* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

*
L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


dimanche

1er novembre


EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE




*VIII - La célébration de la main (2)




*Évoquant plus loin les « lettres au vieil ami » (M.Piquet) je montrerai à quelle sorte de collaboration avec sa mère (et la petite sœur en guise de conseiller littéraire) je fus soumis tout au long de mon travail d'édition. Mais la réédition de L'Amant va me permettre d'en donner un avant-goût.


Épuisé chez Robert Morel, la reparution du livre était souhaitable. La petite sœur m'ayant écrit : « Quant au problème R.M(1), j'éprouve une telle aversion pour ce monsieur, que je ferai le tour de tous les éditeurs possibles avant de me présenter chez Tchou ; et je crois que vous serez de mon avis. C'est simplement une question de respect vis-à-vis de Mireille et de nous-mêmes !! » (19 décembre 1978)

D'autres éditeurs furent pressentis. Gallimard s'étant récusé au prétexte que l'auteur n'était plus de ce monde, les femmes songèrent à l'éditrice de maints ouvrages érotiques.


Je reçus donc, datée du 15 mars 1979, une lettre dont j'extrais ces lignes :

« Mais d'abord je veux vous expliquer ce que j'ai proposé, par écrit, à Régine Desforges.

Préface, j'espère d'Evelyne Sullerot (2). M[arie]-F[rance] s'en occupe.

Puis l'introduction pour expliquer la genèse du livre avec citation de la phrase de Mireille à M.Piquet : « Vous parlez de mon premier livre, du second, du troisième : sans doute n'y en aura-t-il qu'un, jamais achevé, interrompu comme la vie et avec elle […] »

Puis l'œuvre corrigée, unifiée par vous(3) avec, si Régine Desforges le juge bon, une typographie différente pour la Main et les fragments.

Là, je propose de donner aux lecteurs les écrits tels qu'ils furent conçus :

1. La Main

2. La réaction de l'éditeur(4)

3. Les fragments.

Ou le contraire : je veux dire :

1. La réaction de l'éditeur

2. Les fragments

3. La Main.

4. Après l'œuvre, l'accueil des critiques, celui des élèves de l'E.S.C.P.(5)

5. L'entrefilet qui parut dans "L'Étrave"(6) au moment de la mort de Mireille et qui sera la meilleure fin.

À cause de la citation "… interrompu comme la vie et avec elle", je propose de changer le titre et d'appeler le livre :

le livre interrompu »


Devant pareilles « propositions », l'esprit bronche et s'effare : À quoi rime ce fourre-tout, sans parler du nouveau titre, racoleur et niais à souhait ?

Il me fallut du temps avant de comprendre que, dans ces apparentes divagations, rien n'était innocent. Et tout devint clair quand je me rappelai que dans une lettre non datée, mais de 1978 ou 1979, l'éditrice improvisée m'avait écrit : « Autre regret que j'ai toujours vivement ressenti : que le texte de la Célébration, seule partie véritablement finie, construite, et véritable joyau, ne paraisse pas seul, ou tout au moins en premier, détaché du reste. »

Pour ses qualités littéraires ? Sans doute mais aussi – mais surtout ? – pour sa teneur. Et ces lignes, du 23 mars 1979, expliquent sans ambages quel profit il y aurait à ne pas mêler le « joyau » au reste, en le plaçant soit au début, soit à la fin de l'ensemble :

« Ce que je ressens très fortement quand je relis la Célébration de la Main, c'est que cette célébration n'était pas pour vous seul(7). On y parle des mains paternelles, des mains de la Mère(8), de la grand-mère et de l'aïeule… et aussi d'autres mains encore, même si celle de l'Amant en fut le prétexte. C'est pourquoi ce texte m'est cher. C'est pourquoi je le voulais séparé des autres fragments qui ne sont que pour l'Amant. Et pourquoi vouloir faire un livre de votre mieux certes, mais dont vous ne pouvez être sûr qu'elle l'aurait voulu ainsi ? Moi, ma pensée est la suivante ; je la donne pour ce qu'elle vaut : Mireille aurait écrit un autre livre, mais elle n'aurait pas touché à la Célébration même pour l'inclure dans un texte assez long pour convenir aux besoins de l'éditeur. »


(Ce qui était se montrer perspicace, Mireille m'ayant écrit, le 18 février 1966 :

« Que je sois libre dans cette œuvre, et non liée par ses états passés ; libre de tout reprendre, de tout refondre… » )


Ici, plusieurs remarques s'imposent.

Chacun sait que la perception qu'on a d'un texte évolue avec le temps. Aussi, une mère, d'abord dépitée de s'en trouver exclue, peut-elle s'aviser à sa relecture, qu'il n'en est rien, et vous faire pesamment entendre que vous auriez tort de vous en croire l'unique inspirateur. Il est vrai qu'elle ignorait les lignes de sa fille du 9 juillet 1965 : « Amour, il faudra que tu le lises, c'est de nous que je parle, c'est ta main que je célèbre, et c'est comme un cadeau que je voudrais te faire. »


L'argumentation sous-jacente à la… démonstration ci-dessus peut se résumer ainsi : « La main de l'Amant n'aura été que le "prétexte" à cette Célébration. Donc, pourquoi ne pas adopter pour celle-ci la place qui le mieux met en valeur cet hommage partiel à la famille – ce qui me ferait tant plaisir ? »


Ainsi, se dit-on, toujours (car il en fut de même pour tous les textes), je devrai compter avec cette tentative pour infléchir, détourner au profit de la famille, ce qui l'exclut ou la laisse en marge ! Toujours, quand le seul point de vue auquel se placer ici devrait être littéraire, je verrai l'élément affectif battre en brèche la rigueur, et j'aurai affaire au sentimentalisme déclaré chez la mère, rampant chez sa fille cadette.


Encore, encore, perdre plusieurs heures pour – sur cinq pages – montrer qu'un tel échafaudage aboutirait à un livre dont aucun éditeur ne voudrait et qui ferait sourire de pitié la critique si, par extraordinaire, il paraissait ! Du moins pensez-vous avoir convaincu l'interlocutrice. Mais cette mère « qui ne sait rien lâcher » vous écrira, le 4 mai suivant : « Bien que ce soit inutile à présent, car j'ai renoncé à tout (souligné !) je persiste à dire que le livre pouvait se concevoir de deux façons. […] »

C'est alors qu'on se sent plus que las : harassé !

Je ne me mêlerais pas de la composition d'un livre de sciences ou d'un manuel d'économie politique, mais on peut n'avoir avec la littérature que des rapports fort distants, n'avoir jamais eu en main un texte « procuré » selon le sévère protocole des édition dites de référence, et s'estimer fondé à donner au public lettré un texte majeur, surtout si quelqu'un s'est chargé des basses besognes que sont le déchiffrement des manuscrits, la transcription et l'annotation dudit texte, la révision des épreuves… À charge, il est vrai, pour l'ayant droit de remanier l'ensemble pour satisfaire sa vanité, en n'oubliant pas de passer chez l'éditeur signer le contrat. Ce que Lévy-Brülh aurait bien dû évoquer dans son ouvrage : De la division du travail social.



(1) Un éditeur parisien associé à Robert Morel. Malgré son « aversion » pour celui-ci, elle en devint l'amie et la confidente – pour mieux instruire mon procès.

