* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


mercredi

15 mars L'Écriture au féminin (I,2))

L'ÉCRITURE AU FÉMININ
*
I SUR UNE DÉDICACE
2
*
***Tirant de ma bibliothèque le premier livre de Colette qui se présente – c'est La Naissance du Jour –, je l'ouvre au hasard et lis : « La mûrissante couleur de la pénombre marque la fin de ma sieste. Infailliblement, la chatte prostrée va s'allonger jusqu'au prodige, extraire d'elle-même une patte de devant dont personne ne connaît la longueur exacte, et dire, d'un bâillement de fleur : "Il est quatre heures bien passées". »
***Je lis ; je vois. Quelques lignes auront suffi pour abolir le cadre de ma vie, mon temps propre, et pour leur substituer, très persuasivement, une heure, un lieu, des acteurs. Comme d'autres vous imposent les mains, l'auteur m'imposa ses mots, rendant irrécusables et le climat et la scène.
***Si j'essaie d'analyser l'étrange bonheur qui accompagna ma dépossession, j'y trouve d'abord une impression d'entière confiance envers celle qui me prit la main ; d'emblée, je sentis la sienne plus que sûre : infaillible. Je n'avais à craindre ni à-coup ni enlisement, et ni chemin qui hésite ou tourne court. On me menait au port et je pouvais, les yeux fermés, m'en remettre à mon guide. Davantage : on intégrait, à ma marche, la pulsation d'une discrète musique. Non seulement rien ne contrariait mon souffle, mais celui-ci se laissait gagner par l'aisance des phrases à vivre si justement, à se sentir chargées d'images heureuses. Et c'est ainsi que j'avançais, ma respiration renouvelée, devenue consciente de soi, à peine précautionneuse devant le miracle.
***Quant au sortilège dont l'auteur use pour me soumettre avec gratitude à ses desseins, j'ignore quel il est. On eut recours, je le vois bien, à des mots si ordinaires que le lecteur s'imagine les trouver lui-même à mesure. Et ces mots loyaux, qui ne cherchent pas à nous en faire accroire, on les assembla sans contorsion ni enflure – quoique sans faiblesse – nous imposant une vision selon les voies de la plus tranquille évidence.
***Ce qui n'est rien dire puisque tout est affaire de discernement dans le choix des termes, de sens quasi physique de leurs affinités, de leurs accointances, et des singuliers pouvoirs qu'ils retirent de leurs alliances. Et c'est ici que paraît, que se dissimule plutôt, un art consommé d'entremetteuse supérieure qui sait s'effacer, se faire oublier, si bien que les mots croient, à l'instar des amoureux, que la nécessité, la prédestination seules, les firent se rencontrer – et les voilà à leur affaire, et les voilà tout à leur bonheur.
***Je lis, je vois. J'habite à plein l'opulent présent auquel on me fit accéder ; je l'habite parce que je sais le dire, à mots éloquents et rigoureux. Me voilà inséparablement doué de regard et de parole.
***Et de me souvenir, inoubliée, d'une dédicace de Valéry, lue à l'exposition que la Bibliothèque Nationale consacra au poète : « à Colette, qui seule de son sexe, sait qu'écrire est un art, le possède, et confond quantité d'hommes qui l'ignorent. »
*
***Puis j'ouvre au hasard un recueil de vers d'Anna de Noailles. Je quitte une femme de milieu modeste, qui ne put faire d'études secondaires, qui très tôt dut âprement gagner sa vie, pour une autre sur le berceau de qui se tint un concert de bonnes fées. La naissance, l'éducation, la fortune, le loisir à discrétion, et plus précieuse que tout, une manière de génie, rien n'aura manqué à la Comtesse Mathieu de Noailles, femme de lettres et d'abord poétesse.
***Rien, sauf d'être consciente qu'« écrire est un art ».
***Je lis, mais ne vois pas. Je vois d'autant moins que faute de rechercher le verbe expressif, de provoquer des noces de mots qui soient et hardies et manifestes, on accumule – et c'est aveu de faiblesse ou de paresse – les épithètes convenues, redondantes, voire saugrenues ou dérisoires, ô « groseilles aux baies rondes et lisses », ô « douceur éclatante et susceptible », ô « douce douceur » ! ...
