amour – alors que prude, puritain en diable, on se montrait fort sourcilleux sur le chapitre de l'érotisme.

Au terme de son prône, l'homme déclare, toujours pontifiant : « J'ai le sentiment de n'avoir pas démérité des aspirations de ma jeunesse […] Ma vie aura été vouée à ce que je tenais pour beau et juste. »

« Beau et juste ». C'est ici qu'il faut se souvenir, entre maintes infamies, de ce que rapporte Gide dans son Journal, à la date du 1er septembre 1931 : « "Les surréalistes préparent un numéro antireligieux sensationnel", me dit Pierre Herbart. Il me raconte avec enthousiasme le courage de Breton qui, dans le métro, lorsqu'il voit un curé, a soin de se mettre contre lui, puis, après quelques instants, à voix très haute :

"Est-ce que avez bientôt fini de me tripoter comme ça ? Espèce de salaud ! Vieux cochon !... Et dire qu'on confie des enfants à des êtres pareils…" »[1]

J'ignore si l'on a rassemblé, pour combattre la vénération que les beaux esprits continuent de nourrir à l'égard du personnage et de son œuvre, les petites et grandes ignominies qui jalonnent cette vie « belle et juste ». Si oui, on devrait y trouver la publication, dans « La Révolution surréaliste », d'une photographie de « Benjamin Péret insultant un prêtre » ; l'appel au meurtre, en 1935, pour « Contre attaque », et d'abord ces lignes du Second manifeste : « L'acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue, et à tirer au hasard tant qu'on peut, dans la foule ». Acte que Breton – fils de gendarme ! – n'eut garde de commettre, ce qui ramène le propos à une rodomontade, et son auteur à un pleutre, à un lâche aussi car, fait remarquer Gide malgré son antimilitarisme virulent, il ne se fût pas conduit avec un officier comme avec un prêtre.

Un tel recueil de petitesses, fanfaronnades, erreurs graves de jugement tant politiques que littéraires, de « bluff » pour reprendre le mot d'Artaud sur le Surréalisme, devrait reproduire, en conclusion, la lettre magistrale que Saint-Exupéry écrivit, en février 1941, à… l'embusqué de New York qui l'avait publiquement diffamé.

« Vous vous réclamez, certes, de la lutte pour la liberté. Mais je vous refuse absolument ce droit. Vous êtes l'homme le plus intolérant que je connaisse. […] Vous êtes exclusivement défenseur de la liberté d'André Breton. Vous êtes l'homme des excommunications, des exclusives, des orthodoxies absolues, des procès de tendance, des jugements définitifs portés sur l'homme à l'occasion d'une phrase de hasard, d'un pas, d'un geste. Si vous n'êtes pas l'homme des Bastilles, c'est faute de pouvoir. Mais dans la mesure où votre faible pouvoir peut s'exercer, vous êtes l'homme des camps de concentration spirituels. Votre châtiment ne dispose comme arme que du manifeste, mais vous en usez contre quiconque ne pense pas absolument comme vous. Il est exact que vous avez pris position. Vous avez pris position, résolument, pour André Breton. […]

« Tant que votre liberté de pensée n'engagera votre liberté qu'à propos de la liberté de penser d'André Breton, elle m'apparaîtra comme formule creuse.

« […] Vous parlez à chaque occasion des ouvriers, mais vous ne connaissez rien d'eux. […] Je sais très bien ce dont je parle, si je parle des ouvriers, et si je les aime. Mais vous n'avez connu, comme ouvriers, que les garçons de café de la place Pigalle. C'est insuffisant. »[2]

Et si le pape, le mage, l'oracle que l'on célèbre, était d'abord un imposteur – doublé d'un couard travesti en matamore ?

Mais tout le monde, en fait de courage, ne peut être Char… Et il est si avantageux, quand on se gargarise du mot de Liberté (avec majuscule !) de s'en remettre aux autres du soin de la défendre ! Au diable donc, ce Pascal qui ne croyait qu'aux témoins qui se font égorger !

[1] André Gide, Journal, Tome II, 1926-1950, p.301, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1997.
[2] Saint-Exupéry, Œuvres complètes, Tome II, pp.54-63 et « Note sur le texte » pp.1238-1241, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999.

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« Celui qui veut connaître un homme, qu'il le cherche moins dans ses paroles que dans la musique qu'elles font. »

Pierre Emmanuel

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Murmures

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L'amoureuse :

Que c'est étrange : quand je te lis ou t'écoute, j'ai envie de me rouler en boule pour mieux t'entendre !...

