* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


vendredi

15octobre

L'AMBRE GRIS

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J'ouvre un tiroir rarement visité et j'avise un petit pot de verre fermé par un couvercle de métal – que je descelle. Et aussitôt, ainsi que dans ces contes orientaux où, d'un flacon qu'on débouche, surgit, se dresse, un génie, un magicien aux pouvoirs prodigieux, un esprit s'élève, s'appose à mon visage et le déborde. Il s'assujettit mes narines, en tapisse les muqueuses d'une pruine immatérielle si capiteuse, que l'âme bronche et se jette à la renverse.

J'avais oublié qu'on m'offrît jadis un cube d'ambre gris ; et le voici intact et ses pouvoirs préservés. On aurait tort d'augurer du plumage terne du rossignol ce que sera son chant. Et tort de n'attendre qu'une senteur commune de cette substance couleur de sucre caramélisé qui scintille d'une très fine sueur.

*

En se référant à ce qui est connu ou pressenti, en invoquant similitudes et contrastes, on peut tenter d'évoquer un paysage, les mouvements d'une symphonie, la saveur d'un mets. Mais par quels mots, quelles images, rendre compte, à qui les ignore, d'une couleur ou d'un son pur ? Comment donner, non plus à voir, à entendre, à goûter, mais à sentir ? Pour avoir, carnet en main, humé les effluves dont un printemps réjouit les airs – de l'aubépine au robinier, du seringa au chèvrefeuille -, je puis témoigner de la difficulté, si l'on se refuse à l'approximation, au flou poétique, de traduire le spectre d'une odeur et ses effets sur notre sensibilité.

*

Sauf à provenir d'un arbre, d'une haie en fleur, les essences végétales sont souvent mesurées, voire retenues. Il faut s'approcher de la rose, se pencher sur la violette, pour en goûter la fragrance.

Nous n'avons pas même à inspirer l'ambre gris : une bouffée chaleureuse, d'une cohésion qui ne laisse de chance au moindre interstice d'air libre, colonise d'un coup notre face et y dépose une mince miellée. On baigne notre tête dans une exhalaison grisante et statique. Et le temps même s'en suspend, gagné par la bienheureuse inertie de l'air.

Si notre respiration reprend, c'est moins pour faire droit aux exigences du corps – nous pourrions rester sans mouvement, telle la bête fascinée – que pour favoriser, par l'inspiration, la minutieuse mainmise de notre hôte sur l'être entier ; l'espèce de fécondation qu'il y opère en y instillant des lueurs de couchants par les sables, et jusqu'à la mélancolie qui s'attache à cette heure.

D'aucuns décèlent, dans l'arôme de l'ambre gris, un soupçon de mousse noire, d'épices, de vanille, de clou de girofle, de tabac. Même si, le respirant, je revois l'ombre que faisait, sur un ciel brillant, un champ d'algues séchant par marée basse et grand soleil, c'est bien là l'émanation d'une matière organique. Expulsée de l'intestin du cachalot, la concrétion flotte sur la mer ou s'échoue sur un rivage. Assez longtemps pour que le soleil, faisant office de cassolette, concentre et transmue les éléments d'origine en un or doué de volatilité, et si précieux qu'il fut jadis vendu au prix de l'or natif.

Sans doute aurait-il moins de pouvoirs, s'il ne procédait de l'organique ; s'il n'avait d'évidentes affinités – dans le louche ! – avec la civette et le musc. Avec la glande d'excrétion.

*

J'aurais, découvrant qu'un homme use de l'ambre gris, le sentiment d'une incongruité, le temps des dandys et des muscadins étant révolu. En revanche, ce parfum doit trouver, dans les recoins du corps féminin, des fumets charnels auxquels s'amalgamer pour mieux incliner nos pensées vers un Orient d'odalisques, ou ces Iles du Sud où un peintre de vahinés a célébré « l'or de leur corps ». Au demeurant, cet arôme ne fait-il pas paraître plus sombre et lourde une chevelure ? Plus mate la peau, au point qu'un décolleté, un dos nu, tiennent, sous le lustre, de l'armoirie ? Ne développe-t-il pas, autour de celle qui l'a choisi, un climat de nonchalance ? Ne fait-il pas présager de l'opulence d'un corps non de tendron, mais de femme plénière ?

Lestée, elle est lestée, et comme agrandie. Une robe de velours, à traîne, ralentit sa marche. Elle ne dédaigne pas nos hommages, mais ne les sollicite. Consciente de son prix, elle s'encense elle-même d'un nectar qui nous fait entendre qu'elle est, à présent, à l'âge qu'une chair onctueuse rend délectable.

*

J'ai refermé le pot. Afin que la rare substance ne se sublime et ne s'évanouisse à l'air libre ? Bien plutôt parce que l'esprit abdique devant ce baume si persuasif, impérieux - et tenace ! - qu'il vous place devant un excès de suavité propre à vous occulter tous les pores ; à vous infuser une satiété qui vous inclinerait à la démission.

Il est des messagers discrets. C'est à voix imperceptible que le myosotis murmure : « Ne m'oublie pas… » ; que la violette se hasarde à nous héler, d'entre les feuilles. Dans ce qu'il a à nous signifier, l'ambre gris se montre exubérant, intempestif. Il nous parle tout de go, en termes fort explicites, des prémices de la volupté dans le demi jour d'une alcôve aux lourdes tentures.

- Mais patience, mes narines, que je vais priver d'un air liquoreux et, à souhait, équivoque : vous retrouverez, dans quelques mois, des senteurs déliées, enclines à se diluer dans l'espace. Agrestes, des odeurs à claire-voie où l'on ne perd jamais le ciel de vue.

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SUR le silence (II)

D'un lecteur humaniste nommé Eugène Merser**, je reçus, il y a fort longtemps, une lettre où il me disait d'une part recueillir, dans la littérature universelle, tous les propos relatifs au silence ; d'autre part, consigner lui-même des réflexions sur le même sujet, propres à nourrir l'éloge du silence qu'il projetait et qui aurait pour titre Le Tombeau d'Harpocrate**. Nous échangeâmes quelques lettres jusqu'à ce que sa mort mît fin à notre correspondance.

Je donne ci-après quelques phrases que l'auteur m'avait communiquées, et je prie ses héritiers de m'excuser de le faire sans leur autorisation : je n'ai pu trouver trace de sa descendance.

*

*

Entre la dernière parole et le dernier soupir, il y a toujours place pour un dernier silence.