(2) L'auteur de cette phrase « merveilleuse » : « La miraculeuse Mireille Sorgue au prénom de lumière et au nom de rivière » que mère et sœur voulurent placer en épigraphe à la nouvelle édition de L'Amant. « J'y tiens beaucoup » écrit la petite sœur. (L'éditeur refusera, bien sûr, pareille nunucherie.).

(3) On ne sait trop qui aurait été chargé de l'introduction. La conceptrice de l'ouvrage, j'imagine.

(4) Le premier éditeur, Robert Morel – lequel était furieux de voir l'ouvrage lui échapper !

(5) L'École Supérieure de Commerce de Paris.

(6) Une obscure revue mais où collaborait le poète Bernard Aurore dont les lecteurs du Tome I des Lettres connaissent les mérites.

(7) Souligné, au cas où cette remarque capitale m'aurait échappé.

(8) Majuscule de rigueur.


*_

N.B. Toutes les citations de Mireille sont en italique.



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mercredi

15 octobre





EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE



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VIII - La célébration de la main (1)

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« Quand j'y devrais perdre le peu de raison que j'ai et mes forces, j'écrirai pour de bon, cet été. C'est une entreprise déraisonnable et peut-être mortelle, moins mortelle pourtant que ce dégoût que j'ai de moi-même, ce sentiment de démériter chaque jour, de ne pas valoir l'amour que tu me donnes… […] prends-moi au sérieux, et harcèle-moi, force-moi à donner forme et réalité à ce rêve, oblige-moi à l'avouer, puis à persévérer dans ma folie. […] S'il te plaît, ne me laisse plus en repos. » (11 mars 1965)

*

Outre le désir de tenir sa promesse (« Demain je vais écrire un grand poème indélébile »), Mireille, alors accablée de travaux universitaires, souffre – et elle le dit – de ne pouvoir adresser à l'Amant des lettres aussi longues et riches qu'au début. Elle craint que cela ne lui apparaisse « comme un épuisement du désir, une lassitude. » (6 janvier 1965) Aussi s'engage-t-elle à composer pour lui, à la faveur des vacances, une manière de poème en prose en son honneur. À quoi s'ajoute ce motif : « la raison (très féminine !) de l'oeuvre » promise : mettre au jour des beautés plus durables que les périssables grâces de la chair, te plaire toujours mon amour ; me sauver aussi de la douleur d'une séparation possible […] » (2 juillet 1965)

*

J'ai rassemblé, dans le « Dossier » de L'Amant, avec les ébauches et variantes du texte, les extraits de lettres qui évoquent la genèse de l'œuvre ; je ne les redonnerai donc pas ici. Commencée en juillet 1965 sur la plage d'Agde, Mireille faisant alterner baignades et écriture, la « Célébration de la main » m'est adressée à la fin d'octobre.



*

On n'a guère souligné, à ma connaissance, la nouveauté de l'entreprise. Les femmes qui laissèrent un nom dans la littérature amoureuse disent l'attente, le désir, le regret, l'amertume, « l'honneur de souffrir », l'amant faisant figure d'entité. Une seule, Marguerite Burnat-Provins consacra à l'homme aimé plusieurs ouvrages dont une centaine de poèmes en prose qui parurent, en 1907, sous un titre banal : Le livre pour Toi1 :



« Lorsque j'aurai quitté la robe poudreuse du voyage, je me tiendrai devant toi.



Je déposerai dans tes mains mes seins raidis par le désir : ils te menaceront de leurs deux pointes brunes.



Je t'offrirai mes flancs comme une table polie où paraît, unique, mieux que la figue onctueuse, le fruit au cœur entrouvert qui doit te nourrir et te désaltérer.



Je prendrai tes genoux entre mes genoux, sur tes dents j'appuierai ma langue et dans tes yeux, tout au fond de tes yeux, je regarderai, je regarderai. »



Et Mireille, sur un feuillet où elle esquisse le plan de l'ouvrage :



« La première chose à dire, la première chose que je sache est la réalité sensible : ce corps, ces mains, ces lèvres. »





À peine eus-je achevé ma lecture, que j'écrivis cette lettre, qu'on me pardonnera de reproduire ici.



« Lundi 25 octobre 1965. On peut, oui, inscrire la date ; on peut, oui, pavoiser. J'écrirai peu, pourtant, car il me faut aller prendre quelque repos. J'écrirai peu, car au fond il y a peu à dire. Une œuvre est née ; personne ne le sait encore. Mais elle est bien vivante, irréversible. Belle comme de l'Eluard des beaux jours (celui de Corps mémorable), mais ce n'est pas de l'Eluard, ni du Louise Labé, ni et ni... C'est assez grand pour se passer de parrainage. J'ai eu, en terminant, avant le dîner, ce cri à ton adresse : « Faut-il que je t'aime, pour n'en être pas jaloux, mais heureux au contraire ! » Surtout, ne pas oublier : en trois mois ; et elle a vingt-et-un ans... Au fur et à mesure de ma lecture, cette évidence s'imposait : cette œuvre doit entrer dans le fonds Gallimard. Elle sera adressée par mes soins à M. Lambrichs. Ce n'est que si celui-ci la refusait, ce qui m'étonnerait fort, qu'elle serait envoyée à Morel. (Je m'arrangerai, vis-à-vis de ce dernier ; il n'y a aucun engagement de ce côté.)



J'ai commencé cette lecture avec une manière d'appréhension, mais très vite, tout de suite, s'établit dans la chambre une qualité de silence (d'absence) qui suffit, à soi seule, à témoigner en faveur de pages inouïes. Je craignais le passage du « elle » au « je » : en fait, on est à ce moment-là dans une voiture qui roule bien, mais voici que la conductrice change de vitesse en douceur – et d'un coup on bondit et l'on demeure ensuite jusqu'à la fin (émouvante !) dans une allure irrésistible de grande croisière... J'ai pensé très fort à tes parents, à ta mère, à ton père – à leur fierté. J'ai senti que j'étais un peu plus justifié, aussi et surtout... Sois une heureuse enfant : tu as merveilleusement sauvé le temps de cet été, le temps de notre éternité, tout à la fois ; tu as rendu au centuple ce qui te fut donné, et je savais assez que tu n'étais pas avare. Je te salue, mon beau secret. »



*

Lettre à laquelle font écho ces lignes :



« Est-il besoin de dire que j'ai dormi ayant ta lettre à mon chevet ? […] Combien de fois l'ai-je lue ? L'incrédulité persiste… […] Je savais que si tu te hâtais de m'écrire, cela serait pour me dire des choses réconfortantes. Et maintenant, puis-je te croire ? Se succèdent des accès d'allégresse et des moments d'inquiétude. Mais ne me dissimules-tu rien ? Il ne faut pas craindre de me blesser, Amour…



Je t'interroge avec angoisse : – Tu es sûr que… ? Pourtant, tu as des mots persuasifs, et ceux-ci que je préfère : "J'ai senti que j'étais un peu plus justifié". Sois sûr que si tu n'avais pas été là pour me donner volonté et courage, je serais comme tant d'autres restée velléitaire » (27 octobre 1965)



Mais comment être sûre que le dédicataire de ce texte ne vous a pas louée par courtoisie ? par amour ?