Parle-moi encore : je sens que de mes jambes, de mon ventre, de mes seins, monte le plus beau sourire qui ait jamais éclairé mon visage.

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L'amoureux :

Tu es de ces femmes édifiées autour de leur voix comme le paysage autour de la source. D'emblée, elle m'engage en un labyrinthe de feuilles neuves. Je me tiens à son ombre ainsi qu'en une châtaigneraie par un beau jour de mai.

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Les Murmures de l'amour , François Solesmes, éd. Encre marine.


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Epitaphes

Je m'éveille. Il n'est pas cinq heures ; l'espace ruisselle du reflux. Est-ce ce bruit d'averse (de mousson !) qui me fait penser à la dalle de granit qui m'attend, dans certain cimetière ? Et pourquoi me demander quelle épitaphe me conviendrait, puisqu'il n'y en aura pas ? Mais sans doute l'esprit goûte-t-il ce genre de jeux doux-amers…

J'ai cherché en vain la sépulture de Valéry, dans le Cimetière marin de Sète. Y figurent, je crois, deux vers du poème illustre : « O récompense après une pensée / Qu'un long regard sur le calme des dieux ! » Sur la tombe de Cocteau, ces mots : « Je reste avec vous ». Sur celle de Pagnol : « FONTES, AMICOS, UXOREM DILEXIT ». (Je ne hante pas assez les cimetières pour avoir relevé d'autres messages… d'outre-tombe où se résument une vie, une œuvre.)

Mireille, dans l'une de ses lettres, avait composé une « badge à [mon] usage » ainsi conçu : « Fervent du corps féminin ». C'était me bien connaître ! Mais je fais mien, d'abord, le soupir de ce Marocain d'âge mûr qui, enfant, accompagnait sa mère au hammam – jusqu'au jour où on le jugea « trop grand » pour un tel lieu. De quoi, à l'entendre, il ne se consolait pas : « L'œil n'est jamais rassasié. » J'ajouterai, pour ce qui me touche : ni aucun de nos sens.

C'est à Hugo, tout compte fait, que je demanderais… le mot de la fin : « Et moi je m'en irai au milieu de la fête / Sans que rien manque au monde immense et radieux. »

Est-il, par parenthèse, un alexandrin plus démesuré que ce dernier vers ?

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mardi

En marge de L'Inaugurale

Écrit en marge de L'INAUGURALE

Paru en 2006 aux éditions Encre marine, le poème en prose L'Inaugurale évoque la création ultime de Dieu – que l'on peut tenir pour son chef d'oeuvre: la femme.

Ce poème se veut une réponse, parmi d'autres, aux questions posées en 4e de couverture:

"Comment se satisfaire du récit de la Genèse quand on a quelque révérence pour la femme? Dieu l'aurait tirée du flanc d'Adam, ce qui autoriserait l'homme à tenir sa compagne pour inférieure? Dieu, en frappant d'interdit l'arbre de la Connaissance du bien et du mal, aurait dénié l'autonomie morale à ses créatures, les punissant ensuite d'avoir agi en être libres?

N'est-il pas, en outre, singulier que la Bible soit muette sur la beauté d'Ève, alors que Dieu n'a pu que mettre toutes ses complaisances dans Son ultime ouvrage? et muette sur l'union charnelle d'Ève et d'Adam, acte sacramentel par excellence?"

Ce poème entend surtout célébrer la femme plénière qu'Ève inaugura:

"Que soit louée, en celle-ci, la filiation indéfinie de ses pareilles, dépositaires successives de l'enfance du monde, toute grâce et tendresse; de la courbe accomplie; du temps cyclique – et d'un rebord de seuil donnant sur un goulet marin!

De quoi, si l'on en croit Camus, savoir quelque chose, ici-bas, du Paradis. De quoi, pour le philosophe, s'aviser que cette preuve tangible, irrécusable, de l'existence de Dieu, qu'il avait tant cherchée, se trouvait en foule sous ses yeux."

Dans les esquisses qui suivent, inédites, Dieu, après la Faute, s'adresse à Adam puis à Ève avant de les exclure de l'Eden. Sans couroux, au demeurant: ce qui advint n'était-il pas écrit?