*

Qui veut rompre des lances contre mon silence ?

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Le silence est aussi indispensable à l'amour que les mots au savoir.

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Yeux clos, lèvres closes : le silence parfait..

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C'est lorsqu'elles sont closes que les lèvres sont les plus belles.

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C'est ce que tu n'as pas dit qui m'a le plus blessé.

**

Tu enfanteras dans le silence.

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Le silence, qui peut tout traduire, est lui-même intraduisible.

*

Le mot de la langue française qui possède peut-être le plus de rimes, et les plus riches ; le mot le plus riche aussi en nuances et en demi-teintes.

**

À un bavard : « Ôte-toi de mon silence ! »

*

La parole est peut-être la première conquête de la liberté, et le silence, son dernier rempart.

**

On communique par la parole, on communie dans le silence.

*

C'est le silence qu'on assassine !

*

Le silence secrète la pensée, qui se coule dans la parole, qui se perd dans le silence.

**

Rien n'est plus impressionnant que le silence des grandes orgues dans une cathédrale déserte.

****

*

*Né en 1911, mort dans les années 1980, il se disait « un non-violent passionné », fidèle, depuis sa jeunesse, à la tradition libertaire.

**Harpocrate : dieu du silence dans la mythologie grecque.

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1er octobre




Pour un éloge du silence




Valéry a déclaré en substance que les bibliothèques regorgent d'œuvres rêvées, jamais composées. On pourrait y joindre l'Éloge du silence auquel il m'arrive de penser et que je n'écrirai pas.



Un petit livre parut, dans les années 1960, sous le titre Célébration du silence / par soi-même. On l'ouvrait. Il ne renfermait que des pages blanches, à l'instar des volumes des Œuvres du capitaine Colette, si l'on en croit sa glorieuse fille.



De fait, le silence d'une feuille immaculée « que sa blancheur défend » est, sur le bureau d'un auteur, l'un des plus patents – et dissuasifs – qui soient. Des plus éloquents, aussi : « Mes pareilles n'ont toléré que trop de bavardages satisfaits, de considérations oiseuses, de propos abstrus. Nulles niaiseries, sottises, balivernes, faussetés, hâbleries, ne leur furent épargnées. Le fat y plastronne, l'imposteur s'y décerne un brevet d'intégrité, le bavard empiète sur les marges, le fruit sec y joue aux dés, le sentencieux y distille ses apophtegmes. Je vaux mieux que l'ennui qu'on nous contraint d'exsuder ; que les vulgarités dont on nous fait le support. Pour avoir mes lettres de noblesse – ô japon impérial ! – je hais également la profusion et la parcimonie, le débraillé et le guindé. Je tiens qu'il n'est, pour nous, d'état, de statut, plus honorables que d'être la feuille – à ébarber – que le papetier tire de la cuve pour la mettre à sécher. Car elle contient alors, pour l'esprit, tous les possibles. Son silence les condense, les résume tous.




Las ! certains, certaines, ne peuvent voir une telle feuille, qu'un invincible prurit ne les presse d'y marquer leur territoire ainsi que font les chiens à peine aperçoivent-ils une borne. Quitte à rendre le papier complice de leurs sottises, de leurs aversions – de leur médiocrité ; quand on ne devrait en user que pour l'éloge, et d'abord de la feuille elle-même, laquelle passe en simplicité, avec son lobe unique, celle du platane, du nénuphar ou de la bardane.




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« Si je crains les plumitifs qui sont tels les griffonneurs de graffitis sur les murs les plus vénérables, j'espère bien, en revanche, intimider (un acte salutaire) les meilleurs auteurs. Avec eux, je goûterai, pressentie, l'irrésolution du poignet , quand les doigts ne se résolvent pas à tracer le premier mot,. Je m'étoilerai en secret d'une image heureuse ; je m'exalterai des bonheurs d'expression dont celui « qui sait qu'écrire est un art », parsème son ouvrage. Je lui saurai gré de muer mon silence natif en ce filon de silence dont le styliste filigrane la pensée et jusqu'au souffle de son lecteur. »





*J'entends cela. Mais vouloir influer sur le rythme respiratoire de qui vous lit, en le forçant à percevoir toutes les nuances dont se colore le silence dans la Création, réclamerait de prodigieux pouvoirs, un temps indéfini. Je me bornerai donc à indiquer, parmi ses modes innombrables, ceux que j'aurais par prédilection, retenus :




le silence pépiant de la grotte à stalactites où la calcite s'exhausse, sur le sol, en balustres à croissance infinitésimale ;




celui d'une forêt qui s'effeuille dans l'air calme, en nous proposant toutes les figures aériennes de la chute ;




celui, corseté, interne à l'arbre, qu'il faut écouter l'oreille collée au tronc d'un chêne tricentenaire, ainsi que dans la futaie Colbert, en forêt de Tronçais ;




celui d'un horizon de feuillages, avant que ne l'émiette le réveil des oiseaux ;




celui qui précède la pollinisation de l'espace, la fécondation de l'auditoire par les premières mesures de Parsifal ou de Pelléas et Mélisande ;




celui qui fomente un orage et que balafre l'éclair initial ;




celui des créatures de Georges de La Tour, qui n'est pas le recueillement des personnages de Philippe de Champaigne ou des frères Le Nain ;




celui, à pierre fendre, d'une clôture de monastère ; celui, à ciel ouvert, de l'abbaye de Port-Royal-des-Champs ;




celui, ouaté, d'une aube de neige, quand toute la nature, stupéfaite, un doigt sur les lèvres, écoute la candeur amassée renchérir sur soi…




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Et j'en eus dit, et j'en eus dit, mais si large et divers est le spectre du silence, qu'un Bénédictin même renoncerait à le transcrire.







Pourtant, je voudrais suggérer le silence de la mer ; et ce n'est pas là une métaphore, mais celui que je perçus parfois à me tenir, tous sens à l'affût, sur un rivage océanique.




Prolixe, intarissable, l'océan recourt, selon l'heure et le lieu, à tous les registres - du susurrement chaleureux à l'usage du sable qui s'en épanouit dans un assouvissement d'interstices, aux vociférations, aux déflagrations du colérique que nourrit l'impavidité de celui qu'il apostrophe.