Il est hautement significatif que Mireille ne donna ces pages à lire ni à sa mère, alors que celle-ci aurait pu les accueillir en femme, ni à la « petite sœur » qui, pourtant, fait des études et n'ignore pas les réalités de l'amour. Le seul, en la circonstance qui semble fiable, c'est ce père avec qui les rapports sont… laconiques, mais dont le jugement sera sans complaisance.



Il le fut, et la réaction telle qu'on pouvait la prévoir :



« Mon père m'a rendu la Célébration, en me disant que ce style était trop " difficile" pour son goût ; j'ai alors essayé de me relire, et n'y suis pas parvenue, tant ces pages m'ont paru insipides, boursouflées, vaines… Pas de dégoût, non, mais une parfaite indifférence. Il me faudra prévenir Robert Morel que la promesse d'un autre texte pour l'automne ne sera pas tenue. Je dis cela sans honte. À l'impossible, je ne saurais être tenue. » (13 juin 1966)



Mireille fut bien avisée de ne pas soumettre ces pages à sa mère. Non que le style ait rebuté celle-ci : c'est une autre sorte de reproche qu'elle leur fit et qui, dans une lettre de 1968, s'exprime en ces termes : « je lis lentement, avec admiration, mais aussi quelle tristesse, les textes que vous avez mis au net avec tant d'amour.



« Si vous souffriez moins vous en seriez heureux et fier – mais en ce qui nous concerne… peut-on être plus totalement dépossédé par cette célébration de la main ? Pour les mains qui l'ont tant gâtée, soignée, jusqu'à vous et même après vous… que reste-t-il dans ces lignes ? »



Et, dans une autre lettre également sans date, de la même époque : « […] vous aurez une amère consolation que nous n'aurons pas. Vingt ans d'amour, de soins, de sollicitude… et ce qu'il en reste tient dans quelques lignes de la Revue du Tarn – Enfin cela n'est rien. Plût à Dieu que nous soyons plus dépouillés encore, et mutilés, et amputés et qu'elle vive – pour elle. »



« Enfin cela n'est rien. » Mais l'aigreur est patente. Du moins n'est-il personne ayant approché la petite sœur pour ignorer ces pages de ladite revue – que Mireille a très tôt désavouées : « Je ne suis pas du tout contente que tu aies lu ces pages de la Revue du Tarn qui n'auraient jamais dû paraître. C'est peut-être charmant, cela ressemble à qui j'étais alors, je ne les aurais pas écrites un an plus tard. Maman y aime sa gentille fille. Je ne me veux plus gentille pour… d'autres que toi. En tout cas, c'est bien tout. »



Par parenthèse, je dis que brandir à tout bout de champ quatre pages d'aimables propos (demandés par la revue après le succès au Concours Général) où la famille paraît sous un jour flatteur, quand on sait quelles souffrances morales Mireille dut à l'incompréhension des siens, souffrances auxquelles s'ajoutèrent de torturantes douleurs physiques – que je relaterai, par sa voix ; une fin tragique et prématurée y mettant fin,



je dis que c'est là proprement une imposture. De quoi son auteur devrait bien enfin s'aviser.





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1. Il fut réédité, en 2005, aux Éditions de la Différence.


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Toutes les citations de Mireille sont en italique.


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lundi

1er octobre



en marge du site de mireille sorgue


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Écrire !


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Jadis et naguère, nombre de jeunes filles tenaient le journal intime de leurs émois et de leurs rêves ; bien des adolescents, travaillés par la sève montante, composaient des poèmes – le prurit de l'écriture ne survivant pas, chez la plupart, à l'acné juvénile. Et c'est là que se fait le partage entre les velléitaires (certains le seront à vie), et ceux qu'une vocation impérieuse, souvent exclusive, ne cessera de tourmenter ; entre les polygraphes qui feront profession d'écrire, sans nécessité intérieure, des ouvrages qui ne nous importent, et ceux qui, durement contraints, astreints par leur « daimon » ont, à leur corps défendant, une œuvre à faire. Ce qu'illustre le mot de Claudel : « Avec le talent, on fait ce qu'on veut ; avec le génie, on fait ce qu'on peut. »


*


Quand Mireille écrit : « car j'ai à faire, et c'est écrire », elle traduit la tyrannie que cette activité exerce à présent sur elle et que toujours combattront le doute quant au bien-fondé, pour elle, de s'y adonner, et l'aversion pour ce qui naît de sa plume : « J'eus, depuis mes six ou sept ans, bien des velléités « littéraires ». Je commençai maints journaux. Mais un beau jour, les relisant, je les trouvais si fades et niais que je les détruisais. […] Et sans doute en serait-il de même des pages que je t'envoyai cet automne, à trois ou quatre reprises, si elles étaient demeurées dans l'un de mes tiroirs. L'esprit, dans sa croissance, ne tolère pas les faiblesses passées, et veut en perdre le souvenir. Manque flagrant d'humilité ! Ou peut-être nécessité vitale : je me délivre des tâtonnements, des erreurs d'hier.


Tu t'étonnes de ne pas m'entendre dire : "Plus tard, il faudra que j'écrive." Qu'ai-je besoin d'affirmer aussi péremptoirement une vocation future certaine ? J'écrirai lorsque j'aurais trouvé, les ayant longuement cherchés, mes moyens. Il faut apprendre à parler, apprendre à voir, à "donner à voir". Et je sais que tu m'y aideras. » (15 mai 1963)


Mireille auteur est toute en ces dernières lignes : écrire n'est pas une occupation à laquelle on se livrerait par ennui ou vanité, mais un acte qui doit mettre en jeu toutes les ressources de l'être ; un acte qui s'apparente trop à une conquête, pour qu'on s'y consacre sans préalables.


*


Ceux qui vivent une passion amoureuse tireraient des Lettres le plus riche bréviaire. Ceux que le désir d'écrire harcèle sans repos y liraient, exprimés avec bonheur, leurs aspirations, leurs doutes, leur tenace insatisfaction (et comme elle eût fait siens les propos sur son art de ce Giacometti qu'elle avait admiré à la Fondation Maeght !) Ils y retrouveraient la solitude du créateur et son besoin d'une parole fiable sur son œuvre… Mais comment être sûr que celui qui vous loue ne s'aveugle pas ? « Oh, ce n'est pas que tu risques de me rendre vaniteuse ; seulement, je te l'ai déjà dit, lorsque je reçois de telles louanges, j'ai le sentiment d'un malentendu, d'une confusion de personnes, et que ce n'est pas à moi, de moi, que l'on parle […] » (2 octobre 1963)


Ainsi que chez le véritable artiste, le doute sur la validité de l'œuvre produite prévaudra, souvent jusqu'au décri, jusqu'au déni de celle-ci.


