* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


dimanche

15 mars 15 L'ARBRE EN SES SAISONS L'Hiver

HIVER 
*

*


*
   Le bas de la coupole céleste se serait-il crevassé ? Nullement. L'effeuillaison achevée, l'arbre nous montre son épure. Il était masse d'ombre, verte le plus souvent ; le vent s'y enchevêtrait : il ne lui oppose plus de résistance.
   Son feuillage lui tenait lieu de chair. Voici, récuré, son squelette où se révèle, par ses diversions, repentirs, nodosités, quelles difficultés on eut le plus souvent à grandir. Si la mise à nu du hêtre met en valeur ce que sa membrure a de délié, de féminin, celle du chêne rend le ciel grimaçant. Elle dit une croissance à tâtons, en quête de. D'espace, de lumière ; le mot d'ordre implicite étant de s'éployer en éventail sur toute face.
µ
   Le bois. À cela, l'arbre est réduit, qui seul importe à la plupart.
– Est-il bon à abattre ? Pour quel usage, la matière ligneuse étant si diverse, se prêtant à mille destination ? Car l'hiver nous rappelle que l'arbre est d'abord bois – à fendre, trancher, débiter, distiller … À brûler, et nous lui devons alors, en voie d'extinction, cette modalité de « l'or du temps » quand, au cœur de la nuit, la pivoine d'un feu dans l'âtre induit un climat de songerie intemporelle (sont-ce les flammes des Caravagesques ?), de poignante tendresse, dans « la fraîcheur du feu » pour reprendre l'image d'Éluard …
   Feuillu, on le voyait fuser du sol et donner tous les signes de la prodigalité dispensée à la ronde. Nul tourment apparent, mais la sérénité de qui sait pouvoir subvenir à ses besoins. Une image trompeuse que l'hiver infirme. Comment ne pas voir en ces bras convulsés, en ces longs doigts effilés tendus vers le ciel, implorations, supplications, ainsi qu'en pays de famine ? À moins qu'on n'y voie l'équivalent aérien du système racinaire ; et, par les contorsions des moindres brindilles, de supputer la puissance d'aspiration de l'arbre.
   À moins, encore, qu'on voie là, dressée, l'aire de réception d'un fleuve nourri et bref se jetant dans la terre. Plus justement, l'image d'un ruissellement fossile qui ferait, avec les racines, l'une de ces figures de carte à jouer qui se lisent dans les deux sens.
   Il n'importe. Ce qui fut, sur une patte héronnière, un feuillage profus, effervescent, une éponge gorgée d'ombre, n'est plus qu'une membrure lisible en ses infimes ramifications ; que perchoir à corbeaux qui la chargent de nuit. 
µ
   L'arbre pouvait tenter le coloriste, le poète ; il ne peut retenir que le gaveur. Il appartenait au monde vivant. Coi, plus immobile que jamais, on le rattacherait plutôt au règne minéral, et plus précisément aux empreintes laissées par les végétaux dans les terrains houillers.
*
   Devant un feuillage, une sensation de masse souple, pénétrable, nous gagne, et quelle fraîcheur on éprouverait à enfoncer les avant-bras dans cette eau verdie, suspendue ! L'arbre, en son dénuement, n'est plus que raideur et dureté, et comme réduit aux deux dimensions d'une gravure. Qui s'y hasarderait, serait bientôt agrippé, écorché, captif de rêts rigides – ou de fourches gigognes ! Nul enfant ne s'y percherait pour contempler les horizons ou échapper aux regards d'une mère inquiète criant : – « Où sont les enfants ? »
*
   Le ciel pâli noircît ce nœud de serpents, fines langues dardées, dont il nous donne une radioscopie. De cette étrange cardeuse à nuages, griffue, mais qui ne retient le moindre filament, comme elle ne fragmente plus l'averse en perles, en larmes.