Or, à plusieurs reprises, mon oreille, rendue passive par la monotonie de la rumeur, fut aussi vivement saisie que par le claquement d'une vague sur une mer étale ; que par la sommation que nous ferait un être invisible mais tout proche. Tel un acteur monologuant sur une scène et qui aurait un trou de mémoire, qui buterait sur un mot, l'ocean cessa son marmonnement quelques secondes. Assez, néanmoins, pour que l'étendue que la rumeur semblait me dérober, fît surface et s'épandît jusqu'aux limites du visible. Un livre venait de s'ouvrir sur un in-plano où j'allais pouvoir lire, enfin, distinctement, tout ce qui ne me parvenait à l'accoutumée, que nébuleux et chaotique. Cependant que s'imposait, évidente, l'image d'un limbe uni, sans nervures, qui se fût étalé à perte de vue, les bords du ciel pour limites.




Le flux venait-il d'atteindre, précaire, un point d'équilibre, toutes forces s'annulant ? Avait-il rencontré, dans le dévidement de son propos, une aporie ? Serait-il, lui qu'on croit la vigilance même, sujet à distraction, à inadvertance ?




Il reprit aussitôt, et dans la même tonalité, son ressassement confus, et j'aurais pu croire à une inattention de ma part, si je n'avais eu une telle sensation d'insolite et précisément, d'inouï. Le rideau (de perles de pluie) qui nous sépare des flots s'était, le temps d'un soupir, entrebâillé. Trop peu pour que je déchiffre quelque bribe de leur idiome, mais assez pour que l'océan m'apparût plus majestueux, plus imposant encore que dans ses fureurs et ses débordements. J'ai vraiment perçu, à la faveur de ce hiatus, ce qu'enfermait, ce qu'illustrait, le mot d'empire. Celui de la mer l'emportant en grandeur, en pérennité, sur tous ceux qui eurent, pour socle, une terre… soumise à séismes.




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Puisse un plus valeureux que moi composer une célébration du silence qui rende justice à ses multiples diaprures; et puisse son livre faire office, pour le lecteur, de cette porcelaine que je portais, enfant, à mon oreille, parce qu'on avait ainsi l'illusion d'y entendre la mer.




Ah ! qu'un tel ouvrage serait salubre, qui enseignerait les vertus, la fécondité du silence, en un temps où, au tumulte des métropoles, se surajoute un jacassement universel qui envahit, comme nuées de criquets, l'éther des Bergers d'Arcadie ! Et salubre encore serait-il, s'il rappelait que le silence, toujours et partout, a le dernier mot. Le même dans les mastabas, hypogées, nécropoles ou mausolées, que dans la tombe d'un cimetière de village abandonné.




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le tombeau d'harpocrate* (I)




D'un lecteur humaniste nommé Eugène Merser, je reçus, il y a fort longtemps, une lettre où il me disait d'une part recueillir, dans la littérature universelle, tous les propos relatifs au silence ; d'autre part, consigner lui-même des réflexions sur le même sujet, propres à nourrir l'éloge du silence qu'il projetait et qui devait avoir pour titre Le Tombeau d'Harpocrate. Nous échangeâmes quelques lettres jusqu'à ce que sa mort mît fin à notre correspondance.




Je donne ci-après quelques fragments de l'ouvrage en préparation que l'auteur m'avait communiqués, et je prie ses héritiers de m'excuser de le faire sans leur autorisation : je n'ai pu trouver trace de sa descendance.




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Nul ne peut se flatter d'avoir réussi à explorer à fond le silence qui, selon Joubert, est avec le temps et l'espace une des trois dimensions de l'infini. Surmontant l'effroi qui saisissait Pascal devant ce silence cosmique, à flanc d'abîme essayons de le côtoyer en prenant pour guides ceux qui, de la république des lettres à l'empire des songes en passant par le royaume de la musique, l'ont approché de si près qu'ils en ont reçu comme un message d'éternité, et de sa mystérieuse éloquence, ont fait un langage universel.




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[…] on communique par la parole, on communie dans le silence. « Deviné mieux qu'entendu… », écrit Colette. C'est ce que Robert Ménard appelle « le haut silence étonnant de l'amour ». ô, magie de ces silences enharmoniques qui, comme l'observe Jean Guitton, « permettent de se taire ensemble sans rompre l'entretien ». « Les âmes se pèsent dans le silence comme l'or . »




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Comment nier que, dans certaines circonstances, le silence soit effectivement le dernier rempart de la liberté ? Et ce silence-là ne trompe pas.




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Comme la langue d'Esope, le silence peut donc être qualifié, de parti pris, de meilleure ou de pire des choses. N'est-il pas étrange, cependant, que ce mot – imprononçable par définition – éveille en nous tant d'échos ? N'est-il pas le mot de la langue française qui possède le plus de rimes, et les plus riches ? N'est-il pas, en fin de compte, la clé de voûte de l'édifice sonore ? C'est avec les pierres du silence qu'on élève le temple de la musique… et aussi celui d'Harpocrate, le dieu à l'index sur la bouche qu'aimait tant Maurice de Guérin. (A suivre)




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* Harpocrate : dans la mythologie grecque, le dieu du silence.




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Les Murmures de l'amour *




L'amoureuse




Si je t'écris longuement, ce n'est pas par un travers de bavarde, mais faute d'avoir trouvé le mot – unique – où tiendrait mon amour. Sens-tu, à me lire, mon désespoir d'être « muette » ?




Qui écrira un savant traité intitulé : « De l'amour considéré comme avènement du langage » ? Mais je t'aime aussi à bouche fermée, bourdonnante de fredons.




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L'amoureux




Parmi les bonheurs opulents que je te dois, comment oublier nos rires qui se perdent dans les éclats de voix de la mer ; un plaisir accordé aux désordres du flot ; le sommeil infusé de rumeur qui s'en suit ?




**François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.




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mardi

15 septembre

LA FIGUE

*

La cueillette des cerises, des pommes, veut une échelle – sur laquelle toute fille gracieuse, à l'ancienne, eût volontiers monté sans souci de nos yeux levés pour nous accorder à l'hosanna de ses jambes fuselées.

Arbre rameux, le figuier a des branches si flexibles que, muni d'un bâton propre à crocheter, les plus hautes se laissent rabattre, dans un froissement de vélin, jusqu'à votre main. Feuillu, il superpose de larges limbes à trois lobes presque aussi rêches que la feuille de tournesol ou de potiron ; que la basane non encore corroyée.