« Écrire, ce souci-là me déchire, que je ne peux apaiser, que je n'apaiserai de longtemps, dont longtemps encore tu devras me consoler. Quel désir est le mien, et quels obstacles j'y trouve, car je n'aurai pas même une heure de chaque jour à offrir à son assouvissement… J'essaie de lire, puisque je le dois – mais à peine ai-je parcouru une page de tel ou de tel autre, que leur exemple m'exaltant, j'étouffe de tout ce moi inexprimé. Mais si je ferme le livre et prends une feuille blanche, je me trouve alors très vaine et vide, impuissante à créer, découragée par la certitude que le lendemain je ne pourrai continuer. Et cela me fait mal à la fin de ne pas faire ce que je veux. Je me suis brusquement levée, laissant sur ma table le Journal de Charles Du Bos dont je n'avais que relu les premières pages, j'ai pris le grand cahier bleu que tu me donnas naguère, et j'ai rageusement écrit une demi-page qui ne se voulait pas belle et ne l'est pas, et que je regrette déjà d'avoir produite tant elle me montre quelle est ma médiocrité. » (24 octobre 1964)


« En tout cas, ce que j'écris est pour moi insipide comme l'eau pure dès que formulé – et si tu ne le conservais, je sais quel serait à brève échéance son sort. Si ce n'est pour toi, je ne crois pas que j'écrirai. Autrefois, je désirais "écrire un livre" ; je n'en ai plus le souci – ni l'ambition, ni le courage, ni la vanité ; surtout me manque la foi ; je ne crois pas en ce que j'écris […] » (12 novembre 1963)


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« Si ce n'est pour toi… » Celle qui écrivait le 12 octobre 1962 : « Ami, je lis cette merveille qu'est Elsa ; j'en ai le souffle coupé. Quand pourrai-je dire ainsi l'amour ? » ; qui affirmait : « je pense qu'il n'y a rien au monde que l'amour, avec la poésie, qui m'occupent, qui m'attirent dans les autres ou les œuvres, et dont je souhaite parler » (6 janvier 1965),


celle-là a trouvé le dédicataire privilégié de ce qu'elle écrira – et elle le lui annonce sans ambages : « Demain je veux écrire un grand poème indélébile à ta jouissance seule […]


Je sais toute parole un défaut du silence, comme une bulle dans la masse cristalline. Mais il entre de la volupté dans l'acte d'écrire, c'est pourquoi je l'accomplirai… Assouvissement…


La voilà donc formulée sans que j'y aie pris garde, la justification que je cherchais, comme ne voulant pas m'abandonner sans résistance à mon désir. Créer pour le plaisir […]


Il m'est égal de mourir toute. Et ce n'est pas tant pour survivre que pour vivre que je veux écrire. J'écrirai comme on fait l'amour. […] (Mars-avril 1963)


Ce dessein fixé, scepticisme et assurance, élan et découragement, ne cessent d'alterner :


« Tu auras beau tenir à ma chair, au plus profond, si je ne me hausse jusqu'à savoir parler et voir comme Toi, je demeurerai en dehors de ta réalité. […] Il faut que je te rejoigne. Par les mots, je sais que j'y pourrai parvenir, par la poésie. […] (12 juin 1963)


« Je pensai d'abord que je ne saurais pas écrire après toi […] Mais je n'ai plus cette crainte. Tes mots éveilleront les miens qui leur serviront d'assise, ou de bague, ou d'obstacle, ou de bogue ou d'amande. Nous nous répondrons aussi. Peut-être nous nous érigerons. […] (25 juin 1963)


« Cet amour dont j'habite si juste les limites, saurai-je le dire ? Tu m'assures que oui, je doute encore. » (5 novembre 1963)


« Bien sûr que j'ai grand envie de "devenir une moderne Louise Labé" puisque tu crois que je le peux […] (17 décembre 1963)


« … il me semble que je trompe tout le monde et moi-même, que je n'écrirai jamais rien. Mais tu es là, et tu ne me laisseras pas m'enliser. » (30 septembre 1964)


« Et moi aussi je veux être féconde. Peut-être n'est-ce que pour te ressembler ? Ou plutôt pour m'accomplir selon ton désir. » (23 juin 1965)


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De fait, on peut douter de l'utilité d'ajouter une page à tout ce qui fut écrit à la louange du printemps, de la rose, du ruisseau ; mais non de la seule chose qui vaille ici-bas, inséparablement de la poésie : le sentiment amoureux. Mireille qui connaît, enregistré par l'auteur, le « Dit de la force de l'amour », d'Eluard, et ses injonctions (« Un amoureux qui parle est un poète et ce qu'il dit efface le temps qui l'isole de l'objet aimé. Il donne à l'amour une vie constante, invincible. Il s'éternise.


« […] hommes, femmes qui perpétuellement naissez à l'amour, avouez à haute voix ce que vous ressentez, criez « Je t'aime » par-dessus toutes les souffrances qui vous sont infligées, contre toute pudeur, contre toute contrainte, contre toute malédiction, contre le dédain des brutes, contre le blâme des moralistes. Criez-le contre tous les avatars de la vie, contre l'absence, contre la mort. […] »1, Mireille emploiera désormais le meilleur de son temps à clamer son amour, à le filigraner de ce qui devrait lui être consubstantiel : la poésie. Pour la « jouissance » de l'être aimé ? Certes, mais aussi, comme elle en a conscience : pour (mieux) vivre.


Et quel amour est le sien, ainsi que chez tous les êtres épris d'absolu !… Écartant les expressions d'amour passion, d'amour absolu, d'amour total, Benjamin Péret2 voit dans l'amour sublime « le lieu géométrique où viennent se fondre en un diamant inaltérable, l'esprit, la chair et le cœur. » Et il ajoute : « Certes, il advient que ce diamant soit tout ténèbres et qu'un appel de mort en émane, mais il n'en brûle pas moins d'une flamme aussi pure. […] L'amour sublime apparaît comme un sentiment qui comble toute la vie du sujet reconnaissant dans l'être aimé l'unique source du bonheur. L'objet d'amour est devenu aussi essentiel au cœur que l'air à la vie physique. »


« C'est donc le cri de l'angoisse humaine qui se métamorphose en chant d'allégresse. »


« L'amour sublime est l'accord parfait entre deux êtres harmonieusement appariés. »


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C'est ce « très haut amour» partagé, déjà « sublime » en soi, que Mireille, par la magie de son écriture inspirée et dominée, chamarrée de poésie, va porter à son extrême degré de sublimation.


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1 Paul Eluard, Le Poète et son ombre, Seghers, 1963.


2 Benjamin Péret, Anthologie de l'amour sublime, Albin Michel, 1956.


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mardi

15 sept


EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE...


VI - L'ABSOLU


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(2 ) . L'ÉTUDIANTE

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Mireille, sans nul doute, envisage ses études en faculté comme une fête de l'esprit : on y vit dans la familiarité des écrivains et poètes propres à nourrir votre ferveur, vous éclairer sur vous-même, vous proposer un modèle d'accomplissement de soi tout en vous affermissant dans vos options, vos dédains, vos refus – et en vous consolant, par leur destin, de l'incompréhension dont vous souffrez.

Et ce, grâce à des maîtres assez semblables au critique Charles Du Bos dont elle lit le Journal :

« comme je m'attache d'emblée à cet esprit, lui vouant cette tendresse passionnée qu'on a pour un prodigieux et cependant fraternel professeur. Qu'il est beau de voir vivre ainsi jour après jour un esprit des plus honnêtes, des plus scrupuleux, des plus exigeants !… » (24 octobre 1964)


Par son intelligence, sa sensibilité, mais son labeur aussi, elle sera une brillante étudiante, tôt remarquée, pour qui il s'agit moins de réussir – acquérir des diplômes ne vous apportant que des satisfactions d'amour-propre – que de tirer le plus grand bénéfice de ses études. Et d'esquisser son esthétique, en la circonstance :

« La question n'est pas de savoir si je peux être reçue malgré une préparation hâtive, mais quel profit j'en retirerai. Je crains de négliger les richesse loyales que j'aurais pu acquérir par une année d'étude, pour briguer seulement la vaine satisfaction d'un succès possible mais mensonger.