*

*

*

 *
   Mort, cet arbre que nous avons connu si vigoureux ?
   Il reste d'interroger le botaniste, en oubliant la boutade de Gide dans Paludes : «  Quand on a posé une question à un philosophe et qu'il y a répondu, on ne comprend plus du tout ce qu'on lui avait demandé. »
   Mais rien d'inintelligible dans les explications de l'homme de sciences – qui, lui, ne se nourrit de concepts, mais d'observations ; et notre vocabulaire aura chance de s'enrichir de beaux mots.
   L'arbre n'est ni en sommeil, ni en hibernation, mais en dormance, une vie ralentie qui implique de subtiles et multiples métamorphoses pour à le protéger du froid, et rendre possible sa régénérescence.
   Les feuilles tombent quand leur abscission est prête : elles ne résisteraient pas au gel. Si certaines, bien que desséchées, vidées de leur substance qui a migré vers… l'ossature, demeurent en place les mois d'hiver, elles se détacheront des rameux par marcescence, ainsi que chez le chêne pubescent.
*
   J'écoute, sentant bien qu'il faut être familier du microscope pour se représenter les multiples réactions qui vont affecter les molécules organiques de réserve, aux fins d'abaisser, dans les vaisseaux, le point de congélation, cependant que s'épaississent les tissus de protection, telles les écailles des bourgeons.
 *
   J'écoute, une question aux lèvres :
– Mais quel signe détermine l'arbre à faire… la part du feu pour laisser le moins de prise à l'ennemi ; à se retrancher dans une manière de donjon ; en bref, à vivre sur un mode défensif ?
   Question qui rejoint celle-ci : – Quel signe ont perçu les oiseaux, les poissons qui se rassemblent, regard tourné vers une même direction, où se tiendrait un pôle d'attraction dont le magnétisme l'emporterait désormais sur toute motivation ?
   La réponse m'agrée : L'arbre est un grand vivant dont la croissance implique sensitivité, réactivité. Sous sa cuirasse d'écorce, en ses ténèbres, des molécules analogues à nos hormones, le renseignent sur les modulations du jour, de la nuit, de la bénignité de l'air ou de sa rigueur, et elles donnent des inflexions en conséquence. À ces perceptions, s'ajoute l'inexpliqué : pourquoi certains semis effectués en « lune montante » produisent-ils plus que faits en « lune descendante » ?
   Ne faut-il pas toujours en revenir au propos d'Hamlet : – « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horacio, que dans toute ta philosophie » ?
 *
   Savons-nous assez à quel point chaque saison de l'arbre dépend de la précédente et prépare la suivante ? Combien l'hiver même est, dans son apparente inertie, un temps d'élaboration ? Partant, quelle révérence il appelle de notre part.
   Mais qui, de nos jours, où d'immenses territoires forestiers disparaissent, arasés, partage l'indignation d'un Ronsard « contre les bûcherons de la forêt de Gastine ? » Qui a la peau déchirée par le grommellement d'une tronçonneuse ? 

1er mars 2015 SEXES ET GENRE (3)


IV
*
*
    Mes vaticinations feraient sourire, de condescendance, un embryologiste. Je ne les hasarde qu'en homme affirmé, désireux de comprendre qu'on puisse être irrésolu quant à son sexe, avec le sentiment d'une dissension entre l'apparence et le moi intime, sa sensibilité, ses aspirations ; condamné que l'on est à vivre en porte-à-faux parmi les humains, en être à qui la nature aurait joué un mauvais tour, lui attribuant un rôle à contre-emploi. Et n'y a-t-il pas lieu d'avoir mauvaise conscience, à se savoir autre que ce que l'on paraît ? N'y a-t-il pas là une modalité de l'usurpation d'identité ?
L'homme de science, qui supporte mal les approximations, m'interrompt.
    – « Disons que si, dès la conception, l'orientation sexuelle à venir est sous la dépendance des chromosomes (l'un d'eux étant différent pour la fille et le garçon), au tout début de la vie, le nouvel organisme est indifférencié. Les ébauches sont… neutres, plus exactement aptes à évoluer dans un sens ou dans l'autre. Puis viendra le temps de la différenciation. Les ébauches se développant, le plus souvent de façon nette, en réponse au sexe chromosomique et donnant des nouveaux-nés, puis des individus à l'évidence féminins ou masculins.
    Le plus souvent. Hormis les occurrences où l'indécision persiste, au moins partiellement, sous une forme plus ou moins masquée. Cause, pour l'individu, de malaise, de tourment : sa conduite, ses attachements déconcertent ; ils lui attirent mépris, exclusion, et parfois pire, comme si ses moeurs, ses amours, résultaient d'un libre choix. »     
                                    