Pendent, à l'extrémité du rameau, une ou plusieurs gourdes minuscules, blanches ou violacées, aux arrondis de larme ou de goutte de pluie arrêtée par une brindille. La pression de deux doigts nous ayant confirmé le degré de maturité du fruit, une légère torsion suffit à en rompre le court pédoncule.

Je puis comprendre qu'on morde en la figue sans préambule et quasi qu'on la gobe comme sa forme conique nous y invite ; mais j'en prise trop la chair pour devoir rencontrer, sous la dent, une peau striée, résolue, quand celle du bigarreau se fond dans la fermeté de la pulpe ; quand celle de la pêche veloute notre gencive. Je tiens qu'il est des fruits qui se méritent et le temps bref où j'apprête celui-ci fait de ma bouche l'autel où je recevrai mon viatique ; il me dispose à la convoitise du proche, de l'assuré.

*

D'un canif ou de l'ongle, j'incise la peau au plus étroit et, lambeau après lambeau, je dévêts la chair ; je procède en quelque sorte à un… effeuillage ! Ce faisant, je mets à nu une pulpe ivoirine ou veinée de rose, ou d'améthyste. Fraîche, suintante, elle est, par sa rondeur qui s'effile, gorgée idéale. La cerise, la groseille, en feraient non moins office ? Mais une figue rebondie s'empare d'un coup de tout votre palais ; elle le tapisse du suc qu'elle exsude en se défaisant sur l'instant, si lâche est le réseau de ses canaux nourriciers. Un suc dont l'arrière-gorge garde un vif souvenir après que la chair proprement dite a été avalée.

Des liqueurs que nous devons aux fruits, il en est de plus sirupeuses. Mais celle-ci conjugue les suavités closes d'un entremets sucré et l'ajour que nous donne, après une crème ou un moka, l'eau que nous buvons comme pour rendre notre palais à nouveau sagace et prêt pour la prochaine réjouissance.

Certaines saveurs, opaques, colmatent et saturent les papilles. Celle de la figue s'épand par la voûte palatale en légère et fugace onction. Le sucre y est translucide et combattu par un goût de rosée qui nous prémunit de la satiété. (À l'instar de la cerise, une figue n'admet pas d'être la dernière !) Et nous nous surprenons la bouche parfumée, alors que cette pulpe est quasi sans odeur.

Se délitant, s'effondrant à peine la bouche close, le fruit se donne à nous sans que la langue ou les dents aient à desceller un noyau, les lèvres à l'expulser : la figue n'est pas une baie, mais selon les botanistes, un sycone. Elle recèle, en son centre, une constellation d'akènes roses, pédonculés, aussi délicats que les grènetis des bijoux scythes et qu'on a plaisir à sentir pétiller sous la dent pour l'infime et vaine résistance qu'ils nous opposent. Une telle organisation, qui rappelle en miniature celle des géodes, est manifeste, le fruit tranché, mais se révèle aussi quand une averse le fait éclater. Alors, dans la large déchirure, toute la confusion interne – et carminée – de la figue s'exhibe au point que le mot d'obscène nous vient à la pensée.

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En juillet, déjà, mes figuiers s'étaient montrés prodigues ; mais comment prévaloir quand les étals surabondent de fraises, de cerises, de pêches, d'abricots, voire de framboises ? Si je trouve, aux figues de septembre, un agrément singulier, c'est que maintes feuilles de l'arbre, jaunies, rouillées, parsèment le sol, m'assurant que l'automne est en vue. Et sans doute l'exquis, demain, ne me fera pas défaut sous les espèces du muscat, de la noix, ou d'une poire Beurré Hardy. Je n'en élis pas moins la figue entre tous les fruits pour une ingestion qui tient de la goulée et de la lampée – et même du soupir d'aise ! Pour la bouchée ensoleillée que je dois à son suc gracile, à sa chair encline à se confire. Pour la satiété sans cesse différée qu'elle suscite et entretient.

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Murmures…

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L'amoureuse

L'amoureuse, en moi ? Toujours entre l'extase et l'anéantissement, une fille qui déambule, un peu folle, dans un champ de coquelicots…

Mais il est aussi des jours où je t'aime, dents serrées, avec la cohésion, la détermination de la pierre. Où je me rassemble par grands gestes circulaires comme l'enfant se ceint de sable, sur la plage.

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L'amoureux

Si je devais traduire d'un mot la sensation tactile que tu donnes, à te voir, ce serait celui de velouté. Évident pour tes yeux, ton regard, ton visage, le mot ne convient pas moins à ta personne entière, voix et silences compris, et jusqu'aux vêtements, quels qu'ils soient.

Et quand j'essaie de rendre les progrès, en bonne grâce, de la compagne, les ressources accrues de l'amante, depuis que nous nous connaissons, je ne trouve que ces mots : tu développes, affines, approfondis tes velours.

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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.

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mercredi

1er sept





Je pense à Vous, femme qu'un tribunal d'hommes de votre village
vient de condamner à mort pour adlutère...


LA LAPIDATION


« Corps féminin qui tant est tendre … » Oui, et cette tendreté, si elle est bien privilège, vous désigne aussi à tous ceux chez qui le sang cogne ou s'érige : il est si grisant d'avilir, de frapper, de mettre à mort, quand, né douillet, on sait ne pas plus risquer de riposte que d'un enfant ou d'un vieillard ! Que l'être à qui on ne pardonne pas la dépendance où il place vos instincts, et qui souvent vous donne une implicite leçon de courage, d'endurance, de dignité ; que cet être soit moins fort que vous – quelle aubaine pour votre vanité ! Puisque le plaisir de l'homme est despotique, la femme – réputée capable de maîtriser sa nature – va devoir assumer l'immoralité de l'acte. Sa séduction native n'est-elle pas une cause perpétuelle de tentation, de corruption ? Cette créature ne se confond-elle pas avec votre mauvaise conscience ? Sans un mot, par sa seule existence, elle vous convainc de votre faiblesse, d'une autre nature que la sienne que dénoncent les théologiens : la concupiscence. Aussi ne saurait-on avoir d'indulgence pour cette sorcière, cette chienne, qui vous induit au péché puis vous inflige un blâme silencieux.