Passerai-je cet examen ? Peut-être pas. Il eût fallu partir à point. Je voudrais lire l'œuvre entière de Proust, Verlaine, Rabelais, la littérature du Moyen âge… Je t'assure que je n'en ai pas le temps. […]

Pourquoi vouloir lire dès maintenant tout Proust, tout Verlaine, Rabelais… ? Parce que dans quatre ou cinq ans, je serai professeur et devrai donc savoir tout ce dont je parlerai. » (14 août 1964)


« Il devrait être interdit aux étudiants de licence d'ouvrir un livre de critique – il devrait être interdit de "penser par procuration" ; mais que l'on connaisse le texte lui-même, afin d'en pouvoir dire les beautés. Je m'accuse d'accumuler des notes en telle quantité qu'il m'est impossible de les revoir ; tout cela je te le promets bien brûlera : ce qui n'est pas en moi ne me sert de rien. N'es-tu pas de cet avis ? Je ne veux que lire, relire encore les textes, m'en parler le soir, me souvenir de ce que j'ai aimé. Le meilleur en moi n'est-il pas la ferveur ? C'est mal à moi si je ne la préserve. J'ai de très grands efforts, de très grands progrès à faire, et la difficulté est que personne ne soupçonnant le mal ne peut m'aider. Il me faudrait un précepteur avec qui je puisse deviser tout le jour (non pas écrire : je bannirais toute écriture qui ne serait pas création– ) » (26 mars 1965)


Hélas – et qui l'eût cru ? – il n'est pas, en Faculté, que des professeurs éminents, passionnés par ce qu'ils enseignent, et qui ont, des œuvres, une connaissance « du dedans » !

Elle s'en indigne à de multiples reprises :

« ne devrait-on pas, lorsqu'on enseigne les beautés de notre littérature à des jeunes gens, inspirer la ferveur, l'enthousiasme, et soi-même avoir l'air heureux d'une telle charge qui est chance ? L'accueil hélas n'avait rien de chaleureux, et ces hommes semblaient las déjà de notre présence. » (24 octobre 1964)


« ** est absolument minable si l'on en juge par le premier cours. Je te jure que j'aurais fait bien mieux, sans aucune expérience. Heureusement, ceux de nos professeurs de philologie que nous avons déjà rencontrés nous semblent également compétents et énergiques, et ont suscité notre confiance, en même temps que notre désir de bien travailler… » (6 novembre 1964)


« Joyeuse, à cause de la décision libératrice que je viens de prendre de ne plus assister aux cours des méprisables bonshommes, dans la mesure où je n'y serai pas contrainte de façon absolue. Car il faut avoir quelque cohérence dans ses buts et ses attitudes ! Il est vain et même immoral d'aller entendre avec une feinte soumission des professeurs que l'on ne juge pas dignes de leur titre et de leur tâche, et stupide ensuite de protester et s'indigner puisqu'on s'est de plein gré prêté à cette parodie d'enseignement. J'ai assisté ce matin pour la dernière fois au cours de**, et j'ai noté sur mes feuilles en une heure une vingtaine de lignes insipides. Les gens rient, rêvent, bavardent – et d'autres très scrupuleusement prennent tout en note. Idem pour le sieur ***…. Nos professeurs de linguistique et philologie sont, heureusement, d'une autre classe, et ont plus de conscience professionnelle. » (26 novembre 1964)


« Révolte ! Révolte surtout contre ceux indignes qui ont charge de gouverner notre étude. Oh le désir terrible de tout leur dire de ce que je pense ! Mais pour qui, pour qui nous prennent-ils donc, et nous croient-ils dupes ? dupes de leurs manœuvres paresseuses pour éluder les vrais problèmes, effleurer l'essentiel, et surtout faire durer, durer encore de vaines paroles… Ah, je n'en pleure plus, mais je ne promets pas de toujours me contenir. Et c'est en de tels divertissements que se passe un temps précieux que je devrais employer au travail véritable et à l'amour. Et c'est pour ce simulacre d'étude que je suis forcée de te délaisser, toi mon amour, et c'est pour cette fausseté, cette pauvreté, et cette laideur que je dois me détourner de la vie vraie, fastueuse. Mais être un jour à leur place – pour les confondre, sans doute, mais surtout pour compenser ! Je sens bien que ceci est un cri d'orgueil, que tout autre que toi jugerait vain – Et vraiment qu'enseignerai-je, moi qui sais si peu de choses, et que n'intéressent pas les gloses ni les anecdotes ?... Mais la seule chose qui vaille d'être sue : les raisons et le mouvement de la création ! Et le pouvoir de la beauté ! Tout le reste n'est-il pas bavardage ? Aller à l'essentiel, et dire l'essentiel seul ! Faire fi du faux savoir, des fausses richesses, et ne vouloir que susciter chez des élèves une ferveur sans autre cause que la révélation du pouvoir du verbe, faire croître chez les meilleurs le désir d'aimer et celui de créer – que m'importerait le reste ? Enseigner très peu de choses, parce que peu de choses valent d'être sues. Et plutôt que d'excéder la mémoire, exalter l'amour. » (25 décembre 1964)


« Je tairai, ou presque, ma révolte renouvelée en entendant le cours inaugural de tel professeur – et ces larmes qui me venaient aux yeux. C'est toujours la même tristesse, avec aussi ce sentiment de méprise et de brimade – Qu'est-ce que je fais là ? Pour qui parle cet homme ? Pourquoi sommes-nous en prison ? » (2 novembre 1965)


Son… irrévérence ira, au cours de l'un de ses exposés, jusqu'à susciter longuement l'hilarité de ses condisciples, aux dépens d'un professeur exécré pour son insuffisance et sa vulgarité, toute la séance étant contée avec une verve vengeresse :

« […] c'est une volupté bien rare que de forcer la Bêtise à s'avouer, à se déployer ; de la mettre en valeur avec… sollicitude et de l'offrir comme un spectacle édifiant à l'auditoire… » (20 décembre 1965)


« je rêve d'une fille féroce qui, passant sur toute répulsion, oserait d'autres jeux dont, à coup sûr, cet insecte vil mourrait. » (26 décembre 1965)


Sans excuser la médiocrité, il reste que certains de ses professeurs, s'ils avaient pu lire ses lettres, lui auraient sans doute dit : « Souffrez, Mademoiselle, qu'étant nés sans génie, nous ne sachions, comme vous, aborder les œuvres au programme – en créateurs ! »

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Les citations de Mireille sont en italique.
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1er septembre

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EN MARGE DU SITE DE MIREILLE SORGUE

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vi - L'ABSOLU

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1- l'abîme



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« Comment es-tu donc faite ? Je ne te comprends pas ! »


Je reprends, par souci d'équité, les lettres que m'adressa la mère de Mireille, lors de la crise de l'automne 1962. L'amour y est patent, qui souffre, craint, s'interroge – et me prête des pouvoirs de thaumaturge.

On est consciente d'avoir une enfant « exceptionnelle », « éprise d'absolu ». Mais je sens bien que l'expression n'a guère de substance pour celle qui en use. Et qu'on pense, en l'employant, à ces idéalistes farouches que leurs aspirations condamnent à la solitude, dans la fréquentation de l'élément pur – qu'il soit désert, montagne, ciel ou océan ; qu'il prenne figure de cime, de cellule ou d'ermitage, et tous lieux exigus, irrespirables, intenables, où gîte l'extrême ; alors que le commun des mortels se satisfait avec sagesse d'une vie raisonnable.