[Après la « faute », Dieu s'adresse seul à seul à Adam :]

« Feinte fut ma colère puisque la Toute-justice que je suis ne saurait vous en vouloir d'avoir commis ce que j'avais prémédité et qui, donc, ne pouvait pas ne pas être. Vous exilant, je mets fin à votre tutelle et vous permets d'exercer à plein votre liberté – ce qui n'est pas faveur, tant s'en faut. L'Eden porte en lui un principe de langueur et de démission ; vous n'auriez pu y donner votre mesure et j'aurais eu, à vous voir, une image de ma divinité par trop affadie et statique. Un homme, un jour, dira à son semblable : " Étonne-moi ! " J'attends, de la race humaine, qu'elle n'en finisse pas de me surprendre ; que par elle, m'apparaisse toute l'amplitude de l'âme. Et il est bon que j'aie à combattre, en chaque être pensant, les trames du Malin : chacune de mes victoires m'attestera dans les esprits ; on y verra les prodigieux effets de ce secours contre toute vraisemblance, qu'est la Grâce.

Au demeurant, tu ne seras pas seul en ton exil : je te confie la femme, ma création ultime que je tiens pour mon chef d'œuvre. On la dira née de la mer et il est vrai que, la modelant, j'ai pensé aux linéaments de la dune et de l'anse, de la vague et de la conque ; mais elle a aussi les attaches de l'oryx, le duvet de la pêche, l'éclat de l'herbe longue sous le vent… Agencement de courbes, composition de galbes, elle est déroulement de mélodie. Et il y aura, je le prévois, des femmes adagio et d'autres agitato, mais bien peu, qui, debout, penchées, assises, accroupies, allongées, ne témoignent de l'harmonie.

Tiens-là pour ta chance, plus vaste que son ventre. Tiens-là, dans ton bas-monde, pour l'échappée et le huis clos, la rade et le large, l'orée et l'étendue, et toutes choses adverses. (Tu la verras, sur un rivage, être à la fois la fibule et la draperie marine !)

Si tu sais la regarder, l'écouter, tu trouveras en elle, préservée, la part d'enfance du Jardin : elle en aura plus que toi la mémoire, la choyant, en nourrissant sa rêverie, inguérissable de ce qu'elle nomme, un peu à la légère, le bonheur. Je lui fais confiance pour, tour à tour, te faire entrevoir le paradis perdu, te donner l'illusion d'y avoir de nouveau accès – et t'en bannir, comme si elle était l'instrument d'une Chute mille fois répétée, sans que les protagonistes se découragent jamais.

Mes ministres diront que, perverse, elle détourne l'homme de son Créateur, mais qui, mieux qu'elle, peut lui donner, jour après jour, la prescience du divin ? Le ciel étoilé ? Le voient au quotidien les seuls qui hantent les déserts. L'océan ? Trop, en lui, de tumulte, d'agitation, divertissent de Moi celui qui le contemple. Et que d'amertume épandue dans l'espace ! Mais elle, par ses accointances avec la terre et le feu, est la saveur incarnée ; la plus grisante et qui transcende, catapulte, l'exquisité même qui se tient massée au confluent de ses cuisses. (Songe que, demain, des multitudes d'hommes et de femmes se conjoindront, et je verrai des dos sans nombre me représenter, par un mouvement de bascule, une pâte qui travaille, cependant que des cris extasiés, incrédules, me parviendront, manifestant que c'est, à la lettre, divin !)

Je sais, par avance, que toutes les femmes ne pèseront pas du même poids sur terre. Certaines mimeront même l'oiseau, du colibri à l'outarde ; mais d'autres, qui auront ma préférence, s'avanceront silencieuses, issues de l'horizon, et on les verra éteindre l'azur, voiler les couleurs à voix de gorge, et rappeler à l'homme, de leur chevelure, la préséance de la Nuit.

Ne fais pas d'Ève ta sujette : tu te priverais absurdement du meilleur de toi. À doigts vifs et délicats, elle t'apprendra – elle sait si bien attendre et endurer ! – les pouvoirs de la patience, de la soumission au réel, de l'attention à ce qui se tient humblement dans l'ombre. Si tu y consens, elle te rendra sensible – elle a le don des larmes – à ce qui défaille et tombe, et appelle un sentiment tout voisin de la piété. (Et que j'aurai, moi-même, de mansuétude envers la pécheresse !)

