* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
*

BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

*
LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
*
L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

*
L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

*
L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

*
L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

*
CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

*
EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


jeudi

15 janvier 2015 Variations sur Maillol

*
LE DOS DE THERESE*
µ

VARIATIONS SUR MAILLOL

 *
*
        La femme, vêtue ou non est, avec la Nature, l'un des thèmes majeurs de l'art classique.
    Le goût du monde féminin dont Baudelaire dit qu'il « fait les génies supérieurs », n'implique pas seulement celui des plaisirs et voluptés que l'homme peut attendre d'un commerce érotique ; il est, pour l'artiste, l'assurance de trouver en la femme une composition de volumes et de lignes sans équivalent dans l'entière Création, qu'ils soient au repos ou que les postures les multiplient à l'infini.
    Rassemblées, les figurations du corps féminin d'un Musée imaginaire montreraient la courbe à l'œuvre dans son intarissable fécondité, fût-elle morcelée ou masquée par le vêtement.
    Des créateurs firent, du nu, un sujet occasionnel de leur art ; d'autres, son motif prédominant, voire exclusif, et ce, jusque dans leur grand âge – la stricte concupiscence n'intervenant plus. Part faite à la nostalgie, les animait la vue d'une conformation aux harmonies ramassées, aspergées, fondues en un seul accord – qu'il leur fallait sauver.
    Il reste à l'amateur qui partage leur goût de ce monde, mais ne sait dessiner, peindre, sculpter, d'étancher une soif au vrai, inextinguible, par la contemplation des témoignages plastiques qui nous sont parvenus, avec une prédilection pour les œuvres qui nous rendent la femme si proche, que notre sens du toucher en est alerté.
 *
    En apparence, pas une représentation de celle-ci qui soit plus conforme au modèle que la statue. Pas une, pourtant, qui nous laisse, comme elle, à distance, fût-elle l'exacte réplique de la femme qui posa.
    Créature harmonieuse raidie en des contours immuables, vouée à la fixité, on en fait le tour sans oublier qu'elle est de pierre ou de bronze ; qu'elle pèse en conséquence ; qu'aucune femme n'a de contours aussi délimités qu'un fût d'arbre ou un éperon rocheux.
    Ceux des baigneuses, des odalisques d'Ingres sont incisifs, péremptoires ? Une anatomie s'impose à nous, jusque dans les libertés que prend le peintre avec le réel ?
    Mais ses créatures ont-elles un envers, un arrière-fond ? Inaccessibles, excluant l'homme, elles font de nous un voyeur qui aurait accès à un gynécée.
    Renoir, du moins… Sauf que les contours de ses baigneuses se dissolvent à demi dans le plein air de l'été ; qu'ils vibrent dans la touffeur, onctueux, évanescents.
    Solitaires ou en scène, entre semblables, adoratrices du dieu soleil, elles sont partie intégrante d'un paysage d'Arcadie. « Ordre et beauté, luxe, calme et volupté » d'être jeunes, belles et vivantes… À cela près que leurs courbes tendent vers une surabondance qui leur fera perdre leurs vertus.
    La Femme dans les vagues, de Courbet, en revanche, n'est plus une figurante ou une comparse dans une scène biblique, exotique, ou mythologique, mais femme bien réelle jusque dans sa pilosité – quand les créatures de la peinture classique sont poncées ainsi que, par essence, les odalisques et les nymphes.
    Chez Courbet, notre paume rencontre, à leur degré exact, la fermeté des seins, la résistance des contours. Créatures de chair, des bas blancs, un chien, un perroquet, suffisent à les érotiser. (Aussi n'est-on pas surpris de voir le peintre rendre, à L'Origine du monde, par un tableau chaste à force de réalisme, l'hommage qu'elle méritait.)