***Je ne vois pas, parce que, dans cette rage de tout qualifier, on obstrue mon champ visuel d'une pacotille de mots et d'images ; parce que l'esprit perd pied, que la nausée le gagne à rencontrer tant d'à-peu-près lexicaux, syntaxiques ; tant de verroterie hétéroclite, de burlesque involontaire, ô cœur « ardent et lourd », assimilé à « cette poire / qui mûrit doucement sa pelure au soleil », ou qui « aura la pente / du feuillage flexible et plat des haricots. »
***Tout à l'heure, je me laissais conduire les yeux fermés. À présent, tour à tour irrité et consterné, je ne cesse, en lisant, de mentalement corriger, d'élaguer ; je soupire après le gâchis de pareils dons, car le génie est bien sous-jacent à ce monologue profus, exalté, parfois délirant, de qui n'écoute que soi et pas même ce qu'il dit. Des vers admirables se saisissent de nous, de temps à autre ; des vers qu'on dirait beaux par inadvertance ; des vers immérités, que l'on hésite d'abord à saluer : « Je dois m'abuser sur leur valeur. Il n'est pas possible qu'il y ait une telle mutation dans la qualité... » Des vers qu'on ne lit pas sans trembler de ce qui va suivre et qui ne manquera pas de les exténuer – en quoi notre crainte n'est jamais déçue. Et c'est ainsi qu'avec « une âme universelle », « excessive », « un cœur tumultueux », une parole ardente et qu'on espérait immortelle, on précipite dans le dédain et dans l'oubli, pour en être demeurée au romantisme, à croire que Rimbaud n'avait pas paru ; pour n'avoir pas entendu Valéry assurant que « l'enthousiasme n'est pas un état d'âme de poète » ; pour avoir confondu le vague, le lâche et le grand, et préféré « les poèmes que les astres [lui] dictent mystérieusement » ; pour avoir encore et surtout cédé au plaisir, à l'ivresse de plaire, sans écouter jamais que ses adulateurs.
*
***Le destin du poète Anna de Noailles est exemplaire de ce qui se produit quand, tenant pour digne de la postérité tout ce qui tombe de votre plume, on cède à la facilité, à la complaisance envers soi. Si les œuvres de femmes étaient assimilées à des « ouvrages de dames », n'est-ce pas que plus souvent qu'ailleurs, ou à un rare degré de virulence, on y trouvait ce qui fut fatal à l'auteur du Cœur innombrable : non la richesse mais la pléthore et l'encombrement ; non l'exigence, la rigueur, mais l'impatience et le laisser-aller ?
***Marie Noël - considérable poète - s'interrogeant sur « son parti-pris contre toute poésie féminine », le justifie en ces termes : « De la grâce, oui, et du charme, mais trop peu détachés [des femmes] pour qu'on puisse parler de créations, d'œuvres d'art. » Immergée dans le moi organique et sentimental, on pense qu'il suffit de se laisser aller pour faire œuvre durable ; de se raconter à la façon des bavardes qui ne vous font grâce d'aucun détail – sans se douter que l'infime ne nous retient que lorsque l'alchimie d'un Proust l'élève à la hauteur d'un événement de la sensibilité.
***Restée plus proche que nous de la nature, la femme est tentée d'écrire comme elle parle, de se satisfaire du style lâché du journalisme – la prétention en plus. Elle ne paraît pas avoir pris conscience que le naturel, loin d'être donné, doit durement se conquérir ; que la sensation, chez le lecteur, de la parole spontanée, du cri brut, s'obtient – de quoi témoigne un Céline – par un traitement méticuleux, acharné, du langage et non par la simple transcription de l'oral.
***Prolixe, tendant vers 1'efflorescence, et par ailleurs flottant ou négligé, tel apparaît trop souvent le style « à la paresseuse » des ouvrages de dames. L'épithète y abonde, ou faible, flasque, ou excessive – par une commune prédilection pour les mots plus grands que soi; les images y prolifèrent, qui sont, non comme chez Colette d'une force, d'une justesse à vous faire rendre les armes, mais arbitraires ou approximatives, faciles et mièvres, ce qui donne au lecteur le sentiment du clinquant et du maniérisme, de la gratuité surtout, tant on semble croire qu'on peut tout se permettre en fait de rapprochements de mots – ce qui est méconnaître la nature de l'image, de la métaphore, la rigueur qu'impliquent leur hardiesse et leur nouveauté.
***Au total, des ouvrages dont beaucoup ont la portée, le destin des témoignages non élaborés, des simples conversations ; des œuvres-miroirs où se donnent libre cours 1'égocentrisme, le narcissisme, la sensiblerie, le larmoiement. Des productions encore d'épigones et parfois, comme pour Anna de Noailles grande admiratrice du Musset poète, d'attardées.
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Puisses-tu trouver en moi tes rives, quand tu es, homme aux yeux d'enfant, telles ces étendues d'eau indécises, en quête d'un sens, d'une pente…
Et puis le rivage même quand, las de vaguer, tu as soif d'accoster.
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L'amoureux
Quand tu dis : « Je t'aime. Je veux grandir. Je te désire. Je n'ai que toi » à voix assurée qui engage, et en dépouillant ta parole de toute fioriture, je reçois tes mots comme l'eau engloutit l'un de ces beaux galets que nous trouvions, en longeant la mer.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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samedi