    Nous devons aux gènes de nos ascendants. Dont à celle en qui, trois saisons durant, nous avons puisé, à même son souffle, son sang. J'ai la faiblesse de penser qu'une femme baguée de chair, chaque jour plus réjouie d'être femme, amoureuse d'un homme plein de révérence pour une compagne au ventre traversé de sursauts, ne donnera naissance à un enfant – fille ou garçon – qui sera en mal d'identité sexuelle.
    Alors que je vois, en revanche, tant de motifs pour que les réticences, les restrictions mentales d'une femme consciente du sort qui attend l'enfant, n'influencent ce qu'elle mettra au monde et ne brouillent le choix qu'eût fait la nature.
     Pensée qui me vient pour avoir entendu une femme d'âge, mère, et non des plus infortunées, me dire, comme je l'interrogeais sur la condition féminine : – « Je dirais d'abord que c'est bien compliqué… »
    Si « compliqué », que des légions de femmes ont vécu, vivent encore leur sort comme un châtiment indéfini ; une malédiction – et l'iniquité absolue ; quand si peu d'hommes de sens se feraient femme s'ils le pouvaient, devant la multiplicité, la lourdeur et la complexité des situations auxquelles le « deuxième sexe » doit faire face.
    Elle est, déclare l'homme, « la promesse qui ne sera pas tenue. » Pourquoi celle-ci le serait-elle ? La femme ne nous a rien promis. C'est notre fatuité qui nous abuse sur elle, en être à qui tout est dû ; si bien que, très tôt, la masse, la nasse de nos attentes, implicites ou non, l'entrave comme un réseau de lianes, avec lesquelles il lui faudra compter dans sa tentative d'être soi.
    Comment s'étonner qu'une femme dégrisée – ce qui est pléonasme – ne soliloque en ses termes, au début de sa grossesse :
     – « Donner le jour à une fille ? Pour qu'elle connaisse une « difficulté d'être » semblable à la mienne, ou plus profonde ? On dirait que, pour l'homme, la voie à suivre, les bifurcations qu'elle aura, procèdent de son libre-arbitre, et que beaucoup pourraient reprendre le "Je suis une force qui va."
    « Il ne se sait attendu par personne que lui-même, s'il a quelque fierté. Mais nous !... Enfants, nous nous devons d'être jolies, gracieuses, et de charmer les regards. Et qui dira que le regard qui se pose sur nous n'est pas plus exigeant que sur un garçon ? Que l'on ne nous conditionne pas à la soumission ? À être des exécutantes, dociles de surcroît ?
    « Jeunes filles, jeunes femmes, un labyrinthe nous attend. " Mille chemins ouverts" ? Nous n'avons pas cette aptitude qu'a l'homme de tenir tête à notre cœur ; de dissocier chair et sentiments ; de raison garder dans l'amour ; de faire la part du feu sans désespoir extrême.
    « Sa force, son autorité, sa position, peuvent bien faire illusion, en imposer. Nous savons, nous, que le roi est nu ; qu'il n'est même qu'un enfant tyrannique, mais démuni, perdu, dès que sa mère ne l'assiste.
    « Femme, nous n'avons de pires ennemis… de l'intérieur, que notre cœur, notre corps : ils nous aveuglent jusqu'à nous livrer aux mains d'un tortionnaire, d'un meurtrier. C'est l'exception ? Plus couramment, d'un oppresseur inconscient, et je revois cette amie que son mari avait rendue telle ces plantes qui s'étiolent sous un grand arbre, et qui, veuve, redevint pimpante, presque jolie.
    « Notre ventre, surtout, se fait le complice de nos malheurs, quand il nous fait pactiser avec l'homme, avec celui qui, seul, peut mettre fin à son dénuement ; à ce besoin qui le tenaille d'abriter un être, de se distendre pour le sentir croître, bouger – et quelle volupté, diffuse, indéfinie, que cette vie qui se nourrit de vous !
    « Faut-il vraiment souhaiter mettre au monde une fille, sachant sa condition d'asservie et d'abord à son corps ? Que, jeune fille, elle sera votre rivale – et ce spectacle, que je vis un jour dans la rue, d'un couple glorieux fait d'un père et de sa fille adolescente ; l'épouse, la mère, toute grise, marchant derrière ?
    « Souhaiter un garçon ? Son père, mieux que par une fille, se verrait perpétuer ; il formerait pour lui des projets plausibles, quand l'avenir d'une fille vous est imprévisible. Mais quel adulte serait-il ? Quelle conduite aurait-il avec "nous" ? Telle que ses pareils ? À moins qu'il ne s'attache à l'excès à moi, au point de ne trouver, dans sa vie affective, nulle autre femme digne d'être désirée, aimée ?
    « Quel coup de dés que de faire un enfant ! Pour son bonheur ? Pour son malheur, et le nôtre ? On n'en ferait aucun, à balancer comme je le fais. Quelle "chance" pour l'humanité que la plupart soient conçus dans l'irréflexion ou par inadvertance ! Mais l'on en voit les fruits... »
    La science lui apprendra bientôt de quel sexe est l'enfant qu'elle porte ; qu'elle va gorger d'elle-même neuf mois durant, et plus si elle l'allaite. Que rien ne passe en le fœtus, dans cette longue symbiose, des réticences de la mère, il se peut.
    Mais je tiens pour concevable, l'embryologiste me donnerait-il tort, que la pensée constante, inquiète, de la perspective des aléas inhérents à la condition féminine, de la somme des vertus qu'elle implique, des aubaines qu'elle requiert pour se sentir femme accomplie, puisse infléchir le libre jeu des chromosomes.