Que pourrait bien représenter le terme d'absolu pour qui s'accommode docilement de l'imparfait, du relatif ? A qui sa profession suffit à contenter ses jours et qui n'a cure de conquête intérieure ?

Sauf que pour certains – que la société tolère mal – l'absolu n'est pas un séduisant concept, mais un état, un domaine auxquels il faut tendre de toutes ses forces mobilisées à cet effet. Les seuls propres à vous donner non le repos, mais la provisoire plénitude de celui qui, s'étant mesuré avec on ne sait quel dieu en une modalité de « lutte avec l'Ange », se découvre aux lèvres une fugace saveur de triomphe sur soi ; au cœur, l'orgueil d'avoir accru, parfait la Création ou d'en avoir sauvé une part périssable.

Pour ces quelques-uns qui se sentent appelés, devoir se dérober à la tâche par suite des obstacles, de la méconnaissance rencontrés, du « chantage de la tendresse » encore, est simplement insupportable. Puisqu'on ne saurait les comprendre, que, du moins, on ne leur vole pas le temps, toujours trop bref à leurs yeux, qui leur fut imparti pour s'accomplir par leur œuvre, comme s'il y avait, chez l'artiste, mutuelle création. (Ainsi qu'il en est, pour maintes femmes, lors de l'enfantement.)


J'ai déjà, au chapitre III, relevé l'irritation de Mireille touchant les dimanches matins en famille. Voici d'autres protestations, moins péremptoires que le « Familles, je vous hais » de Gide, mais chargées de quelle mélancolie !...

« Je n'ai pu supporter sans irritation de voir [ma sœur] s'attarder une heure au miroir » (2 juillet 1965)

« On traîne. Et c'est assez déjà de cette vie doucement dilapidée… Je m'irrite de la dispersion vaine des instants. C'est le jeune cousin, notre hôte, gentil, mais enfant encore, auquel il faut répondre… Ce sont les solliciteurs multiples qu'il faut accueillir à la porte et renseigner… Et tels parents à embrasser, à flatter… ces lettres… Ma filleule que je n'avais pas vue depuis longtemps, Mademoiselle, oncles et tantes… Tous charmants, et ma tendresse envers eux non feinte. Mais… j'ai à faire ! Et voilà que je m'irrite contre moi-même, de ne savoir mieux me défendre de ce bonheur facile et nauséeux qu'ils proposent. » (7 juillet 1965)


« Triste amour que celui des grands-mères (et des mères) auprès desquelles, à peine se repose-t-on, on étouffe. » (16 août 1965)


« Je perds le temps. Je n'avoue plus la rancune que j'en éprouve : on ne la comprendrait pas. – Qu'avais-je donc de si précieux à faire ? Mais cette façon nonchalante d'être m'exaspère moins chez ma mère, parce que je la sais uniquement vouée à sa tâche d'épouse et de mère, que chez des êtres qui devraient mieux employer leurs jours. […] Est-ce signe d'extrême jeunesse ou au contraire de résignation que ce gaspillage du temps ? Je ne saurais m'y résoudre. » (30 septembre 1964)


« Je ne saurais m'y résoudre… » C'est qu'il y a, en ce monde, tant d'œuvres qui n'attendent que notre attention, notre adhésion, pour nous éclairer sur nous-même, nous nourrir, nous grandir – que la plus longue vie n'y suffirait. Des œuvres qui, par leurs richesses intrinsèques, mais aussi par l'exigence, la ténacité dans l'effort dont elles procèdent, se proposent aux « appelés » comme autant d'exemples à égaler, de défis à relever. Des œuvres qui témoignent de l'amplitude à laquelle les ressources de l'homme peuvent atteindre.


Mais comment faire comprendre et mesurer la faim, la soif, qui vous poussent vers ces voix singulières, uniques, et, pour les classiques, d'une si étonnante nouveauté, à qui n'entend ni Diderot, Chateaubriand ou Balzac, ni même Proust, Claudel ou Giraudoux, et n'éprouve nul besoin de savoir ce qu'ils ont pu dire ?


C'est très tôt que Mireille constate la définitive incompréhension des siens pour sa vraie nature. Sollicitée par sa famille maternelle, en août 1963, alors qu'elle voulait vivre recluse, elle a « une crise nerveuse à laquelle heureusement personne n'assista. » « C'est qu'il m'était apparu comme un abîme entre eux tous et moi tel que je ne pouvais le soupçonner. » (Octobre 1963)


C'est très tôt qu'elle s'éprouve « en marge » et se montre résolue à s'y tenir :

« Je ne peux imaginer de vivre demain dans le monde, et dans le vent, de rejoindre la foule ; nul orgueil, tu le sais, nul sentiment de supériorité – mais l'irréductible certitude d'être autre, à l'écart, et le désir d'y demeurer.[…] » (19 octobre 1964)


Lucidement, elle mesure le prix à payer :

« Il faut que je tyrannise en moi l'être sociable qui fut si développé, si chaleureux, au risque de décevoir qui me connut différente. C'est qu'il est temps de choisir, de faire enfin ce que je veux ! » (22 octobre 1964)


« J'ai pris longuement le temps de croître, il faut devenir adulte et ce n'est peut-être qu'apprendre à être seule avec soi, à se suffire pour l'ordinaire des jours, à trouver en soi seule conseil, approbation, amitié, jouissance ; je ne crois pas que beaucoup de femmes y parviennent, ni même en découvrent la nécessité ; même celles auxquelles leur profession donne l'apparence de l'indépendance ne peuvent vivre que dans les liens ; aussi n'a-t-on pas tort de dire qu'elles sont d'éternelles mineures. » (13 novembre 1965)


Qu'en auraient compris ses parents, s'ils avaient pu lire ces lignes ? La réponse est dans un extrait de lettre, datée du 8 octobre 1963 : « Peut-être ne sais-je jamais mieux ce que vous m'êtes que lorsque je suis à distance – quand votre existence, comme hors d'atteinte, me déchire. – Papa dira ou pensera que tout ce que je dis là n'est que verbiage. C'est vrai, oui. J'admire qu'il se passe de mots, son silence est plus digne que mon explication. Et je n'ai jamais pensé que ce silence était tour d'ivoire, non. »


Oui, tout ce qu'elle dit n'est que verbiage pour qui n'entend que le langage usuel, bien suffisant dans l'ordinaire des jours. (Au moins ce père ne se mêlera-t-il guère de la publication des écrits de Mireille, au rebours des « femmes » qui, ayant appris par la critique qu'elle avait du génie, allaient s'arroger, en ce domaine, des compétences dont elles étaient bien dépourvues. Ce qui sera évoqué en son temps et l'on verra quels fruits naissent de la présomption et de l'incompétence conjuguées, soutenues par une opiniâtreté sans pareille.)


Aimée de ses parents, elle le fut sans conteste, et sa mère en témoigne : « elle supporte de plus en plus difficilement les contraintes familiales mais elle reste prisonnière du personnage qu'elle a été pendant dix-huit ans : une petite fille, une adolescente, puis une jeune fille exceptionnelle par l'esprit et le cœur.