1er mars L'Ecriture au féminin I (1)




L'ÉCRITURE AU FÉMININ

I SUR UNE DÉDICACE

1

Un amour de la vie, chez nos compagnes, incomparablement plus soutenu que le nôtre, une vaste expérience sensorielle, auraient dû, pensons-nous, se traduire par un foisonnement d'œuvres de portée universelle. Or, comme le soulignent avec malignité les misogynes, on cher­cherait en vain chez les femmes l'équivalent d'un Platon, d'un Shakespeare, d'un Michel-Ange, d'un Beethoven... Elles, que leste le sang, qui vivent dans la fréquen­tation assidue de l'élémentaire, qui sont bien moins que nous coupées de l'originel, auraient pu, nous semble-t-il, témoigner sur « ce que l'homme a cru voir » comme dit Rimbaud.

On sait à quelle hypothèse eut recours Virginia Woolf pour justifier le silence des femmes au long des âges, ce silence dont sourdement nous leur en voulons, ainsi qu'à un détenteur de secrets primordiaux qui nous les refuserait. « Si Shakespeare, dit-elle, avait eu une sœur aussi merveilleusement douée que lui, […] il [lui] aurait été impossible, complètement et entièrement impossible d'écrire en son siècle les pièces de son frère. Elle aurait été si contrecarrée et torturée par tous, qu'elle serait devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours dans quelque coin écarté, mi-sorcière, mi-magicienne, objet de crainte et de dérision. »
Et qui pourrait nier qu'aujourd'hui encore le temps de la création ne doive être âprement disputé aux tâches domestiques, à la disponibilité due aux commensaux ? Si la gestation d'un enfant se poursuit en un lieu clos, retranché, dans la continuité même, celle d'une œuvre féminine doit composer avec le prosaïque et parfois le sordide ; elle ne saurait compter sur la régularité de l'effort, essentielle aux productions de longue haleine, et d'abord à la seule venue de 1'« inspiration ». Le grenier, la pièce désaffectée où vous attendraient vos créatures, impatientes de s'animer, cette inviolable chambre à soi que revendique Virginia Woolf, demeure un rêve pour bien des femmes.
Elles n'œuvrent donc, alors, que dans la culpabilité, dressées qu'elles furent à être en permanence présentes. Elles œuvrent en un temps qu'elles savent dérobé aux proches, aux tâches jamais achevées qui leur sont dévolues. Ou bien la nuit, quand tout dort, et dans la mesure où l'on n'est pas trop rompue, fanée, ou qu'on n'a pas l'oreille suspendue au souffle d'un enfant.
Au reproche, muet ou formulé, de la famille à qui on ne se consacre pas tout entière, la société, hier encore, ajoutait volontiers sa suspicion ou son mé­pris, son ironie ou son hostilité. Qu'était-ce que cette femme qui trahissait sa na­ture et sa charge et dérangeait l'ordre établi ? En publiant – en se divulguant –, elle révélait la faiblesse intrinsèque de son esprit, compromettait son entourage, décon­sidérait son sexe, ou du moins affaiblissait l'aura que celle-ci devait à une tradi­tionnelle retenue. En bref, comme le disait son confesseur à Thérèse d'Avila qui voulait publier ses écrits : « II ne sied pas qu'une femme fasse parler d'elle. » Certaines se réfugièrent dans l'anonymat ou se revêtirent d'un masque d'homme ; mais beaucoup sans nul doute renoncèrent plutôt que de devoir braver l'opi­nion ou parce qu'elles pressentaient que « la gloire est le deuil éclatant du bonheur » ; cependant que d'autres s'effaçaient devant l'œuvre d'un père, d'un frère, d'un mari, lui sacrifiant avec bonheur ou révolte la leur propre. Aussi ne peut-on que souscrire au mot de Stendhal : « Combien de génies perdus pour l'humanité parce qu'ils ont eu le malheur de naître dans un corps de femme? »
« Dans un corps, un esprit et une âme de femme », devrait-on plutôt dire, tant s'y rencontrent de traits spécifiques peu accordés aux exigences de la création se­lon le modèle masculin.
Pareil à ces arbres puissants qui s'élèvent au-dessus d'un cercle de terre brûlée, le génie est totalitaire. Il fait, il exige le désert pour s'accomplir. In­satiable, l'œuvre draine cyniquement à soi tout ce qui peut la nourrir ; elle s'an­nexe le créateur, mobilise ou annule l'entourage. Elle est convergence indéfinie au­tour de l'axe d'une idée fixe.
Détentrice attitrée de la compassion et du dévouement, la femme répugne à rivaliser avec l'homme en ce qui passe pour égoïsme et sécheresse de cœur. Ses forces créatrices, son temps, son invention, elle les distribue, les dilue – les dis­sipe, à veiller et panser, à administrer son domaine. C'est le quotidien qui dévelop­pe en elle le sentiment de l'urgence, non un dessein chimérique. Elle tient presque toujours qu'il n'est pas d'œuvre de l'esprit qui vaille une vie où l'on soit parve­nu à faire droit aussi à l'amour, la nidification, la maternité. N'est-ce pas, au demeurant, parce que celle-ci est refusée à l'homme, qu'il s'engage en des entrepri­ses propres à lui faire approcher les douleurs de l'enfantement ?
