* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


mardi

1er octobre 2013 "Vue sur la mer" (6)


*
 IX
*
Cette heure aussi, je la connais ! Ou plutôt ces minutes où le bord inférieur du soleil touche l'horizon marin. Et comme l'astre précipite alors sa course que ses longs cils de silice éblouissants nous avaient longtemps dérobée !
Des grands, jadis, avaient le privilège d'assister au coucher du Roi-Soleil. Le spectacle  a toujours ses curieux, soucieux de voir le rayon vert.
Dirai-je que, parfois, je me sentis l'âme des anciens égyptiens quand le Dieu Ra disparaissait à l'horizon pour poursuivre sous terre sa navigation. Et le moment était pour eux redoutable : chaque nuit, les mots sortent de leur tombeau ; les dieux, multiples, réintègrent les temples…
Mais, plus souvent, l'emportait chez moi le sentiment de l'inéluctable. Josée lui-même n'aurait pu arrêter cette chute, comme tombe de l'arbre la drupe ou l'agrume mûrs.
Voit-on, par les campagnes, une si vaste et opulente chapelle ardente ? L'océan offre au soleil expirant un catafalque à sa mesure. Tentures et dais rutilent ; l'embrasement est universel. Une pompe de mauvais goût, pour les délicats qui voient là l'archétype du chromo. Mais patience ! Le soleil s'enfonçant, un machiniste éteindra par degrés les derniers feux. Une salle déserte, un rideau qui ne se relèvera plus : que servirait de prolonger les illuminations ?
Des couples dorment sur les plages ; se baigner à minuit se teinte d'érotisme. Poursuivant parfois ma veille fort avant dans la nuit, ne distinguant plus la crête des plus proches vagues, quoi me retenait de regagner le tiède, le borné, le rassurant. Méditer sur les fins dernières ? Avoir un avant-goût de mon propre effacement sur terre ? (Ce jour qui meurt se retranche de ma vie.) Me pénétrer, autant qu'il se peut, du sort de créatures aimées et disparues ? Me projeter dans le temps sans durées où le soleil sera éteint ? Je n'avais pas de préoccupations ontologiques. Seulement continuer d'approcher la vie océanique mais par la seule rumeur. Ce qui était tenter de voir la mer en aveugle-né.
Élevée, imposante, une Présence. Mais la montagne l'est aussi, sauf qu'elle n'apparaît telle qu'aux voyants ; et de même le chêne, le séquoia millénaires.
Comment, aveugle de naissance, se représenter l'Océan ? En tour à base gigantesque ? Mais ces entrechoquements incessants … S'y battrait-on à coups d'objets contondants ? Et surtout cette succession de sursauts et d'affaissements ; ce rythme ordonné, ponctuel … Au-dessous de la rumeur, que j'assimile à ce qu'on m'a dit du brouillard, ne sont-ce pas des bruits d'eau que j'entends, sur fond d'un rideau de pluie traversé de vent ?
Je ne poursuivrai pas cet illusoire soliloque : seul un aveugle de toujours dirait comment il se figure, à l'entendre, l'Élément liquide. Mais j'ai pris conscience, dans les ténèbres, à quel point le grand jour nous fait négliger l'une des dimensions, des composantes, de l'espace marin, hormis quand il s'emplit de clameurs ; j'ai pris conscience que l'ombre et la rumeur ont même consonances et qu'elles s'en gonflent et s'en rehaussent l'une, l'autre. Que si l'ombre, en plein jour, se réfugie dans les feuillages, elle a ses réserves primordiales dans les océans d'où, même par temps radieux, elle fait surface et se mue en rumeur. De là que l'approche des rivages obscurcit l'âme de quelques-uns.
*
*
*  *  *