Et c'est ainsi que, sous les convulsions de l'Histoire, en deçà des conflits, des conquêtes et de l'asservissement de peuples entiers, sous « l'écume des événements », une histoire s'est agrégée dont nous ne connaîtrons que des bribes, tant elle s'accommode du mutisme et de l'occultation. Une histoire de soumission et de servage, d'humiliation et de violence au quotidien. Il n'est rien qui fasse moins de bruit que l'angoisse, la peur, rien qui trouble moins les sommeils satisfaits ; et les cris mêmes des opprimées sont, dans la rumeur humaine, la plainte d'un oiseau qu'on étoufferait au bord de l'océan.


Il se peut que tant de gémissements à lèvres closes, de paroles qu'on réprime, de silences qui vous durcissent les poings, fassent une manière de clameur ; mais qui saurait la saisir à la fois dans son étendue présente et dans sa durée ? La sympathie la plus active s'émousse quand la distance, le temps, s'interposent ; elle renonce devant les multitudes comme s'il y avait dilution de l'horreur ou que l'extension des pratiques, la banalité des attitudes suffisaient à les valider.


Pour juger la femme en toute équité, il faudrait revivre à même notre chair et nos nerfs, à même notre souffle, et dans sa durée intégrale ce qui, propre à sa condition, tient en quelques mots dans les mémoires, les journaux, les récits, les reportages ; ce qui, encore, fut oublié du chroniqueur ou n'eut d'autres témoins que des murs. Il faudrait convoquer des continents entiers d'humiliation présente, soumettre à reviviscence des millénaires d'opprobre et de sévices – afin que l'ampleur et la constance de notre ignominie nous rendissent à jamais mortifiés et modestes.


L'accusé argue des femmes cupides, paresseuses, irascibles, tortueuses, brutales ; mais le peuple, depuis les origines, de celles qui vinrent à nous avec une confiance d'enfant et que nous avons bafouées ; le peuple de celles que nous avons asséchées de notre égoïsme, enténébrées de rancune et d'aversion quand tout, chez l'adolescente, aspirait à l'échange ; de celles enfin qui souhaitaient nous enrichir, nous parer de leur liberté et à qui nous avons dénié l'autonomie ! … Et, parmi celles qui furent, parce que femmes, méprisées, frappées, avilies, mises à mort, combien possédaient un corps tendre – pourvu d'attaches, de galbes, d'une chevelure, à ravir nos yeux – qui aurait dû nous désarmer ?


L'éternité ne suffirait pas pour dresser un martyrologe circonstancié de la femme ; et, de reste, aux premiers noms, notre paume se constellerait de sueur, notre sang blanchirait et la stupeur nous empêcherait d'aller plus avant. Du moins aurai-je une pensée pour quelques-unes, sans souci de lieux ou de chronologie, puisque c'est ici et maintenant que je rappelle à moi, avec son temps coagulé par l'effroi, telles et telles qui eurent à pâtir de l'homme.


Mais non, on ne condense pas en quelques mots ce qui fut souvent vécu comme l'altération, l'effondrement progressifs de visages, de paysages familiers où prenaient appui les regards ; comme le blêmissement d'un ciel décoloré d'angoisse, et son basculement final. Chaque ligne voudrait des marges, chaque pensée un suspens, aussi vastes que la solitude de celle qu'on emmura, supplicia, sans qu'elle pût même donner un sens au sort qu'on lui faisait.



Je pense à vous, femmes de l'Inde qui regardez en silence manger l'homme puis les enfants – et vous nourrissez des restes ;


Et vous, femmes noires manoeuvrant la houe un enfant sur le dos, un autre dans le ventre, pendant que l'homme palabre ;


Chinoises qui pendant mille ans durent réduire vos pieds à l'état de moignons et marcher à pas comptés, les jambes entravées par votre robe, Chinoises qu'asservirent l'un après l'autre un père, un mari, une belle-mère, une épouse plus âgée, un fils, un beau-frère ;


femmes Zharma – du Nigéria –qu'on gave jusqu'à vous rendre informes et impotentes ;


femmes de Beaume, tuées en 1644 à coups de bâton parce qu'on vous tenait pour responsables des grêles ;


femmes juives lapidées le lendemain matin de leurs noces, au motif que les draps ne portaient pas de traces de sang ;


petites filles sans nombre, à leur naissance abandonnées, exposées, jetées en un puits, enterrées vives – parce que filles ;


jeunes esclaves Noires vendues aux enchères comme reproductrices ou, pour les plus jolies, comme filles de plaisir sur le marché de la Nouvelle-Orléans ;


femmes qui vous retrouvez sans feu ni lieu ni ressources parce que votre mari a dit par trois fois devant témoins, en votre absence même : « Je la répudie » ; et vous aussi sur qui pèse la menace permanente de ces trois mots, garante de votre docilité ;


femme tenue par un licou autour de la taille, que votre mari vendit pour une guinée sur la place du marché de Sheffield, un certain jour de mars 1803 ;


Ann Lear, qui eûtes vingt-et-un enfants en vingt-quatre ans ;


femmes victimes de rapt aux fins de s'approprier une épouse, pratique immémoriale au Kenya, aux Philippines et dans le Sicile rurale.


Je pense à vous femmes mariées de Babylone qu'on jetait au fleuve avec votre violeur ;


fille de l'Inca qui fûtes murée vive en un caveau pour avoir répondu à l'amour du général Olten saï ;


femmes de l'Inde qu'on promenait sur un âne en place publique, tête rasée, doigts coupés, pour avoir fait des avances à une jeune fille ;


vestales enterrées vives pour avoir failli à votre vœu de chasteté – ou en être soupçonnées ;


petites filles haoussas, du Nigéria, à qui on incise le vagin pour permettre les rapports quand on vous marie à douze ans ;


épouses, filles et sœurs exécutées par des frères ou des cousins chargés par le conseil de famille de ce « crime d'honneur » ;


femmes des tribus hébraïques capturées, violées par les hommes des tribus voisines afin de se fournir en servantes, concubines et procréatrices de futurs esclaves ;


femmes de l'Inde données en gage à des créanciers qui pouvaient abuser de vous si la dette n'était pas remboursée à temps ;


femmes-girafes à qui l'homme, en représailles, retire l'empilement des colliers de cuivre, ce qui équivaut à une condamnation à mort ;


femmes de harem, tuées ou enterrées vives avec les serviteurs « de la maison du roi », dans telle nécropole d'Our ou de Nubie ;


femmes esclaves de la Jamaïque, qu'enceintes on battait, couchées sur le ventre auprès d'un trou destiné à recevoir l'enfant ;