Et puis, pourquoi vouloir, à son exemple, transcender une vie qui vous fournit en joies modestes mais sûres ? Voir dans le réel un tremplin pour des in­cursions dans l'inconnu, dans l'innommé ? Pourquoi refaire un monde somme toute ha­bitable, qu'il ne faudrait qu'aménager ? Les femmes ont trop partie liée avec la nature, le monde créé, pour céder volontiers aux séductions de l'infini, à la tentation de l'illimité, ou seulement du symbolique. La résistance du réel les rend humbles et, dans l'amour, un visage, souvent, suffirait à contenir, à commuer les élans qui les visitent.
Laissant à l'homme les constructions audacieuses, les perspectives et les systèmes, elles intègrent dans leur art l'expérience du quotidien, leurs rapports avec l'émiettement, la dispersion. Aussi leur création a-t-elle toujours brillé dans le détail, lequel s'élève, par son exécution, à la richesse d'un tout.
Mettre en parallèle une valenciennes et les fresques de Giotto à Assise n'a de sens. Reste que le moindre détail de la broderie enferme une telle den­sité de patience, de délicatesse, de minutie, de ferveur, d'application extrêmes, qu'il nous introduit à la notion, à la sensation de l'absolu. De quoi rêver à un vé­ritable éloge du détail qui réhabiliterait l'œuvre de certaines femmes considérée pour un dénombrement de leur territoire propre effectué au filtre de leurs sens.
Leur soumission au quotidien, à la constance des cycles, pré­servent sans doute les femmes du profond égarement, de la détermination farouche et quasi désespérée dont procèdent maintes œuvres capitales. À moins qu'elles ne pensent que l'extravagance et la démesure leur siéent mal à nos yeux, et qu'une œuvre d'elles qui serait le fruit d'un monstrueux renoncement à la vie mettrait par trop en évidence leur versant viril.
Non, nul équivalent de Vinci, Dante, Bach, Molière, Kant ou Maillol. Pour­tant l'histoire abonde en œuvres de femmes qui ressortissent à l'authentique génie. L'ampleur, la puissance, la richesse sont moindres, – l'époque, les préjugés, le genre adopté, l'expérience et les forces du créateur ayant imposé leurs limites ; mais ce sont purs génies et non artistes de talent, que Louise Moillon, Berthe Morisot, Séraphine de Senlis, Camille Claudel ou Leonor Fini, pour s'en tenir aux arts plastiques et à la seule France. Quant à nous toucher, il ne manque pas de jours où l'île nous retient, nous réjouit infiniment plus que tel vaste continent.
Il n'est, en fait, guère de domaines où le génie féminin ne se rencontre, y compris le politique et le spirituel, ou même celui des sciences pures comme en té­moignent les travaux de Marie Gaetane Agnesi ou de Sophie Germain. Cependant, la lit­térature a retenu tant de figures de femmes de premier plan, qu'il est tentant d'en observer les modalités en ce domaine – après toutefois que soit faite une remarque d'importance. Car, en notre pays, il ne man­qua pas de pères, aux XVe et XVIe siècles, pour faire instruire leurs filles. À une certaine Clémence de Bourges, Louise Labé écrit, en 1555 : « Étant venu le temps, ma­demoiselle, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appli­quer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la commodité doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre. »
Toutes celles qui le pouvaient suivirent-elles ce conseil ? Il est si ai­sé, si rassurant, de se plier à l'ordre des choses, de s'en remettre à l'Autre de vo­tre destin ; et si inconfortable de refuser, d'affronter ; si douloureux d'astrein­dre un moi peu enclin au labeur soutenu et fastidieux, surtout quand votre entourage vous fournit en alibis, faisant ainsi taire en vous la mauvaise conscience... Et s'il y avait eu, hier, celles qui cédèrent aux séductions de la servilité, et celles que rien, ni les sujétions familiales ni les préjugés régnants, et pas même les structures en place, ne put empêcher, à leur corps défendant, de devenir aventurières, exploratrices, danseuses, actrices – écrivains ?
Le lettré qui, au siècle dernier, entendait parler de littérature féminine esquissait une moue : comme la littérature régionaliste ou populaire, il s'agissait pour lui d'une production en marge et en deçà de la Littérature, celle que ne vient restreindre aucun qualifi­catif, pure qu'elle est de toute considération du sexe de l'auteur.
Tous les griefs du lecteur délicat, cependant, ne valaient pas également, et il y aurait eu quelque injustice à reprocher aux femmes, eu égard à leur expérience li­mitée, de n'avoir excellé que dans le roman, le récit, la poésie, l'autobiographie, la lettre, le journal intime – ce qui faisait dire à un Oscar Wilde qu'elles ne savaient parler « que de leurs intérieurs et de leur intérieur. » Au reste, un Montaigne, pour s'examiner avec un scrupule infini, ne s'en hisse pas moins à l'uni­versel, et nous devons à l'égotisme, à 1'intimisme, de rares joies de lecteur.
Et pas davantage ne devrait-on blâmer les femmes d'avoir fait, de l'amour, le thème majeur de leur inspiration puisqu'à mille odes et élégies, incantations et déplorations où l'hom­me a fixé toutes les nuances du sentiment amoureux, ne répondent qu'un nombre restreint de témoignages de premier plan émanés de l'autre sexe... C'est par les pouvoirs de l'invention, de l'écriture, de la composition, et non par le genre ou le thème, qu'un ouvrage ressortit à la littérature, qu'il acquiert le statut de chef-d'œuvre.