15 février 2015 SEXES ET GENRE (2)

III
   Sont à plaindre le rustre, le cynique, qui n'ont en eux la moindre empathie pour le féminin: ils ne sauraient éduquer à la déférence, aux égards réciproques. Mais l'adulte serait-il de qualité, qu'il doit se garder d'intervenir dans la lente appropriation par le jeune être de son sexe spécifique. Au plus peut-on souhaiter qu'un père, une mère apprennent à leurs fils à considérer filles et jeunes filles :
   – « Regardez ! Regardez comme tout paraît couler de source, avec elles ! Nous le savons : il en est de brusques, batailleuses ; de geignardes, de maniérées… Mais comme tout semble bien disposé, envers certaines, quoi qu'elles fassent ! À croire que les choses se plaisent avec elles… Elles sont moins fortes que vous ? La belle affaire ! Elles excellent où vous ne seriez que patauds. Elles pleurnichent pour un rien ? Elles ont une sensibilité, une affectivité, dont vous n'aurez jamais que l'embryon… »
   Le climat qu'induiraient de tels propos serait propre à affirmer filles et adolescentes dans leur identité de femme en devenir, plus que des prouesses les égalant à l'homme en inventivité, en efficacité. Il développerait leur vocation essentielle : recevoir en retour le bonheur qu'on se sent disposée à répandre.
   Les meilleures (La Bruyère l'a noté : il en est « de pires que nous ») rêvant de pouvoir dire, après la Jeune Captive « Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux. »
   Des hommes, des femmes, sont viscéralement attirés par des êtres de leur sexe. D'autres semblent éprouver la même gamme de sensations à caresser l'un ou l'une de leurs congénères ou un corps dissemblable.
   Pourraient-ils comprendre l'homme qui trouve, en la seule femme, la compagne avec qui reformer le couple originel ?
   Elle est l'Etrangère qui débouche un jour en marge de votre vie. Auriez-vous été le témoin, à faible distance, de sa formation, que la croissance d'une femme se fait toujours dans une ombre d'arrière-pays, longue, épaisse à traverser.
   Elle est l'Etrangère ; elle est Autre par son apparence, sa démarche, sa voix, son rire, le regard qu'elle pose sur les fleurs, les eaux, les tissus. Sur vous. Un regard interrogateur qui vous jauge, quand vos pareils n'ont guère à apprendre de l'homme, quand ils vous abordent.
   Ses contours, ses galbes, l'arabesque de ses déambulations, les modulations de sa voix, illustrent la suprématie de la courbe sur les lignes brisées, anguleuses, qui régissent l'homme. Ses ressources en patience, en dévouement, en courage stoïque, passent de loin les nôtres.
   Il faut le redire : si tant ne connurent que le joug du féminin, si elles furent, si elles sont, si malmenées, honnies, bafouées, mises à mort, n'est-ce pas pour avoir été, et être, jusque dans leur apparente soumission, la mauvaise conscience de l'homme – lequel s'éprouve ramené à ses piètres dimensions, situation insupportable qui appelle la violence ?
   La « Révolution culturelle » de Chine imposa l'uniformité dans les signes distinctifs des sexes. Le tyran mort, chaque jeune fille se revendiqua du genre féminin, et d'abord par le vêtement : « Je suis femme, et singulière, qu'on le sache, et d'abord par ma mise. L'uniforme bridait, arasait, mes inflorescences ; me privait du plaisir d'être distinguée, préférée, dans la foule ; de la fierté de pouvoir disposer de moi … »
   Aux prosélytes de la théorie du « genre », il faut dire : « Ne jetez pas le trouble chez qui ne connaît l'indécision. Ces vues que vous propagez ne sont ni de femmes qui se savourent, ni d'hommes sachant que plus une femme s'habite sans réserve, plus ils ont chance de s'en réjouir. Aux jeunes possesseurs d'un fier pénis, tenez plutôt ce langage : "Considérez sans morgue, les êtres qui en sont dépourvus, ils ont beaucoup à vous apprendre. Plus votre regard les fera femmes, plus l'homme, en vous, tiendra pour une faveur insigne que la femme soit". »
   Que nos catéchumènes se persuadent que leurs propos sont vécus par l'enfant comme une intrusion en un domaine qui relève de l'intime même ; comme une ingérence qui les met mal à l'aise, sentiment qu'ils n'éprouvent aucunement dans leurs jeux où, à l'insu des grandes personnes, on se découvre mutuellement avec un tel émoi qu'on en garde durablement le souvenir attendri – et choyé.
   En matière de sexualité, d'amours enfantines, les prémices n'ont de prix. L'immixtion précoce d'hommes , de femmes, chez qui la vie a retiré toute fraîcheur, et qui vous assènent leurs certitudes, fait penser à ceux qui, entre deux doigts, font ouvrir un bouton floral de fuchsia, de coquelicot, bien avant leur maturité. Une éclosion forcée qui prive maints garçons – je ne sais si cela vaut aussi pour les filles à notre égard – de grandir avec cette question obsédant leur esprit : – « Comment est-ce fait, une fille ? »
   De quoi, enfin instruit, se réjouir de nos différences.