« Dans la famille, et jusqu'au cousin le plus éloigné, tout le monde l'aime avec prédilection, si bien que la petite sœur, si jolie, si gracieuse, et qui n'est pas sans mérite, est complètement éclipsée par la grande. » (26 décembre 1962)

(Un fait qui aura d'extrêmes conséquences, indéfinies.)


Mais on peut se gagner tous les cœurs sans que nul ne fasse droit à vos aspirations les plus profondes : « Je suis lâche, je l'ai toujours été du reste, si sage, si docile toujours ! Choisissant toujours d'avoir de bonnes notes, des louanges, me satisfaisant de la satisfaction des autres quand tout de même j'entendais bien en moi murmurer de plus dures exigences ! Un peu plus d'audace, un peu plus de vigueur, et je me révolterais, et je choisirais les veilles longues, le café, le vertige, la désaffection de toutes choses, le désordre autour de moi, sur moi, et j'écrirais enfin, dussé-je sembler folle ou ridicule, intolérablement négligente, et très ignorante des matières du programme en juin prochain… Mais non ! […] (25 octobre 1964)


À toutes les difficultés auxquelles se heurte un être épris d'absolu, celle d'être femme n'est pas la moindre, et Mireille le pressent, elle qui, pourtant, souffrit de n'être pas aussi féminine que sa sœur, ses amies, ses condisciples, ou même que ces filles du bourg, si à l'aise lors des fêtes locales :

« Je t'écrivais l'autre jour que parfois malgré ce que j'en dis, je me sens devenir femme, fille – mais le meilleur de moi, je le sais, c'est cette part virile, révolte et désir de créer… Je sens le danger de cette conversion au simple bonheur de vivre, de ce consentement, de cette reddition. Je deviens femme ; cela me plait et cela me désespère. Le souci de te plaire, de te complaire, d'adoucir et d'ordonner le monde autour de toi est beau certes, et juste, par l'élan duquel il procède. Mais il est comme la négation de vœux qui je le crois te sont plus chers – celui surtout d'une liberté créatrice. Tantôt je me cède et tantôt je me résiste. Ce sera chose difficile que de pacifier, de concilier mes contradictoires désirs – mais c'est en toi que je dois et veux m'accomplir toute : sois exigeant, je t'en prie… Ne peux-tu à la fois m'aimer – terriblement – et me mépriser – un peu – pour que je progresse vers toi ? Sans doute cela me fera mal, et sans doute tu souffriras toi aussi de ma peine, mais ne veux-tu pas me voir me développer, m'épanouir ? » (22 janvier 1965)


Eh oui, le génie est androgyne ; aussi, je doute fort qu'elle se soit jamais revendiquée écrivaine, auteure, autrice, comme le font aujourd'hui tant d'…écrivassières !



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samedi

15 août









en marge du site de Mireille sorgue


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V l'amant



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« Il est évident que les vraies réponses sont de l'autre côté du livre, du côté de la vie, du côté de la mort, du côté de l'Amant. Après tout, ce qu'il nous est donné de lire, n'est-ce pas l'éveil de l'esprit et du corps provoqué, contrôlé, maintenu par « l'autre » qui, singulièrement, ne prend ici ni visage ni caractère précis – demeurant par l'absolu et l'anonymat, l'ombre qui met en valeur la lumière ?



Nous ne savons rien de cet amant, si ce n'est qu'il est, de beaucoup, l'aîné de Mireille et nous ne pouvons que supposer son pouvoir "formateur" ».



* * * * André Brincourt « Le Figaro » (15 février 1985)



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De cette chronique qui, par l'abondance des citations, pourrait s'intituler « Mireille par elle-même » (et non telle que des mains faussement pieuses l'affadissent, la travestissent), voilà bien le plus malaisé à écrire.



Mais, d'abord, quel peut bien être cet homme inlassablement loué en termes dithyrambiques ? Même si l'on sait l'amour aveugle, une si longue cécité surprend, incline au scepticisme, à l'incrédulité. Quand parurent conjointement la première édition de L'Amant et de L'Amante, il y eut des gens pour y voir l'œuvre d'un seul et pour ranger les deux ouvrages parmi les fictions littéraires. (Sans parler de celle qui insinuera plus tard que j'avais voulu faire valoir mon œuvre en profitant du renom attaché aux écrits de sa sœur.)



Si j'ai éliminé des deux volumes des Lettres publiées tout ce qui avait trait au personnage que j'ai pu jouer en société, c'est qu'il n'importe en la circonstance. Ni le meilleur de son espèce, ni « le pire du troupeau », j'aurai seulement aidé à grandir, à s'accomplir, un être d'exception. Et je retiendrais volontiers, pour me désigner, le mot de catalyseur, si la substance qui intervient alors ne restait inchangée au terme de l'action, ce qui ne fut certes pas mon cas.



Dans ses pages de mars-avril 1963, Mireille s'indigne que j'aie pu lui écrire : « Je ne te donne rien, je ne t'apporte rien qui ne soit déjà en toi. » (Et elle, de répondre : « Hors tout ton être. Hors la nouveauté de ton être. ») Pourtant, sa croissance, telle qu'elle l'a conduite avec une détermination, une rigueur de chaque jour, est la parfaite réponse à la célèbre injonction : « Deviens ce que tu es ! »




D'emblée, il y eut entre nous une mutuelle reconnaissance. Tous deux séparément, nous ignorant encore, nous partagions avec nos semblables la langue commune, en ne faisant nôtre que dans la solitude, pour nos délices, le langage des poètes et des grands auteurs. Langage qui n'a pas cours au quotidien et qui suscite, chez ceux qui l'entendent et parfois le possèdent sans pouvoir en user, le sentiment d'être en exil parmi leurs congénères.


Or, voici que deux êtres découvrent que l'autre comprend et mieux, parle couramment cette langue non pas natale mais native, qu'on pourrait dire d'apparat si le terme ne sous-entendait la recherche, l'apprêt, ce qui ne doit pas être.
– « Miracle ! Je ne suis pas le seul être en ce monde qui, par ses choix, ses refus, ses exigences, déconcerte et choque ses familiers. Je ne suis donc pas le monstre que l'on dit, ou du moins – quel réconfort ! – je ne suis pas l'unique ! »
Et les voilà occupés à confronter leurs penchants, leurs aspirations, en s'émerveillant d'avoir tant de goûts – et de dégoûts – semblables. Occupés à dénombrer, à mettre en commun leurs trésors, tels deux enfants tirant de leurs poches agates et marrons d'Inde, perles et coquillages, images et bons points.
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On est allé, dans la recherche des responsabilités, jusqu'à déplorer que j'aie encouragée Mireille à écrire les textes de L'Amant. (Il est sûr, en revanche, que relater en « pages charmantes », selon le vœu de sa mère, ses souvenirs d'enfance, risque peu de provoquer, chez l'auteur, une exaltation intellectuelle préjudiciable.) Une seule fois, c'était en 1962, je lui suggérai d'écrire pour apaiser son profond et tenace chagrin d'avoir été délaissée par celui qu'elle aimait. Elle me soumit une première suite de poèmes. À quel point elle aspirait à être reconnue dans ses véritables dimensions – qui ne coïncidaient pas avec celles de la brillante élève –, sa lettre exultante du 15 septembre 1962 le montre assez :


« Ma mère sortie, fébrile, j'ai déchiré l'enveloppe. (Je ne saurai jamais sans doute décacheter posément les lettres attendues !) Abasourdie. Puis, presque aussitôt, il me prend une envie de chanter à tue-tête, de danser la gigue, et je saute à bas de mon lit pour annoncer à ma mère interloquée que j'écris des poèmes et que vous les aimez.[…] Fou que vous êtes de susciter en moi une joie aussi insensée ! »



Mireille désavouera plus tard ces poèmes, par exigence littéraire, mais mon éloge – sincère – lui donna l'aval qu'elle attendait pour… s'autoriser à se croire poète et, partant, à « persévérer dans son être ».