***

Les Murmures de l'amour

L'amoureuse
Pardon de te le dire, mais la privation de toi me fait, à la longue, écorchée, ébréchée, pleine de hargne. Pardon, oui, car voici que tu reviens en moi, ou plutôt que je retrouve mes rives, mon lit – et que je m'écoule vers toi. Voici que tu m'orientes et me gouvernes à nouveau.
Voici que mes yeux frangés de larmes font le ciel plus clair. Sans doute parce qu'il y a, pour moi, dans la morte saison de l'absence, plus haut que le désir : la tendresse.

L'amoureux
Le crépuscule a déjà envahi le ciel, imprégné le sable ; et tu es face à cette chose pure : le soir au bord de la mer. Je m'approche sans bruit et me place derrière toi. Sans te retourner, tu t'appuies comme on s'adosse à un tronc, tes mains s'ouvrant vers l'arrière. A l'arbre que tu fais de moi, tu donnes le feuillage sombre qui prend naissance en tes cheveux et se développe là-bas, jusque dans le noir de la vague. Ne bouge pas, laisse-toi ainsi dériver, debout, au fil de « notre sang commun »…

François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.

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mercredi

15 février 2012

SENTEURS II
(3)
*
J'ai refermé chaque fiole du coffret avec le sentiment d'avoir reçu d'elle une leçon d'humilité. On peut, avec plus ou moins de fortune, « donner à voir, à entendre, à goûter… » Je n'aurai su suggérer le climat tout « ordre et beauté / Luxe, calme et volupté » que figure la toile de Matisse* : Le Bonheur de vivre, et que les « parfums de la Bible » s'emploient à perpétuer comme pour attester l'existence d'un Paradis perdu.
Plus encore que l'odeur commune, le parfum relève de l'ineffable. Et d'abord dans sa genèse : par quel sortilège l'air peut-il se muer en baume, et l'espace proche se filigraner de sommités florales ?
Mais d'abord quelle est cette présence sans contours qui s'immisce en tiers entre celui ou celle que je vois, avec qui je m'entretiens, et moi ? Est-elle là en médiatrice qui d'avance déploierait ses bons offices ? Ou veut-on, par un dérivatif, me donner le change ?
Force est d'admettre que cette présence me tend un miroir où je me vois respirer non comme à l'accoutumée, par un mouvement réflexe, mais avec lenteur, application, en me pénétrant de la faveur qui m'est faite. Et l'air, par la grâce du parfum, se teinte aux couleurs d'une Séraphine de Senlis ; il s'étoffe, se fait substance que je hume – et je suis donc vivant et bel et bien de chair. J'habite une terre où il y eut, à perte de mémoire, des contrées nommées Croissant fertile, Arabie heureuse…
Et que l'on se sent donc plein d'indulgence pour ceux qui, l'âme débarrassée de ses noirceurs par de telles senteurs, s'adonnaient au nonchaloir, aux enlacements amoureux… La plage vous dispose à l'allongement ; le parfum y ajoute la démission : n'intercède-t-il pas pour le mortel que nous sommes ? N'accédons-nous pas, par lui, à un Séjour où l'on ne saurait pas plus s'altérer que ce ciel scintillant de fine silice ?
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L'homme moderne a ses parfums, dont la couleur, la discrète raucité, soulignent les marques du masculin – en en retirant la rudesse. Mais c'est pour nos compagnes qu'oeuvrent la plupart des experts en fragrances. Le joaillier souhaite faire valoir un cou, un poignet, une oreille de femme, notre esprit créditant celle qui porte des bijoux d'un surcroît de valeur (Et c'est ainsi que font grande figure dans le beau monde des statues plaquées or.)
Le luxe que vise un créateur de parfums est moins ostentatoire. Foin de ces pianistes de concert qui vous plaquent un accord pour susciter les applaudissements, et foin de ces femmes-présentoirs sur qui perles et pierreries paraîtront toujours des pièces rapportées – qui dénoncent les ridules sur lesquelles elles reposent.
C'est par sa peau entière – vêtue, suggérée, arborée –, que regarde la femme, et qu'elle se sent considérée. Aux soins divers d'en affermir la texture. Pourtant, ne risque-t-elle pas de paraître effacée, sans saveur, parmi tant et tant d'épidermes et denses et de belle carnation ? Les bijoux font diversion, ou ils dénoncent la superbe, l'outrecuidance, la vénalité de qui en fait étalage. Ils s'interposent, et toujours dissuadent l'homme de qualité.
Mais le parfum ! – « Comme le mien m'expose, sans que ma pudeur s'en alarme ! Comme, choisi avec discernement, il me dépeint, me dévoile aux yeux des plus sagaces ! Oui, je suis femme sensuelle, amie des velours, des mets fins – et des chats ! Mon parfum devrait vous dire que je jouis d'une belle santé, que j'ai la dent solide et le cheveu élastique sous le peigne. Mais que j'aime aussi, parfois, me pelotonner sur moi-même dans la pénombre – et seule, seule (suis-je assez claire ?) comme en mes quinze ans… »
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– « Mon eau de toilette me convient tout à fait. Qui la respire, sait que je suis une femme vigoureuse, aux membres déliés, sans noirceur d'âme. Un rien me va, et j'ai des doigts agiles – pour l'aiguille et pour le puits d'amour. Je voudrais être, pour qui m'aimera, rose trémière et pain d'épices au miel. Je crois, et tant pis si la vie me détrompe, à la droiture, à la durée. Aux haltes face à face, en sous-bois… »
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Hormis les perles, rondes ou ovales, les diamants, rubis, saphirs, sont taillés à facettes ; un jonc se réduit à un cercle. Le parfum, lui, s'accorde aux arabesques du corps féminin ; il les dissout, les épanche, les dissémine ; il en publie la lascivité, et nous nous en pénétrons ! C'est une peau et combien suave, une peau dans sa nudité, que nous humons aussi intensément que si notre face y reposait, paupières closes.
Le luxe lui est consubstantiel ou plutôt il lui fut infusé. Passante en notre vie, cette femme odorante, odoriférante, avoue venir de très loin. Et que si elle a traversé des vergers en Hespérides, elle dut cheminer en de semi-déserts où croissent balsamiers et térébinthes, cistes et genévriers.
À l'élu, le privilège de découvrir qu'elle a aussi traversé des marais salants, des bras de mer au reflux, de l'eau jusqu'à la taille.

* Fondation Barnes, Philadelphie, 1905.
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Les Murmures de l'amour

L'amoureuse
****Seulement cela: être, chacun, le cadeau de l'autre. L'offrande perpétuelle.

L'amoureux
Que de fois, je suis tenté de m'éloigner de trois pas pour considérer – enfin ! – celle qui me parle ou simplement qui vit à mes côtés en sachant si bien faire droit au silence…
Mais, à l'inverse, que je voudrais me voir un moment par tes yeux, pour mesurer le prix que j'ai pour toi – et peut-être me rassurer !
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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1er février 2012