1er février 2015 SEXES ET GENRE (1)

SEXES ET GENRE

 *
I
 *
   Qui a lu les pétulantes, caracolantes, Lettres à Sophie Volland n'ignore pas que Diderot avait, à un haut degré, « le goût du monde féminin ». Mais la lecture de ses pages « Sur les femmes » me le confirme, d'où j'extrais ces lignes qui furent si vraies en des nations « civilisées » ; qui le demeurent en tous pays où prévaut, omnipotente, la loi de l'homme.
   « La soumission à un maître qui lui déplaît est pour elle un supplice. J'ai vu une femme honnête frissonner d'horreur à l'approche de son époux, je l'ai vue se plonger dans le bain, et ne se croire jamais assez lavée de la souillure du devoir. Cette sorte de répugnance nous est presque inconnue. Notre organe est plus indulgent. Plusieurs femmes mouront sans avoir éprouvé l'extrême de la volupté.
   […] Organisées tout au contraire de nous, le mobile qui sollicite en elles la volupté est si délicat, et la source en est si éloignée, qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle ne vienne point ou qu'elle s'égare.
   […] Quand elles ont du génie, je leur en crois l'empreinte plus originale qu'en nous. »
   Que pèse, dans les pays soumis au patriarcat, le paralogisme qui ouvre Le Deuxième Sexe de Mme de Beauvoir, grande bourgeoise aux vastes loisirs, à l'abri du besoin, qui put refuser l'enfant ? Même, pourrait-on lui objecter, quand votre vie doit se gaspiller, jour après jour, en besognes diverses ? Et que l'on doit vivre parmi les cris, exigences, braillements ; soumise à la condescendance, au mépris du maître, à son pouvoir de répudiation ; à la polygamie ancestrale ? Parfois, de l'adolescence à la vieillesse, ne voyant, de la Création, de ses saisons, que ce qu'en laisse paraître l'étroit ajour de votre voile-camisole ?
   On devient femme, vraiment, sous la férule d'un père, de ses fils, puis d'un homme que vous n'avez pas choisi – et de sa mère despotique et rapace qui n'hésitera pas à provoquer votre mort dans l'espoir d'une nouvelle dot ?
   – Vous seriez devenue femme, Madame de Beauvoir, si mariée encore adolescente, vous sauviez été mère, à dix-sept ans, de quatre enfants ?
   La jeune fiancée, que je vois sourire en ce documentaire, se conforme à l'usage : elle paraît heureuse. Sauf qu'elle n'épouse pas celui qu'elle aime. Et qu'elle a, au cœur, l'effroi, le navrement, des « filles de condition » qu'on destinait au couvent. Ne la plaignons pas : outre la servitude à vie, elle aura la glorieuse faveur d'être le réceptacle séminal de son « seigneur ».
 ****
   *
On est devenue femme quand on adhère si étroitement à sa peau, qu'on la savoure sous toute caresse, et que jamais ne vous vient le regret de n'appartenir à l'autre sexe ; ce qui vous conduit à affirmer, avec contentement : « Ma peau me va comme un gant ! » – un propos qui détonnerait, chez l'auteur de Tout Compte fait, en dépit de sa réussite sociale.
   C'est qu'il faut pour être une femme (« ravie, ruisselante, épanouie sous la pluie, Barbara. ») de telles ressources sensorielles, viscérales, que les posséder vous conduit à vous préférer à l'homme, quitte à devoir supporter les multiples sujétions attachées à votre « genre ».