X
*
Il est « Midi le Juste ». Je sors sur le pas de la porte. M'accueille une bouffée de touffeur. Un four, pain tout juste retiré, est demeuré ouvert ; son entrée toute proche.
   Le dôme béant du ciel est au plus haut. Les mots de saphir, de turquoise, prisés des poètes, viennent aux lèvres et, avec eux, tout un passé de prières et d'hymnes de gratitude envers Amon Râ.
Sans un nuage de beau temps, sans une efflorescence, c'est un ciel à peupler de fanons et d'oriflammes.
   L'air est substance de torpeur. Il dissout les arêtes du toit, ouate de pollen bleu les lointains. Pesant sur la nuque et les reins, il nous est pelage, nos pores d'un coup épanouis ; notre sang, émigré en surface, en devient liquoreux.
Extasiée – ou plutôt subjuguée –, la nature se tient coite. Notre pesanteur n'est plus un concept.
Repoussant à mesure l'air inerte, mes pas me conduisent à l'ombre d'un de mes chênes où palpitent des branchies. D'un coup, ma peau se resserre, désaltérée ; mon souffle retrouve son amplitude et sa limpidité. Soupir d'aise et sourire ont de nouveau droit de cité. La douche massive des rayons ne m'atteint plus. Sous le couvert, je vois, de mon refuge, l'immatériel incendie des environs, ainsi que, de la lisière d'une forêt, on contemplerait la plaine pantelante.
Où ai-je déjà rencontré cette fraîcheur filtrée, massive, à cela près qu'elle ne tombait sur moi, mais me venait, instante, à pleine face ?
Non au bord de la Méditerranée où l'on se croit à l'ombre d'un pin parasol, non plus qu'en forêt de pins maritimes où la chaleur, tamisée, s'amasse au pied des arbres.
Mais oui, bien sûr : c'était aux approches de l'immense feuillu qu'est l'océan ! La fraîcheur même d'une source qui s'épandrait parmi l'ombre bleue d'une prairie ; qui, s'élevant, se condenserait sur notre visage dès lors densifié. Et la crudité est visible ; les voltes et torsades de la rumeur participent à la brise, rendent audible la fraîcheur. L'écume qui se sublime à nos pieds, ainsi que chaume s'allégeant de la rosée, prend notre face à revers pour une apposition lustrale. Là, de tout le jour, le matin en perpétuelle résurgence, nous ondoie par pulsations.
Ah ! vivre de longues heures à la lisière d'un espace ouvert à deux battants et d'une immense oseraie soumise à séismes périodiques ! Vivre et mourir en un rivage où s'équilibrent un soleil ardent, silencieux, et une nuit tonitruante par vent de galerne !…
*
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*  *  *  *  *
*
 Clichés Ph. Giraudin

lundi

15 septembre 2013 "Vue sur la mer " (5)



VII
*
*


 Le crépuscule se masse au pied des Pyrénées réduites, par lui, au linéament de leurs cimes. Il s'étire sous un flottis de nuages ouatés. L'océan, lui, n'a cure de ces allongements qui conviennent au répit. Ses eaux s'assombrissent, nous semblent plus pesantes. Pourtant – est-ce la tombée du soir, le sentiment que le temps lui est compté ? – voici un flot fort affairé. Il y a presse en … l'atelier et l'on houspille les exécutants jusqu'à susciter le désordre dans les premiers rangs. Et j'entends le chuintement confus, balancé, qui en résulte ; je vois la jonchée de lueurs que le versant enneigé des vagues prodigue à la plage de vieille sciure.
Je retrouve ces soirs où il faut détourner les yeux d'une mer en pleine activité qui avait à nous dire, qui allait nous le dire – et nous ne serons plus là quand, la nuit venue, s'exhalera, de sa voix d'ombre, ce qui nous échappe dans son tumulte du grand jour.
Il est, sur les rivages, des heures de liesse, toutes bannières déployées. Voici, plus pénétrante de notre finitude humaine, celle de la mélancolie.
Qu'une lampe, l'étroit halo d'une lampe, ait le pouvoir de nous arracher à cette scène, rien qui dénonce autant la faiblesse d'un cœur d'homme, car toute forme deviendrait-elle indistincte, il resterait sa Voix, avec toutes ses intonations, du balbutiement à la clameur.
Mais c'est manquer d'indulgence : la silhouette de l'homme qui s'avance sur l'estacade doit nous faire mesurer notre petitesse, notre solitude en la Création. Tout sommet nous l'enseigne ? Ici, c'est une multitude qui, à voix haute ou à lèvres serrées, vous signifie que vous êtes passant, léger comme fétu – et déjà raturé.
*
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VIII
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*