Qu'elle t'enseigne les voies qui mènent non à son corps – elles sont évidentes – mais à son cœur. (As-tu remarqué comme elle a l'oreille ouvragée ?) Qu'elle te rende conscient du prix de ce qui, larmes latentes et tout l'être penché, versé, est le lait de l'âme : la tendresse…

Tu n'entends plus le langage des bêtes. Proche et à jamais à distance jusque dans vos enlacements, la femme ne te sera pas moins obscure ; elle t'opposera, masquée d'un sourire, son ombre viscérale, touffue et méandrine. Ne t'en irrite pas : ce qu'elle tait est toute sa force, concertée, subtilisée, face à la tienne qui ne sait que durcir tes poings.

Je l'ai faite échancrure et, partant, vulnérable ; mais son front, du moins, est un réduit hors d'atteinte, irréductible. En vain te fierais-tu à ses yeux : que livre, des profondeurs d'un lac, sa surface sereine ? Elle te sera énigme par ses silences, écharde par son privilège d'être, sans effort, sans mérite, la statue de soi. Et quand, rongé de nostalgies, une taie de sang sur les yeux – désir ! – tu la croiras lampe en tes ténèbres, issue en ton cachot, tu découvriras qu'elle est, pour l'assoiffé, l'eau même de la mer. Et c'est ainsi que naissent les rancunes : elle est ta solitude.

À la voir nue, tu connaîtras l'humiliation d'un regard sans fin débordé par la profusion de l'arabesque, l'incessante invention mélodique. Par la domination tranquille qu'elle exerce sur l'air et l'onde, de sa seule façon de s'y insérer avec justesse. Et il t'en viendra un enchantement douloureux, une âpre joie, colorée de dépit.

Eh bien, j'attends, de ce prurit, la naissance de l'art ; du sentiment de quel mécompte, l'une des sources du lyrisme. À caresser ta compagne, tu te rêveras sculpteur ; à la peindre, tu empreindras ses traits, à ton insu, de ton visage natif qui se souvient de Moi ; à la célébrer, tu retrouveras tout ce dont, dans la création, je me suis inspiré..

Et même ce à quoi je n'ai pas pensé, tant il est vrai qu'à l'instar du poème, la Femme " est riche de tous les sens qu'on lui prête ". »


II

[Puis Dieu prend Ève à part et l'entretient en ces termes : ]

« Pour des millénaires, tu seras la Coupable, la faible créature qui, cédant aux insinuations spécieuses du Serpent, précipita l'humanité dans l'adversité et l'affliction. Sujet d'opprobre, il n'est d'anathèmes assez outrageants que tu n'entendras de la bouche de certains hommes, et d'abord de ceux qui se prévaudront de parler en mon nom et qui auront fait vœu, dans l'espoir de me complaire, de ne t'approcher. (Mais qui le leur demandait ?) Et sans doute est-il humain de déprécier ce qui vous est interdit ; néanmoins, c'est faire injure à Celui qui mit toutes ses complaisances dans sa créature ultime.

Toutes ses complaisances, vraiment ? Pourtant, des générations de femmes maudiront le Ciel de les avoir faites faibles, subalternes, objets de mépris, d'oppression, de violences ; de les avoir condamnées à vivre sur la défensive, à se tenir sur un chemin de ronde où devoir faire bonne garde : ne sont-elles pas, aux yeux de l'homme, garantes de son honneur ? Son bien meuble ? Et que nul ne le convoite ! Aussi est-il licite de le dérober aux regards. Que la femme soit d'or fin mais ne rayonne au dehors ! Qu'elle demeure en l'oratoire d'elle-même, et que sa liberté ne porte ombrage à celle de son possesseur en titre.

Parce que l'orgueil est de l'homme, et le désir de dominer, le pouvoir de contraindre, nombre de tes filles ne sauront la faveur d'être femme. Mais je te le dis en confidence : lui qui exigera de toi bien plus qu'il ne pourrait donner, sait qu'il serait sans toi le plus démuni, le plus besogneux des êtres. Il te redoutera en tes sourires, en tes silences – et d'abord en celui qu'il t'imposera et qui te rendra inaccessible. La plus vulnérable des deux, en apparence, tu auras la puissance du quant-à-soi, et toutes les parades de l'esclave dont la passivité même inquiète le maître. Il te dira perfide, inconstante, frivole, capricieuse, impudique : c'est par tes faiblesses que tu me toucheras, et comme je les absoudrai avec le sentiment, ce faisant, d'alléger quelque peu ma…mauvaise conscience à ton égard !