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N'est-ce pas Judith que je vois se parfumer avant de pénétrer dans le camp d'Holopherne ? Esther que l'on massa six mois avec de l'huile de myrrhe, puis six autres mois avec de l'huile de baumier, avant de la présenter au roi Assuérus ? Et celle-ci qui répand une livre de « vrai nard » sur les pieds d'un homme, ne serait-elle pas Marie de Béthanie ? Cependant que la Reine de Saba prodigue force aromates au Roi Salomon, et que Hatshepsout attend que ses bateaux lui rapportent encens et myrrhe du « Pays de Pount ».
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Je vois. J'entends aussi. J'entends la Sulamite louanger son époux :
– « Tandis que le Roi est en son enclos / mon nard donne son parfum. / Mon Bien-aimé est un sachet de myrrhe, / qui repose entre mes seins. […] »
Et l'époux de lui répondre :
– « Tes jets font un verger de grenadiers / et tu as les plus rares essences : / le nard et le safran, le roseau odorant et le cinnamome, / avec tous les arbres à encens ; / le myrrhe et l'aloès, / avec les plus fins arômes. […] »
Ah ! il est temps d'avoir part à ce qui suffit aux dieux pour perpétuer leur essence, en ce qu'il transmue l'air en un nectar intemporel proche de « l'or du temps » de l'alchimie poétique.
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Des hommes, toujours, se sont eux-mêmes parfumés, quitte à voiler leur part virile ; à paraître pactiser avec le féminin.
Les parfums de la Bible ont d'abord le statut d'offrande. Au dieu, au puissant, à l'être qu'on veut séduire. Et que l'arôme valide vos paroles flatteuses ; voire, qu'il tienne lieu d'éloge. C'est alors à bouche close que la femme présente ses lettres de créance à celui qu'elle avoue pour seigneur et maître. Lequel entend distinctement le message :
– « Jette sur moi ton regard. Je suis noire mais je suis belle…, et mon parfum t'est promesse d'une fille à ton exacte convenance. La Terre abonde en épouses dociles, industrieuses – ce que je serai. Mais sens comme l'air, autour de moi, se réjouit que je sois. Ce que tu respires, c'est la succulence de ma chair – à mordiller ; c'est la bénignité d'un cœur qui te fait pleine allégeance. Élis-moi entre toutes : je serai ta servante et bien davantage : la couche où répandre ton loisir. Je serai la belle saison de ta vie. »
Parfumée, la femme se meut nimbée d'une bonne grâce qui l'introduit et plaide sa cause. Qui la prolonge et nous permet, la regardant s'éloigner, de mesurer ce qui nous échappe. Le même parfum qui, se faisant exhalaison de cassolette, donne au présent obligeance, fécondité, peut devenir sillage, soupir ; ainsi quand Cléopâtre quittant Marc-Antoine fait imprégner les voiles de son navire d'essences parfumées, pour que son souvenir s'attarde sur les rivages qu'elle abandonne.
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« J'ai recouvert mon lit de couvertures, d'étoffes multicolores, de lin d'Égypte. J'ai aspergé ma couche de myrrhe, d'aloès, de cinnamome. »
(Ce sont là paroles d'amoureuse qui veut séduire, et qu'à l'image du dernier parfum nommé, on imagine jeune, agreste, loyale.)
De proches berceaux de verdure, me viennent, par une brise nonchalante, des effluences de tilleul en fleur, de pulpe de pomme sous la dent, combattues d'une âcreté attachée à l'écorce du cannelier d'origine. Et que voilà donc une couche où s'étendre à pleine face, fraîcheur et épices mêlées !
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Exsudation résineuse, le storax me parle avec mesure de prairie, de pinède s'échauffant, de bouquets de girofliers, d'enclos de vanilliers. Officieux, persuasif, il me promet bénévolence à satiété. Et me voici penché au-dessus d'une coupe d'abricots rebondis. Aux lèvres, le soupçon de sucre qui s'attache au pédoncule d'un pétale d'œillet. Un effluve de benjoin ourlant mes narines.
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L'oliban aussi sourd d'une écorce. Solaire, il est « l'encens mâle » des Anciens. Il induit la touffeur, appelle le feu de la fumigation qui nous élèvera, décanté, au-dessus de notre état. Pourquoi, dès lors, en tant de chaude clarté, voir pendre des draperies de bure – qui s'interposent entre le divin et moi ? D'où vient que, flatté d'une veine de citronnelle, j'entende la note réitérée d'un glas ?
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Que louée soit la myrrhe entre tous les parfums pour sa tiédeur de giron, sa cordialité de bon aloi, sa suavité d'héliotrope, de giroflée, que soutient l'exhalaison d'un mandarinier constellé de fruits. Dans l'espace tendu de velours, de gaze, de mousseline, passent des lueurs de l'or même qu'apportent les Rois Mages. On éveille, on caresse mes muqueuses, et c'est un tel contentement, qu'il me tient lieu de manne.
Par cette odeur cérémonielle, j'accède à la Fable ; soustrait à la durée, à la corruption de la chair – l'odeur dite de sainteté ! –, je suis témoin d'un avènement continu.
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J'avais, avec la myrrhe, part au divin. Le nard me confère la divinité. Mellifluent, il fait plus qu'oindre, féconder, mon espace interne. Ample, intense, il s'empresse, me déborde, m'enveloppe, me convertit à sa suprême exquisité. Il me fait captif d'une félicité chamarrée d'accents de viole de gambe.
De son origine racinaire, le nard se souvient de l'humus, mais c'est pour mieux me faire priser le miraculeux dosage de géranium, de rose ancienne et de framboise que j'y perçois. Élixir aérien, il me hisse en une région éthérée où le seul état concevable, admis, a nom Béatitude.
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Les Murmures de l'amour
L'amoureuse
Avec toi, je puis accepter ce qui altère ou détruit – et d'abord le temps. Avec toi, je consens à vieillir.
Le scandale n'est pas de devoir mourir, mais de vivre médiocrement ce qui, pour moi, se traduirait par : ne pouvoir plus graviter autour de toi.
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L'amoureux
Même si elle mène à la mort, quelle belle pente s'étend devant nous… À l'image de celles que le vent développe quand on le fournit de sable, et qui sont une caresse pour l'œil — à l'égal de ta chute de reins !
Pourtant, pourtant, comme il va être plus amer de mourir, à présent que je te connais !

François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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jeudi