 Que je la connais, cette heure où le ciel de déminéralise ! (Savions-nous que l'azur contînt tant de mauve ?) Où les nappes d'écumes bleuissent. En plaine, l'ombre du soir sort des fourrés, des buissons, du feuillage des arbres, des chemins creux, des prairies mêmes, où tout le jour elle s'était tapie. Ici, elle sourd de la plage, qu'elle humidifie ; elle vient du large, les fronts de vagues comme trains de bois flotté.
Une anémie pernicieuse vide le monde de ses couleurs. L'écume, plus feutrée, parle d'une immense lassitude, de fin de règne, de renoncement.
Qu'attendent ces spectateurs dont je fus ; de ceux qui, ne pouvant croire la pièce achevée, restent dans l'espoir que le rideau se lèvera encore ? Et pourtant, la troupe des acteurs vient saluer la maigre assistance. Mais il y aurait de la désinvolture, quand on a goûté le spectacle, à quitter en hâte la salle ; à paraître préférer la rassurante clarté de la lampe domestique, à cette grande lueur oblique, même étiolée.
 *
Je ne blâmerai pas ceux qui regagnent le logis : Et si la nuit allait tomber d'un coup ? Le vaste, l'immense, peuvent encore s'affronter en pleine lumière, mais l'ombre ne les distend-elle pas ? Ne nous rend-elle pas dès lors plus infime, partant, plus vulnérable ? La plage même n'est plus sûre.
Poignante, aussi, est la mélancolie à présent épandue, diffuse en l'espace où le semi-effacement de l'horizon est avant-coureur de l'indifférenciation des éléments – et qui n'a besoin de pouvoir distinguer, nommer, dans la diversité du réel. L'afflux, de surcroît, se poursuit : saurais-je toujours, dans la pénombre, me tenir à bonne distance ?
La table et le lit m'attendent, et j'ai mes rites domestiques. Rentrons.
 *
Il faut en convenir : dans ce paysage, l'inhumain se prononce ; ciel et plage y font prévaloir le minéral. La brise devient vent et se charge d'hostilité.
Qu'est-ce donc qui fige ces quelques silhouettes humaines, dont je fus ? Que s'efforcent de sauver ceux qui attendent contre tout bon sens, et ne peuvent se résoudre à tourner le dos à des fastes crépusculaires même ternis, sans équivalent, par leur ampleur, dans l'entière création ? De ceux qui, de guerre lasse, regagnant leur maison, auront le sentiment d'une désertion ?
Pour moi, si je fus souvent parmi les derniers à quitter un rivage oxydé, pris en masse, c'est à me ressouvenir des vers de Supervielle : « Quand nul ne la regarde / La mer n'est plus la mer / Elle est ce que nous sommes / Lorsque nul ne nous voit. / Elle a d'autres poissons, / D'autres vagues aussi. / C'est la mer pour la mer / Et pour ceux qui en rêvent / Comme je fais ici. »»
Et si, m'étant assis et me tassant jusqu'à me faire oublier, elle se montrait comme jamais vue, et proférait, distincte enfin, la Parole qui la résumerait ?
 *
*
*  *  * 
Clichés Ph. Giraudin
*
 

jeudi

1er sept 2013 "Vue sur la mer" (4)