Chinoises de la campagne mises à mort pour avoir porté les cheveux courts ;


veuves de l'Inde, parfois veuves-enfants, à qui le droit de se remarier était refusé ;


femmes qu'on joua aux dés ;


femmes blanches fouettées pour avoir pris un amant noir ;


femmes attribuées aux guerriers aztèques qui s'étaient distingués au combat ;


épouses du XIXe siècle français, contaminées par un mari syphilitique qui interdisait au médecin de leur appliquer le traitement qui l'eût dénoncé ;


femmes violées par les chevaliers et pèlerins en marche vers Constantinople puis dans la ville même, mise à sac ;


femmes violées par des hordes au long des guerres de Cent ans, de Trente ans ;


femmes violées au nom de Dieu pendant les guerres de Religion ;


femmes d'Ouzbékistan tuées par centaines en 1927 et 1928 pour avoir ôté votre voile ;


femmes écorchées en l'honneur de la déesse aztèque Teneoinnan ;


petites filles chinoises de six à huit ans achetées à de pauvres gens ou enlevées, pour être éduquées à la prostitution ;


femmes de l'Inde qu'on accule au suicide, qu'on assassine pour que l'époux obtienne, en se remariant, une seconde dot ;


jeunes filles de l'Ader, au Nigéria, contraintes d'abandonner en brousse ou de jeter dans un puit un enfant dont le père n'a pas de statut social.


Je pense à vous que rencontra Young, vieille, ridée, cassée, misérable qui aviez… vingt-huit ans – et sept enfants ;


je pense à vous, Lutgarde, étranglée en 1283 par votre mari, duc de Grande Pologne, parce que vous étiez stérile ;


à vous, épouses humiliées, molestées, battues qui aviez trouvé refuge dans votre famille et qu'on ramène de force à votre tortionnaire ;


femmes de Soissons violées en 1414 et par les nobles et par les soldats ;


prostituées vendues à la criée à Buenos-Aires et autres lieux ;


femmes enceintes de Formose piétinées jusqu'à ce que mort s'ensuive ;


femmes du Moyen-âge violées collectivement, de façon quasi publique, dans le dessein de vous faire basculer dans le clan des ribaudes ;


femmes que les chirurgiens mutilèrent sans nécessité, par goût du lucre ;


femmes peu à peu spoliées de vos biens, de votre patrimoine par les menaces et les sévices d'un mari ;


veuves qu'on enterrait vives, au côté de votre mari, dans une fosse que l'assistance emplissait de sable puis piétinait ; veuves qu'on brûlaient vives sur le bûcher funéraire ;


femmes adultères de la France du XVIIe siècle, publiquement fouettées, marquées au fer et puis bannies ;


femmes de Cisjordanie exécutées par la famille ou contraintes au suicide pour avoir été « déshonorées » (et être vue dans la rue avec un homme suffisait pour qu'on le fût).


Je pense à vous, Akram, jeune irakienne d'une grande beauté qu'on vitriola, pour ne s'être pas voilée ; je pense à vos sœurs qu'on battit, lapida pour le même motif, à qui on lança des fléchettes enduites de cyanure ;


à vous filles stériles et filles-mères du Ruanda, livrées aux hyènes ou transportées sur une île du fleuve pour y être abandonnées ;


femmes « intouchables » des campagnes, soumises à la banalité du viol ;


filles qu'on jeta au couvent pour avoir refusé le mari qu'on voulait leur imposer ou pour mieux établir un fils ;


filles, femmes mises à mort pour les suites d'un viol commis par un homme de la famille ;


filles enceintes traînées, enserrées entre deux pieux jusqu'à expulsion du fœtus dont se chargeaient les hyènes ;


prisonnières violées par leurs gardiens ; femmes violées par ceux-là mêmes –gendarmes ou policiers – qui avaient charge de les protéger ;


jeune fille grecque trente ans séquestrée par son père en un cachot, pour punition d'une liaison ;


femmes de la Chine misérable de 1936, au corps loué par contrat, mises en gage, vendues pour la prostitution ;


femmes de l'Inde dont la moitié de votre vie féconde – de quinze à quarante cinq ans – se passe à être enceinte ou allaiter, votre vie menacée à chaque grossesse ;


filles, femmes qu'on sacrifia aux intérêts politiques ou qu'on maria de force à un riche vieillard ;


femmes qui durent payer de leur complaisance le salut d'un mari, d'un enfant, d'un amant ;


Femmes indiennes violées par les Blancs et femmes blanches violées par des Indiens lors de la Conquête de l'Ouest ;


femmes que trahirent les révolutions nationalistes auxquelles vous participèrent ;


Je pense à vous femmes noires violées par le maître pour fournir la plantation en futurs esclaves, femmes noires qui aurez été le jouet du maître, de ses fils, des voisins en visite, des surveillants de la plantation – femmes contraintes de céder sous le fouet en sachant que souffraient par vous, avec vous, des parents, des frères, des sœurs, un fiancé …


à vous, Patsey, qui fûtes une esclave altière, industrieuse – et superbe, au dos zébré de cicatrices de fouet pour vos refus, et que votre maître finit par briser tout à fait par les coups ;


à vous encore, esclave noire d'Alabama qui avez tué l'enfant né de votre viol par le maître, pour lui épargner les souffrances que vous infligeait votre maître ;


Je pense à vous, femmes de Carinthie du siècle dernier, qu'on attelait à la charrue avec un bœuf ;


filles données à la bande par le garçon aimé, femmes données à des amis par un mari ;


femmes noires congolaises que tout siècle les colons belges violèrent et contraignirent à la prostitution ;


femmes arméniennes massivement violées par les Turcs en 1895 et 1915 ;


femmes et jeunes filles juives violées durant les pogroms de Pologne et d'Ukraine, torturées et violées en nombre lors des émeutes de la Nuit de Cristal en novembre 1938, soumises à razzia dans le ghetto de Varsovie ;


femmes russes enlevées, mutilées, par l'armée allemande, et d'abord vous que l'on conduisit au lupanar établi pour la soldatesque, dans la ville conquise de Smolensk ;


femmes des camps de concentration violées par leurs gardes-chiourmes ou qu'on retirait pour les prostituer sur le front de l'Est ;


Berlinoises qui mirent fin à vos jours de crainte d'être violées ou par honte de l'avoir été ;


femmes grecques ou italiennes violées par toutes les armées de passage ;


femmes de Corée, femmes du Vietnam violées par les soldats américains, et d'abord vous, femmes de My Lai massivement violées, mutilées, assassinées le 16 mars 1968 …