15 janvier 2012

SENTEURS II
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1
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A-t-on donné à l'olfaction la place éminente qui lui revient parmi nos sens ? Sans doute, privé de la vue, je ne vais plus qu'à tâtons en ce monde. Que mes doigts deviennent gourds, et je n'ai plus que les moignons d'ailes des oiseaux marcheurs. Que je perde le goût, et lèvres, langue, palais, ne font plus courir en ma chair les moires de la saveur. Que les sons, criards ou mélodieux, ne soient plus relayés par mon oreille, et je vis en plongée perpétuelle dans le silence – arbre d'hiver, rivage déserté par la rumeur marine, vivant qui n'entend pas les chassés de son sang sur l'oreiller, dans l'insomnie.
L'odeur, elle, est plus qu'une impression reçue que le corps, l'esprit, traitent à leur gré. Elle est visitation, et du plus intime, du plus trouble de l'être. Invisible, insaisissable, elle s'épand, continue ou par bouffées, à partir d'une source qu'il nous faut identifier, ainsi qu'en réponse à un signe qu'on nous ferait.
Par notre inspiration, elle pollinise d'un coup, en un toucher immatériel, le moindre diverticule de notre arbre respiratoire – en creux. Volatile, elle est esprit, comme on le dit du produit d'une distillation, mais aussi de l'elfe ou du sylphe. Et c'est merveille comme elle s'amalgame à nos « esprits animaux » de l'antique médecine ; comme elle les dispose à l'adhésion ou au rejet !
Haleine, elle colore notre souffle vital ; elle s'insinue en ses racines – fasciculées ; et elle gagne notre âme. Qui douterait de ses pouvoirs de prégnance n'a qu'à humer un vieux livre longtemps confiné dans une armoire, un bouquet d'immortelles, un vêtement depuis peu quitté. Nous ne faisons pas revivre en nous la personne d'un disparu en contemplant ses effigies – obstinément à distance ; en écoutant sa voix qui, à peine éteinte, nous rend à notre solitude. Mais qu'on enfouisse le visage en un vêtement qui voisinait sa peau et ne fut lavé, et l'on sera à la fois ébloui et désespéré de sa présence d'absence.
« Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux […] ». Leur seul aspect n'aurait pu conduire Baudelaire à voir tout « un hémisphère dans une chevelure ». Mais leur odeur nous vaut, sous sa plume, une évocation extatique de navigations, de paysages, de climats. Elle fait office, dans l'imaginaire du poète, d'estuaire aux rives démesurément ouvertes sur le grand large et ses contrées propres à combler une sensualité avide et diverse.
À presser sur sa face la lourde et chaude chevelure de sa maîtresse, le poète sent affluer, se bousculer en lui, souvenirs, appels, nostalgies, allégories, en une telle expansion de vie , soudaine et violente, que nul spectacle, nulle musique, ne l'eussent portée à ce degré.
Parce qu'elle sait, par menées captieuses, circonvenir le mieux enfoui, en nous, c'est tout l'être en son plus lointain passé, en son présent – d'un coup opulent -, en son proche futur, qui se fait caisse de résonance pour ce qui l'attouche. Et le goût même, que l'odeur précède, soutient, confirme, de s'en aviver et d'en accroître son crédit.
Les mœurs en vigueur, dont il eût à pâtir, dissuadèrent le poète des Fleurs du Mal de célébrer l'odor di femina – et quelles images il en eût tiré, de l'œillet où le paludier ramasse le sel en fleur, aux ateliers de pelleterie ; des petits ports à marée basse, des grèves de galets nappées de laminaires au grand soleil, des étals d'amandes de mer, aux soirs de fenaison ou à une touffe de santoline qu'on froisse à deux mains, et à tout ce qui, dans le jour le plus clair, jette une ombre chaude sur notre âme…
Puissance des parfums ! Comme par magie, l'air que nous respirons nous devient favorable. On nous sourit – de près? de loin ? – d'un sourire obligeant. Ce qui nous met en état de moindre défense, garde baissée, attentif à ce qu'on nous murmure, enclin à l'acquiescement. Seuls les esprits chagrins, rétifs aux égards, ou affligés de lucidité, flairent en la fragrance un piège plus déloyal d'exhaler la bienveilllance. Ils tiennent en piètre estime les poètes, poétesses,, qui célébrèrent tel « doux parfum ». (Comme si les moins tapageurs de ceux-ci n'étaient pas les plus fallacieux !)
Au vrai, les poètes sont gens qui, vivant au-dessus de leurs moyens, sont conduits à se payer de mots. La myrrhe, le nard, le cinnamome, sont des noms relevés que vous fournit tout dictionnaire de rimes quand sort un frais parfum des touffes d'asphodèles et que, Booz endormi, tout repose dans Ur et dans Jérimadeth.
Ils ne seraient demeurés pour moi que des noms – au demeurant capables de faire se lever, à l'horizon d'Orient, une théorie de hautes et fortes femmes – si l'on ne m'avait offert un coffret de sept fioles des Parfums de la Bible*
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Que j'ouvre une à une.

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* Luxembourg, Éditions Inspir, 1997.
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Volontiers, en ton absence, je porte gourmette, bracelet et bague ; mais ce n'est que pour l'agrément de les retirer, posément, avec un rien de solennité, comme on renoncerait aux insignes de son grade, un peu avant que tu ne reviennes. Et c'est l'âme, en cela, plus encore que le corps, qui se dépouille de l'inutile, se défait de ses entraves ; l'âme qui s'apprête à paraître nue devant son… créateur.
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L'amoureux
Est-elle reçue, cette expression populaire : « à la main » pour signifier la convenance, l'accord d'une main avec l'outil, l'objet qu'elle saisit, qu'elle utilise ? Toujours est-il que tu es… « à ma main ».
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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dimanche

1er janvier 2012












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VAGUES

VI

Saveur des vagues qui ne retombent pas

Elles rejettent la mer dans son passé.

René Char




– « Vous avez parlé d'ergs et de barkhanes. Ne sont-ce pas là des termes propres au désert ? »

Assurément, mais je vois dans l'erg une mer apparemment figée, comme fossile, avec, à perte de vue, des vagues dont la conformation semble l'épure des flots marins. Nul épanchement d'écume, certes ; nul renversement, déferlement de la masse : un charme, tombé d'un ciel impavide, tient le paysage sous hypnose.

Immobilisés, sont les longs rouleaux parallèles de la houle ; stables, les pyramides érodées nées de la rencontre de plusieurs chaînons aux versants sinueusement striés de vermoulures ou des sillons d'une herse – réplique des ripple-marks des dévers de plages au reflux.

L'océan est de l'instant, du reflet fugitif, de l'incessante métamorphose Ici, en ces contrées subjuguées, s'impose le mot de Saint-John Perse pour qui « l'éternité bâille dans les sables ».