 *
II
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   C'est à profusion que chaque jour, pour perpétuer et étendre la vie, la Nature doit produire. Il lui arrive de balancer sur la forme, l'organisation de ses créatures, voire de se fourvoyer. Et c'est ainsi que se rencontrent une sensibilité toute féminine en un corps masculin ; des aspirations d'homme dans un corps féminin, ce qui fait, de certaines filles, des « garçons manqués ».
   Des êtres composent avec ces inadvertances, ces bévues. D'autres souffrent de ce divorce entre apparence et identité vécue, au point de demander à la chirurgie de rétablir la cohérence, l'unité, entre le moi profond et l'aspect.
   De même voit-on des hommes, des femmes, que leur affectivité, leurs pulsions, portent vers leurs semblables, pour des unions longtemps considérées « contre nature ».
   Cela n'appelle de jugements, moins encore d'exclusion. Il reste que le prosélytisme pour un troisième sexe, n'est de mise dans la prime éducation, quand se prononcent, se façonnent, les identités sexuelles.
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   J'ai rencontré des femmes qui épousaient mal leur conformation. J'en ai rencontré qui – amours, activités, situation en ce monde –, occupaient au plus près leur peau.
   Des femmes reprendraient le cri de l'Antigone d'Anouilh : « Ai-je assez pleuré d'être une fille ! » ? Plus nombreuses sont celles qui se tiennent pour satisfaites d'avoir un corps, un maintien, une démarche, qui vous assurent une fluidité de gestes refusée à l'homme, tous vos mouvements se fondant, s'annulant sans scories. Avec, néanmoins, un sillage pour escorte ; la grâce s'alliant à la nécessité. A quoi s'ajoute un timbre de voix qui dit l'enfance non révoquée.
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   On devient femme quand on le peut, en conquérant son indépendance, en récusant le statut d'objet pour celui de personne, de sujette qui fait droit à ses dons. Mais parvenir à son autonomie ne saurait être une fin en soi. Une carrière, une activité créatrice, suffiraient à combler une femme ?
   On connaît le mot amer de Mme de Staël pour qui la gloire était « le deuil éclatant du bonheur. » Car bonheur est un mot de femme. Cause, pour elles, de tant de déboires et de malheurs, mais un mot qui implique amour durable et descendance en manière de perpétuation. Afin de ne pas terminer la chronique de sa vie par les mots désabusés de Mme de Beauvoir, encore ne savait-elle à quel degré, et quelle interprétation qu'elle ait pu en donner, à posteriori : « J'ai été flouée ».
   Et si on ne devenait pleinement femme que dans l'altérité ? L'homme, s'il est de bonne race, attendant de celles qu'il fait femmes, qu'elles le fassent en retour homme accompli. « Give me a reason to be a man ».
   Car elles sont notre miroir. Maurice Sachs – homosexuel – voyait en elles une psyché redoutable « où nous tenons entier, qui prend notre mesure. » De là tant de misogynies, tues ou déclarées, envers celles qu'on voit mentalement raturer, en société, vos conduites et hâbleries.

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