Oui, l'horreur est monotone et elle mise sur cette monotonie même pour éteindre en nous l'aptitude à l'indignation et à la pitié. Et pourtant, quelle pensée ne faudrait-il pas avoir pour les trois mille femmes du sérail de l'empereur de Chine, leur humiliation, leur ennui, le néant de leur vie, si l'on veut comprendre que treize mille femmes de Chitor, en Gujurât, aient choisi, au XVe siècle, le bûcher plutôt que l'esclavage dans les harems des conquérants musulmans …


Je pense encore aux centaines de milliers de « sorcières », chassées, torturées, lapidées, brûlées pour sortilèges, possession démoniaque, ou …. sécheresse de l'été, par un village apeuré ;


aux dix-mille bergères vendéennes violées par les Bleus et parfois délibérément contaminées par les soldats syphilitiques ;


aux vingt-mille Chinoises violées dès le premier mois de l'occupation de Nankin par les Japonais, en décembre 1937, et souvent mutilées, tuées après l'acte, un bâton enfoncé dans le sexe ;


aux trois-cent mille femmes bengalis violées en neuf mois par les soldats pakistanais puis rejetées par leurs maris ; aux dizaines de milliers de ces femmes que l'on contraignit à la prostitution dans des baraquements militaires, en les privant de nourriture quand elles n'acceptaient pas un minimum de « clients » et qui, enceintes, contaminées, en furent réduites à l'infanticide.


Je pense aux centaines de millions de femmes qui furent, sont ou seront excisées. Et d'abord aux Somaliennes à qui on ne se borne pas à extirper le clitoris, de l'ongle ou de la pointe d'un couteau : nymphes tranchées, grandes lèvres cousues, elles ne deviendront femmes qu'après qu'une matrone, le soir de leurs noces, les aura ouvertes au rasoir, à moins que ce ne soit le mari, de son sexe – ce qui fit dire à l'une d'elles que « les premières nuits du mariage ressemblent à une agonie ».



Mais les foules de victimes ne tirent jamais de nous qu'une compassion abstraite. Par infirmité ou instinct de sauvegarde, l'imagination achoppe sur le malheur innombrable ; les humiliations, les souffrances singulières y interfèrent, se brouillent et presque s'annulent – et c'est ainsi que nous lisons sans broncher l'Histoire.


Je n'invoquerai plus des légions de femmes fondées à se plaindre du sort que nous leur faisons : il me suffit, pour nous confondre, de penser à Vous, qu'un tribunal d'hommes de votre village vient de condamner à mort pour adultère. Votre innocence est de celles qui ne se prouvent et vous avez cru, en cœur pur, dans le pouvoir de vos dénégations. Vous ne saviez pas que votre existence même contrariait les projets d'un mari inconstant et brutal ; que votre accusateur trouverait un allié en chacun des hommes qu'en épouse fidèle, vous aviez éconduits ; qu'un religieux brandirait la loi divine et en appellerait à la coutume. Vous ne saviez pas que toute une petite communauté pressentait l'âcre volupté du crime collectif, l'ivresse de s'abandonner aux ressorts de la tragédie.


Avant même qu'on vous ait signifié le verdict, vous vous êtes jugée perdue, entourée que vous étiez de cris, de sifflets, de rires, d'insultes, de malédictions – et c'était déjà lapidation de l'âme ; mais à présent vous ne pourriez plus douter que la mort aura la figure du cercle. Il y a ce trou, ce puits à vos dimensions qu'on vient de creuser, où l'on vous pousse, où l'on vous ensevelit jusqu'aux épaules ; il y a cette limite, autour, qu'on a tracée sur le sol – à un jet de pierre.


Vous dominant, le cercle des hommes, toute leur énergie ramassée en leur main que déborde un projectile ; enfin, au plus loin, l'enceinte des montagnes, l'horizon mouvementé que vos pensées ne franchissaient guère, en femme résignée au périmètre qu'on lui assigne sa vie durant. Tout le terroir de la communauté sur lequel on se courba si souvent est devenu carcan et ce n'est pas assez dire : toute la terre vous a appréhendée, décapitée. Votre tête a comme roulé au bas d'un immense entonnoir où, du rebord bleu, semble dévaler, se déverser sur elle, une grande houle de mépris, de dérision, de haine, dont le silence – de film muet – vous est plus insoutenable encore que la clameur hostile de tout à l'heure. Votre tête est à la hauteur de leurs pieds et ces hommes n'auraient que quelques pas à faire pour vous fouler, et vous le savez et vos yeux se ferment. Si le Dieu qui inspire vos bourreaux s'avise de ce qui se prépare, il peut voir que sa création s'est disposée en une cible dont tout ce qui reste de vous –votre tête – est le centre. Et je m'étonne que la lumière amoncelée à perte de vue et qui vous prend pour foyer ne vous ait pas encore brulé les yeux ; qu'avant même que la poigne terrestre ne vous ait étouffée, la terreur ne vous ait pas encore rompu les artères temporales.


Ils ne se rassasient pas de vous regarder. À présent qu'on vous a dévoilée, ceux qui votre visage fut toujours dérobé sont quasi incrédules devant l'aubaine ; ils éprouvent la sensation grisante de violer votre intimité ; celle aussi d'une revanche sur la femme, la Loi. Et vous voilà plus vulnérable encore de cette dénudation profanatrice, de l'inconcevable exposition de votre visage, de votre chevelure épandue. On vous a dévoilée : puisque vous êtes une femme publique, il est juste que votre tête soit livrée en spectacle aux hommes et surtout que chacun puisse apprécier l'effet de son projectile. Vous aller donner lieu à une compétition où l'on aura à cœur d'afficher à la fois sa rigueur morale et sa vigueur et son adresse.


L'hébétude. Quel autre sentiment vous habiterait que cet effondrement de la sensation et de la pensée ? Comme par un prodigieux coup de masse, on vous a enfoncée telle un pieu et vous voilà bras et jambes garrottés de terre, toute amorce de mouvement aussitôt bue par l'inertie qui vous étreint. Votre poitrine, votre ventre, sont si fort comprimés, que votre souffle s'affole, presque statique, sur un soubassement d'asphyxie.