VI
*
Cette plage m'est familière. Tel pointillé, parmi ces alvéoles de pas, pourrait être mien. Mais c'est à l'aube, quand la marée nocturne a fait, du sable, une page sans macule humaine, qu'il faut la contempler.
Au plus loin, indécise, « improbable », une ligne de montagnes nous rappelle que nous sommes habitants de la Terre, depuis le Partage primordial. Que ceux qui vivent de la mer ont une attache terrestre où ils retrouvent fixité, stabilité, après des jours de fluctuations et de vicissitudes.
Car l'Océan est la mobilité même : pas un grain de sable qui n'illustre sa propension à réduire en poussière la roche la plus rétive.
Le vent, les eaux courantes et le temps sont ses alliés, mais je suis tenté de le créditer seul de la transformation d'une côte rocheuse en l'aire plane qui s'étend au pied du reste de la falaise.Ce qui est changer l'hirsute en suave étendue, la rudesse en souple et ferme douceur, la réticence, la ténacité, en matière conciliante.
On peut préférer les côtes accores de Méditerranée au pied desquelles une mer languide oscille, balance, entre deux emportements de bête captive; où nulle transition n'est ménagée entre le fluide et l'inébranlable. Je sais gré à l'océan de se donner de grandes marges où pactiser avec la Terre ; où lui faire apparemment soumission; ses vagues amincies en théories de tributaires, image de hordes de barbares civilisés par leur conquête.
D'une plage s'élève, pour qui sait l'entendre, une nef de rumeur faite de tout le chuintement qui continue d'enrober chaque grain de sable. Le plus petit d'entre eux qui s'évanouirait dans notre paume, se nimbant du plus vaste murmure.
*
Le rebord des terres et ses reliefs sont corps étrangers au bas de la voûte céleste ; ils brisent l'élan de l'horizon marin. La plage, elle, semble le dépôt de décantation de l'espace - qui s'en agrandit. Elle procède de cette horizontale intangible qui divise ciel et onde; elle en est l'avatar, aussi le flot y a-t-il sa couche et s'y étire-t-il avec des expirations d'aise.
La patience a maintes figures. En une plage s'amoncelle des millénaires de patience : celle du polisseur, du préposé au chamoisage, lesquels ne se tenant jamais pour satisfaits, reviennent encore et encore parfaire la tâche.
*
S'offrent au marcheur sentiers, allées, et voies de toute sorte. Voici, avec la plage au reflux quand, rectiligne, elle se perd en un banc de brouillards, la pure esplanade où s'engager, pieds nus, sur le liseré de cendre – celle du grand brasier froid ? – que le flot a damé, au plus bas ; ce qui est, au propre, marcher sur du velours.
Nos pas scandés par la retombée de la vague proche, aiguillonnés par le large en migration, c'est griserie que d'aller, dans la vivacité des airs, les mates acclamations des flots, sur un socle qui boit à mesure notre fatigue; étourdi, comme sur une cime, d'immensités conjointes, infime mais faisant prévaloir sensation et conscience au sein des éléments.
                                  *  *  *  
Cliché Ph. Giraudin 

15 août 2013 " Vue sur la mer " (3)



IV




    Si les plages font d'ordinaire office de laminoir pour le flot qui s'en amincit et tente un instant de s'y prélasser en un mouvement tournant, il est des jours où la mer n'est pas d'humeur à paresser. Et la voici debout, et qui le prend de haut.
   Que l'homme pressente donc, par cette tranche, l'épaisseur de l'élément ! L'horizon marin toujours le domine, mais il s'en tient, le plus souvent, à distance infinie. Alors qu'ici, tout proche, il l'écrase de ses hauts névés – en pleine floraison ! – Devant lui est non la montagne avec ses pics et ses vallées, mais le rebord d'un haut plateau qui ne cesse de s'effondrer et de se rétablir.
   La seule immensité d'une mer calme, frangée de quelques terrasses d'écumes, nous en impose. Que dire  d'une gigantesque paroi traversée d'un perpétuel séisme, que nous voyons s'écrouler vers nous ?
   Nous avons beau nous tenir à distance – respectueuse, on nous menace d'une puissance qui s'accroît du désordre ; et la poussée, à plein torse, nous vient à la fois du tumulte effervescent, et du bourgeonnement anarchique de monstrueuses cicatrices.
Issu d'un bouillonnement de résurgences, un torrent d'air nous fouette – et nous pille.
                                         