Le sable. Ce qui frange les falaises ; ce que la nappe littorale égalise d'une volte de la paume, comme pour offrir à l'humain l'esplanade et la couche conjuguées. Celui du désert, en revanche, se fait obstacle montueux et ne tolère le vivant. (Que les carcasses éparses l'en avertissent !) Il le désoriente mieux que ne ferait une forêt ; il l'exténue par dessiccation. Ainsi vit-on maints conquérants vaincus par l'infime : il suffit qu'il soit en nombre infini.

L'impatience, l'agitation, la brusquerie, sont des eaux océaniques ; la constance, l'apathie, sont du désert – océan minéral assujetti à l'écorce terrestre, et que seul le vent peut émouvoir.

Que s'offre à celui-ci un empire liquide à parcourir, et on le voit précipiter, en un halètement désordonné, la respiration des flots ; brouiller leurs contours, insuffler la violence dans ce qui n'était que vigueur ; se conduire en joueur d'échecs qui, mat, renverserait, du tranchant de la main, les pièces du jeu.

Mais en présence du désert, le vent donne libre cours à ses pouvoirs de polisseur ; et c'est plaisir de les exercer sur un relief aussi friable. Il faut des siècles aux vagues pour user le roc, de leurs gencives. Un flanc de dune cède de ses grains à un souffle soutenu – et il en scintille, en poudroie. Le temps océanique est heurté, malmené, traversé d'éboulements, de fractures. Que se lève le vent du désert, sauf en tempête, et s'établit un temps de sablier,égal et mince. Proche du temps sidéral ? L'infiniment petit, l'infiniment grand, s'amalgament en un chuintement uni qui erre dans l'espace, si éloigné des tuttis de grand orchestre des océans.

Le vent, le sable. Le vent de sable. Le vent qui s'est fait sable de corrasion. Nous voici face à l'incorruptible, à l'intemporel. À la longanimité. Et l'on conçoit que des hommes en quête du divin aient préféré le désert à une cellule monacale. Où trouver une rumeur qui vous susurre aussi obstinément les mots de poussière, et d'ossements ? Celui, non moins distinct, la diérèse de rigueur, d'enfouissement ? L'océan a des débordements d'une heure ou d'un jour, mais l'avancée pateline, insensible, d'une vague de sable ! Nul raz-de-marée brisant l'enclos, dévastant les édifices de l'homme infatué de soi. Mais procéder comme neige tombant de nuit en silence jusqu'à obstruer ses chemins ; et, grain à grain, l'assiéger, l'étouffer d'un bâillon de sable ! Mais réduire sa palmeraie à des bouquets de rameaux étiques ; mais éteindre tout à fait le bredouillis des sources !

Qu'une vague tapageuse abatte l'homme, et on le voit souvent se relever. Celle du désert le rature sans autre bruit qu'un grignotis de hamster.







Il est de grands déserts littoraux, tel celui de Namibie. Deux empires coexistent alors, le rivage pour frontière commune. Nul affrontement. Tous deux, par marée montante, sont tournés vers le continent. Une même dissymétrie affecte leurs vagues. Un même vent chevauche les versants en pente douce, et tout le paysage en est orienté. Bien que perclus de pesanteur, le désert ne saurait redouter ces hordes d'assaillants dont la progression se résout en piétinements de vigognes, soumis à revirements périodiques. Tandis qu'avancer à pas de loup comme les ombres du soir, sans même avoir à craindre la mort du soleil. Mais être – ce qu'apprirent Sumer, Assur, Ninive et Babylone – la forme ultime, irréductible, du créé !...


Beauté de l'erg ! À perte de vue, une étendue d'orbes semi-fermés où s'esquisse le hamac ; un champ d'accents circonflexes ; une nuée de grands oiseaux étendant, ployant leurs ailes pour l'envol ; une armada, voiles hissées ; innombrable, la figure de l'élan, de la détente, en leur amorce ; de la palpitation du minéral. Ce n'est plus « Zénon immobile à grands pas », mais l'océan accourant sur place ; mais – avec arrêt sur l'image – la pullulation de l'afflux. Et comme les vagues se donnent la main, ainsi que dans le jeu de l'épervier ! Et le beau mime de l'empressement ordonné !


Quelles régions du monde abondent, plus que les ergs, en formes féminines ? Ici, des femmes allongées sur le ventre, côte à côte, nous rappellent la flexuosité de leurs dorsaux, le rebond de leurs chutes de reins ; là, ce sont des torses d'adolescentes travaillés par la surrection de seins à pointe mousse ; ce croissant de barkhane s'est modelé selon la courbe d'une hanche d'odalisque ; partout distincts ou assemblés, fondus, des linéaments suggèrent, au féminin, épaules, tailles, genoux et flancs, sangles abdominales, bassins et croupes, et confluents de cuisses – aines parfaites.

Acerbe est la crête des dunes, à l'image des contours de jeune femme, mais, comme eux, adoucie d'un pollen de suavité. Ce qui nous vaut des ombres onctueuses où passe le mouvement d'une main d'homme qui, planante, se relève en fin de caresse.


Si je me tais, c'est que j'entends le Sage murmurer :

« Mon œil pourrait se réjouir de ce que vous célébrez. Mais vos vagues de toute sorte portent en elles la soif et l'âpreté, qu'elles disséminent dans les airs. Et de même la femme. Laissez-moi préférer le filet d'eau qui sourd de la roche et que je recueille au creux de mes mains accolées. Seule, avec quelle douceur, quel discernement, elle sait me parler de concombre, de cresson, de pastèque, de cœur de salade et de menthe poivrée qui croît au pied des margelles de puits… »

À quoi je ne trouve rien à répondre.


















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