Comment croire à un cauchemar ? Il aurait vraiment beaucoup de précision, et le temps ne se fige pas ainsi dans les rêves, et il y a, à l'écart, ce choeur des pleureuses – les voisines, les parentes – dont on entend les gémissements psalmodiés ; il y a, qui attendent non loin, les chiens du village, et les vautours aussi se postent, patients, à distance de la bête qui doit mourir. Il y a au plus près le barrage-voûte de ces hommes aux reins creusés, aux mollets durcis, qui résiste de plus en plus faiblement à la charge de haine qui les soude. Et vous reconnaissez parmi eux votre mari, mais encore, ô navrement qui vous anéantit, vos fils.



Maintenant que le chef du village a donné le signal de la curée, je ne suis pas sûr de vous assister jusqu'au bout.


Qui ne s'est heurté violemment de la tête contre un obstacle ? Qui n'a vu, en son crâne, exploser une gerbe de lumière et n'en a titubé, comme éclaboussé d'éclairs de réel ? Qui n'a vu une douleur aveuglante faire gicler hors de lui toute autre sensation ? Et ce n'est pas à un seul coup qu'il faudra résister, comme on nous lancerait, unique, une gifle à toute volée : des dizaines de bras évaluent dans l'impatience l'impulsion à donner, méditent la trajectoire à décrire. On ne laissera pas à la douleur le temps de s'atténuer : chaque nouveau coup de la salve ininterrompue viendra la relayer, la portant de cime en cime. Chacun des coups ajoutera à l'édifice flamboyant, lancéolé de la brûlure. À la souffrance comble, débordante, on injectera sans se lasser des doses énormes de souffrance …. Mais qui parviendrait seulement à inspirer, dans cette recrudescence continue ? Et le cœur va-t-il y trouver longtemps la place de battre ? Mourir. Mourir parce que la douleur vous aveugle, vous submerge, vous étouffe, et que la vie, à la fin, s'épouvante et se dispose à fuir.


Oui, qui ne s'est cogné la tête contre un mur ? Mais celui-ci était le plus souvent lisse. Tuméfiée, notre enveloppe avait conservé son intégrité. Ici, dans ce meurtre rituel et qui se veut exemplaire, il s'agit de défigurer jusqu'à ce que mort s'ensuive. D'écraser à distance le plus noble d'une femme, comme on le ferait d'un talon de soulier serré. À la douleur rayonnante du heurt, se superpose celle de la peau, de la chair écorchées ; la douleur ouverte, à nu, la douleur glapissante de ce qui, voué aux ténèbres closes du corps, doit affronter le grand jour. La douleur d'une chair soudain privée de ses contours ; une douleur qui se lacèrerait de soi.


Sans doute anticipez-vous, ô femme qu'on lapide, les minutes où, à l'angoisse de la fin proche, à l'oppression du souffle, à la couronne d'épines de ces regards qui vous transpercent, va s'ajouter, comme en surimpression, une telle stridence de ciel et de nerfs au paroxysme toujours repoussé – qu'elle ne vous laissera pas même le temps de souhaiter de mourir. Quand le premier bras s'est levé, vous avez fermé les yeux et j'ai senti s'ébaucher dans vos avant-bras entravés le geste qui eût protégé votre face.


Nous tentons de parer le coup qui vient sur nous ; atteint à la tête, nous bougeons nos membres comme pour disperser, pour égarer la souffrance dans une incohérence de gestes. C'est de plein fouet, ainsi que le môle reçoit le paquet d'eau, que le projectile vous atteignit. Au bruit sourd de moellon tombant dans une vasière, au basculement de la tête en arrière, je sais que votre crâne à intérieurement volé en éclats ; qu'en grand fracas, une lumière acerbe vous aveugla, vous assourdit et, flambante, fit de vous une torche de douleur, tout le noir interstitiel de l'azur d'un coup précipité.


Le sang. Un filet rouge pique au plus droit vers la commissure des lèvres. Peut-être n'en percevez-vous pas le goût fade, mais à tous ces hommes qui pensent se montrer meilleurs tireurs encore, il fait des babines de chien ou de chacal. Nulle puissance ne vous sauverait plus : chacun d'eux est une dent de la roue horizontale qui s'est mise en marche et qui doit vous broyer à distance. N'est-il pas partie prenante dans la honte que vous avez infligée à la communauté ? Chacun d'eux officiera.


Sont-ce vos bras plaqués au corps ? Il me semble qu'ainsi rassemblée, votre douleur passe celle de la Crucifixion ; qu'elle fait de vous une masse de supplice aussi gigantesque que les statues de l'île de Paques, et que chaque fois que la souffrance engrange un surcroît d'elle-même – qui s'y élance ou s'y condense, on ne sait –, vous vous rétractez davantage jusqu'à n'être plus qu'une colonne d'un immatériel et bondissant cristal qui fourmille de feux aux arêtes coupantes.


J'essaie en vain de faire mien, par les mots, cela même qui les exclut ; ce qui prospère de leur déroute en une sorte d'ineffable inversé. Et quant à rapporter ce que je vois … Est-ce que le terme de consternation saurait traduire le sentiment dominant de celui pour qui le visage féminin est de ces places où la beauté se condense, et qui la verrait marteler comme effigie de pharaon défunt ? Et ce n'est pas ici du granit qu'on percute, écorne, écrase, mais un épiderme « qui tant est tendre » et fragile, ô bouche rivalisant de douceur avec la mangue et l'avocat, et vous paupières de soie doublées de soumission …


La roue cahote mais, tourne, et chacune de ses dents poursuit l'arrachement par lambeaux de la face et des cheveux, l'éclatement des os, le pilonnage d'une bouillie de sang, la transformation de ce qui était harmonieuse antenne d'un corps en un moignon qui bringuebale au gré des jets de pierre.


Vous qui n'avez plus de forme et qu'à peine d'existence, vous qu'on déterrera tout à l'heure pour porter votre cadavre hors des limites du terroir, vous que les chiens cette nuit sauront aisément découvrir, je ne vous accompagnerai pas plus avant car je suis lâche, comme tant de mes congénères et je me détourne, les paumes appliquées à mes oreilles pour ne plus entendre ce bruit d'arbre qu'on gaule sauvagement ; ce bruit encore de pulpe de pomme sous le pressoir, et ces gémissements imperceptibles qui condamnent si distinctement l'homme en moi.



Et que sont donc légers ceux qui objecteraient que le « crime d'honneur » étant désormais puni, la barbarie envers les femmes n'a plus force de loi, même en quelque contrée reculée de l'Inde, du Pakistan ou du Moyen-Orient !



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