   J'aime les rivages tels que celui-ci, dépourvus d'écueils et de falaises : l'océan n'y est détourné, dévoyé, par des obstacles à assaillir. Bandé pour le bond, il déploie, exhale à volonté son entière énergie – qui se mue en embruns que reçoit notre visage, dans une sorte de communion mystique.
   Celui qui contemple une mer au repos voit sa puissance se sublimer dans l'espace. Mais qu'elle se masse,  elle se fait défis en escalade, fulminations et détonations étagées. C'est là, au pied de la muraille d'enceinte, face à l'inépuisable profusion de muscles, de souffles, de sourd vacarme, que l'homme peut le mieux prendre mesure de lui-même ; là que les yeux, les oreilles, peuvent le mieux se représenter le Déluge envahissant la Terre.
   Quand l'étendue marine se ramasse et se fait édifice, il n'est Tour de Babel qui la surmonterait.
*
*  *  *  
*
V




   « Reverdie, selon le Littré, est le nom donné en certains lieux de la Bretagne aux grandes marées qui arrivent au défaut ainsi qu'au plein de la lune. »
   La belle image ! L'étendue marine, par temps calme, peut nous sembler une forêt vierge à vol d'oiseau. Mais la reverdie, c'est la forêt de feuillus qui, après sa dormance, se soulèverait, envahie de sève brute, foisonnante de son feuillage.
   L'œil ne voit là que des arbres de basse tige ? Pour l'oreille, un tronc immatériel s'élève dans l'espace, fait des mille troncs enchevêtrés des mangroves.
   Il arrive à l'océan de se rassembler jusqu'à ressembler à un bulbe où le temps se concentrerait. On y médite ? On y sommeille ? Hérissé de follicules, le flot y attend le signal qui jette les migrateurs vers d'autres contrées.
   Signal reçu, les eaux se débondent, résurgence de puissants fleuves qui s'entremordent. Ah ! paraître au jour et s'y dégourdir et déborder, n'importent le désordre et le tumulte !
   Le bleu est pour les mers qui se veulent complaisantes aux oisifs. Vertes sont les frondaisons de printemps, verte sera l'ombre qui s'attache au revers des vagues ! Mais l'efflorescence y a la crudité des cœurs de palmier, des cœurs de laitue, de salade frisée qu'on fit blanchir. Et la mer de reverdie, de pousser vers la terre des eaux plus vierges que celles qui se déposent en palmes sur les plages.
   À reverdie des flots, reverdie du vent. Celui qui souffle sur les campagnes s'émousse à se heurter à un relief ; il s'empêtre dans les feuillages. Au vent de reverdie, on ouvrit, par-delà l'horizon, les portes d'une écluse, et il se rue en droite ligne vers la côte, ayant effleuré névés, jeunes luzernes, cressonnières, champs de citrons verts, canaux à l'aube… Roide, il vous décharne la tête, affûte le tranchant de vos dents. Il insuffle vigueur et nouveauté au jour, quand celui des terriens est, dès l'aurore, un jour ancien.
*
   On parle plus couramment de grande marée, de vives eaux. Mais l'ampleur, la vivacité, ne sont-elles pas inhérentes aux eaux océaniques ? Ce n'est donc pas assez dire, et la langue populaire a trouvé l'image qui, le mieux, suggère le réel. D'une mer qui, à en croire la Genèse, serait immémoriale, on attendrait la sclérose, la décrépitude qui n'épargnent pas même les monts. Le fervent de l'océan lui sait gré d'une reviviscence périodique où il se montre en son état originel. Ses tempêtes nous subjuguent, mais sa puissance s'y disperse en vaines gesticulations. Voici, prodigués à foison, dynamisme et verdeur, y compris de langage ! Et le rivage s'en raidit ; et l'intense, plus vif d'être débridé, devient notre climat. L'exaltation des flots nous gagne ; l'action de grâces nous monte aux lèvres : « Tu es, pour ce monde harassé (et pour moi) regain, recrudescence. Le recrû sur la vieille souche de la Terre. Tu es, gratuite, inépuisable, pure énergie. Reverdis l'homme qui désapprit à voir, à s'ébahir ! … »
*
*  *  *  *  *

Clichés Ph. Giraudin

Clichés Ph. Giraudin

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