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Celui qui deviendra l'Amant a, de son côté, une égale vocation d'écrire. Il lui communique des pages de l'œuvre à laquelle il travaille, des notes prises au bord de l'Atlantique. (Elle ne découvrira l'océan qu'en 1965.) Et ces fragments lui sont un exemple : « Sois sûr que si tu n'avais pas été là pour me donner volonté et courage, pour me donner quelque chose des vertus du Capricorne, je serais, comme tant d'autres, restée velléitaire. » (27 octobre 1965)



« Travaille, pour notre honneur et l'exemple que tu me donnes ; travaille pour que je sois sûre de te ressembler. Tu ne peux manquer de courage puisque nous prenons force dans le même silence… […] Se peut-il que je te ressemble, se peut-il que je te comprenne si fort, si bien, se peut-il que le jeu grave où nous sommes se poursuive ainsi, sans que nous soyons fatigués de le recommencer ? […] Mon amour, nous sommes d'étranges bonshommes. Heureusement que nous nous sommes rencontrés, nous serions trop seuls… Et puis il fallait bien que nous nous rencontrions, il est vain d'imaginer que cela n'a pas eu lieu. […] nous avons notre magie la plus sûre : nous nous raconterons pour nous faire durer. » (3 septembre 1965)



« …ce que tu écris a le pouvoir de renouveler mon exigence. » (27 septembre 1965)



« …J'exerce mon regard à devenir pareil au tien, pareillement agile, possessif… Qu'en résultera-t-il pour Nous ? Plus j'y pense, plus je sens qu'en cette profonde complicité est notre sauvegarde et l'avenir de notre intimité. […] (Le difficile est d'être femme-aimante-et de créer ; le difficile est de ne pas aimer seulement l'œuvre future ou seulement son amant, de satisfaire pleinement aux exigences de l'une et de l'autre.)



Tu empêches que le jour se disperse, que je me gaspille dans le jour. Tu es mon être constant, confiant ; sans toi, je me perdrais, je ne me reconnaîtrais pas, je ne me tiendrais à rien, vague, mobile. » (25 novembre 1965)



« Amour, mon amour, gronde-moi, élève-moi, apprends-moi à réfléchir, à penser, à savoir, à comprendre… Je crains bien de n'être qu'une grosse fille paresseuse. Mais aussi tu me rends trop heureuse, tu es trop indulgent, il ne faut pas m'accepter ainsi, je t'en prie…



Les lettres que je t'écris sont je crois bonnes à mettre au panier ! Ne me feras-tu jamais ce salutaire affront de m'en retourner une dûment commentée et corrigée ? » (22 janvier 1965)


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À multiplier les citations en ce registre, et on le pourrait tant le panégyrique semble n'avoir de fin, on risque de paraître pécher par complaisance Je l'ai si bien perçu, en établissant le texte, que j'ai supprimé une lettre – datée du 22 février 1964 – particulièrement débordante de gratitude. Je ne la donne aujourd'hui que pour sa beauté – et parce qu'il y a prescription !



Samedi matin ;


Nous allons, je l'éprouve, vers la saison d'un plus pur privilège, vers la belle saison de notre amour ; et je ne parle pas seulement de l'été, mais de notre Midi à tous deux, de la venue à point du beau fruit lourd en croissance, gousse close sur la splendeur de secrètes graines… Puis, nous vieillirons sec sur l'arbre. Vieux, si nous le sommes jamais, je nous sais d'avance plus beaux, plus humains, riches et dépouillés, ayant préservé l'essentiel, et s'il se peut, plus Un… J'entends des filles de mon âge craindre, sincèrement, le temps ; moi, je n'ai peur de rien mon amour, ni même de la fin qui ne pèse guère au regard de l'éternité présente. Et se peut-il qu'il vienne une fin ? Nous commençons à peine d'être… Je te dois d'aller, au travers de toi comme en eau claire, vers moi-même élucidée, visible, évidente, et que je n'aurais pas connue sinon : je ne pouvais me rencontrer qu'en toi qui me contenais déjà toute, qui me contiens toute à venir, accomplie, formulée ; je ne pouvais prendre forme qu'en toi, selon tes mains, selon ton vœu. Bonheur d'une lucide naissance, bonheur d'être créée et de connaître qui j'en dois remercier, bonheur de croire à la volonté qui me met au monde – la foi, ce n'est pas autre chose, sans doute ?Je vois mon origine en toi comme tu peux voir la nôtre en Dieu, et ma ferveur se sait justifiée, plus naïve et plus heureuse d'être dédiée à ce visage fait à ma mesure, à ce corps que je peux enfermer dans mes bras, à cette pensée qui s'explique, à cette candeur accessible… Quelque jour, je dirai ma reconnaissance ; je la dis déjà, suscitée par ton sexe – non pas chant de plaisir, mais plainte de désir accru, insoutenable, jusqu'à ce qu'enfin je te saisisse, t'enferme et te dissolve en moi, jusqu'à ce qu'enfin tu me combles ;
Mon amour.
Mon amour il est déjà demain – mais j'ai reçu ta lettre. Tout est futur. Tout est promis et nous rêvons encore…
Amour mien, j'ai mal de ne pouvoir tout à loisir te louer, et le soleil avec toi, le soleil que tu portes – j'ai tant de choses à te dire, tant de remerciements…
Allons… il faut encore un peu que je sois sage.
Toi, soigne-toi bien. J'aime ton visage amaigri ; la carnation même en paraît changée ; mais il m'inquiète, surnaturel presque, l'âme à fleur de peau. Je n'en ai rien dit hier – mais, mon amour, je ne veux pas que tu deviennes un ange ! Pas encore. Je prendrai soin de toi cet été. Mais d'ici là, je t'en prie, veille sur toi.
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Au cas où l'Amant aurait pensé pouvoir, pour nourrir sa fatuité, se prévaloir de propos tels que celui-ci : « Mais tu seras là, toujours me redonnant confiance, et me proposant ton exemple […] » (5 juillet 1965) ; « Sans toi, sans ta confiance et ton aide, je n'oserais pas. Je me serais refermée, tue, depuis longtemps déjà. » (3 septembre 1965),

la Mère l'eût ramené à une plus juste appréciation de ses mérites : « Si elle ne vous avait pas connu, elle serait sûrement devenue quand même un grand écrivain… mais à son heure. De cela, quoi que vous pensiez, nous en étions sûrs (souligné), nous aussi – simplement, nous ne pensions pas qu'elle avait besoin d'être poussée ; nous pensions qu'elle ferait bien cela quand le moment serait venu et sans qu'il lui soit besoin de lui tenir la main. » (10 mars 1986)


On le voit, Mireille l'a échappé belle, car mieux vaut, somme toute, que sa mère ne lui ait pas « tenu la main ».






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