Vous ne vous nourrirez plus de manne, mais je te fais don du feu domestique, de la braise qui, si bien, libère et exalte les sucs ; je te fais la gardienne de l'âtre. Détentrice de saveur, pourvoyeuse de saveurs, je te vois en papille démesurée qui, plus que l'homme, saura goûter le vent, la lourde averse d'été, et le soleil, baume brûlant. Je te vois te caresser à l'écorce du bouleau ou au sable sec, au pelage des bêtes apprivoisées : le chien, le chat – et le cheval ! n'attendent qu'un signe de toi pour te regarder avec dévotion ; la chèvre, le mouton, pour avoir un toit.

Je t'ai donné la beauté, je t'ai pourvue de grâces, et tu verras, même bannie, comme il est aisé de se mouvoir, de s'avancer, quand l'espace vous fait à mesure sa soumission et vous escorte, allègre, de proche en proche.

Je t'ai faite sablier, poitrine et ventre s'abouchant par ta taille ; mais non pour une durée linéaire, uniforme, comme celle de l'homme : j'ai intégré ton sang au temps qui, comme tes courbes, se boucle sur soi : celui des révolutions d'astres, des saisons, des marées, de ce qui s'achève et renaît, décline et se renouvelle. Tu auras des filles languides pour justifier le sofa, le hamac ; mais que d'autres, que toute scansion jettera bras éployés, corps ondulant, dans une danse qui ornera le présent !... Et ces femmes-guirlandes m'agréeront, par qui je verrai se festonner mes horizons. De même entendrai-je des voix féminines et hautes et exiguës donner licence à la sottise, à l'aigreur, à la vanité ; je n'aurai d'attention que pour celles, graves et chantantes, qui fécondent les airs.

Tu as assez de ressources pour vivre sans l'homme, et certaines s'y essaieront, qui ne se plairont qu'apposées à leurs semblables ; mais, pour la plupart, chacune attendra de lui qu'il l'élise entre toutes et l'enferme en ses bras – et c'est à toute épreuve ce torse sur lequel il vous plaque à en rendre votre dernier souffle ! On s'éprouvait vacante, voire en pure perte, incertaine de ses contours, irrésolue quant à son sens, et voilà qu'un homme vous tient pour nonpareille, unique, nécessaire. (Il vous le dit, et qu'il est donc aisé de confondre, en leurs prémices, le désir et l'amour !)

Théologiens, docteurs, imams, rabbins, flétriront à l'envi la concupiscence. Que leur importe l'art ! Mais je t'ai faite telle afin que tu sois, pour le gosier de l'homme, une longue gorgée de vin d'épices. Inspire, par un désappointement d'enfant, la main de l'homme ! Qu'à voir ton ventre, naisse en lui l'idée de la jatte, du corbillon, de la caisse de résonance bombée du luth, et bien sûr, celle de la mandorle ; que tes jambes lui soient épures de balustre ; qu'il élève des péristyles – pour que tu les longes, et l'on verra les beaux clignements de l'espace qui s'ensuivront… Qu'il puise en ton sexe – rose cent-feuilles ! – le dessein de redoubler maintes corolles… Que par ton entremise, ma création se parachève.

N'écoute pas ceux qui verront en toi la pécheresse primordiale, l'auxiliaire artificieuse du démon, encline à divertir l'homme de son Créateur : j'attends de toi que tu fasses crier au miracle de la Nature, et pressentir le divin chez l'incrédule. Que tu sois, pour des millénaires, et la mémoire du Jardin et la consolation de l'exilé. »

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[ Sur le tableau Adam et Eve du Titien] "Il y a désormais, intérieur à lui, quelque chose de dessiné par le manque, un vide qu'aucune chair, rien de mortel ne suffira à boucher, oui, cet être qui est sorti de lui pour tromper cette absence a beau tendre la main pour le lui donner vers le fruit défendu! [...] La voici entre tes bras, Adam, cette promesse qu'à jamais – tu le sais et elle le sait! – elle est incapable de tenir!

Paul Claudel

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L'amoureuse:

On croit que tu habites dans une maison, près d'un bois, à un carrefour... Moi, je sais que tu es sous ma langue, dans mes cheveux (vers la nuque), dans l'ovale de mes yeux, et en quelques autres endroits que je ne dirai pas.

L'amoureux:

Quand ai-je su que tu m'aimais? Quand ton regard, d'ordinaire contenu par ta paupière inférieure, se fit débordant à mon égard; quand il me parut (confiance et désarroi mêlés) gaiement désespéré.

Fr. Solesmes, Les Murmures de l'amour, Ed. Encre Marine.

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