 *
    Maillol aime la femme. Il dit à Henri Frère (Conversation de Maillol) : « Des cuisses de femme assise, c'est tellement mystérieux ! Mais des jambes debout, c'est le diable ! »
    Devant ses fusains, ses sanguines, comme devant ceux d'un Watteau, nos mains nous quittent. Ces contours, ces galbes, qui semblent polennisés, les appellent. L'intime et l'infini féminins affleurent en ces lignes prodigues en suavités.
    La sculpture fige, éternise la femme, prisonnière de ses formes – et asexuée. Mais c'est un instant d'une durée humaine qu'a fixé une étude préparatoire. Le modèle va s'animer, s'ébattre pour de nouvelles harmonies dont nous pouvons augurer la diversité dans la cohérence.
    Des sculptures, s'élève la fière affirmation : « Je suis belle, ô mortels … » qui est, pour nous, une fin de non-recevoir. Des figures de Maillol, pourtant en deux dimensions, émane une prière : « Femme je suis, qui attend de l'homme qu'il me confirme, par son toucher, dans ma saveur d'être, pour mes délices et pour les siennes. 
    « Femme je suis, solaire mais si ombreuse… Qu'il m'ouvre et me déplie, et il aura accès à mes arcanes. Sculptée, je ne suis plus promesse. C'est telle que me représentent le crayon, le fusain, la craie blanche, que, de dos, de face, assise, étendue, je suis fluide perspective charnelle où s'engager ; pulpe de… sanguine que suggèrent mes contours. »
 *
    Maillol sculpteur vise au monumental. Voici La Femme, plénière, immémoriale, que l'équilibre de ses formes sauve de la massivité. Chaque statue étant la synthèse, l'épanouissement de multiples ébauches. Mais celles-ci sont chargées, par l'artiste, d'une telle féminité, d'une telle vénusté, qu'elles atteignent, n'importe le format, à la plénitude des promesses que, dans nos fantasmes, nous pouvons espérer d'une mortelle à qui dire, comme le poète : « Mon enfant, ma sœur … »
    « Des cuisses de femme assise, c'est tellement mystérieux »… S'en était-on avisé ? Le dire de cuisses d'homme n'aurait de sens, serait démenti par la réalité. Qu'elles soient de femme assise ou debout, ses cuisses sont spontanément jointes, ainsi que les ailes d'un papillon qui s'est posé. Ainsi d'un pavot à deux longs pétales qui se serait clos pour la nuit.
    Qu'enferment-elles, qu'éteignent-elles donc de si « mystérieux » ? Ce terme impliquant on ne sait quoi de retiré, d'indéchiffrable, digne peut-être de révérence comme la cella d'un temple ; d'un autre ordre, assurément, que le visible, le commun. Une part, probablement de ce for intérieur qui nous rend l'Autre impénétrable en ses tréfonds – à cela près que nul ne penserait à situer là, en tout ou partie, la part « mystérieuse » de l'homme.
 *
    Les femmes vénales ouvrent leurs cuisses sans états d'âme ; leur quant-à-soi, qui les fait spectatrices de nos ébats, s'étant dissocié du corps. En revanche, pour une femme qui se tient pour « honnête », ouvrir les cuisses à l'homme ne saurait être sans portée.
    C'est enfreindre le principe implicite ou non, selon lequel on vit genoux joints devant tout regard masculin, à croire que se tient, à la pliure, un secret, qui s'éventerait si l'on ne faisait bonne garde. Un secret, de fait, capital, existentiel, que Courbet mit au grand jour : l'Origine du Monde au cœur de la nuit primordiale.
    Un Rodin, un Klimt, dans leurs dessins, un Egon Scheel dans ses peintures, exhibent à satiété, cette fausse porte, cet oeil surnuméraire, qui demeureront à jamais hors de leurs prises, le plaisir de provoquer, chez eux, se mêlant à la convoitise.
 *
    Si les femmes de Maillol ont tant de présence, nous semblent si proches, c'est que le « mystère » que détiennent leurs cuisses nous demeure dérobé, n'importe la pose. À nous de le découvrir : ces contours n'appellent-ils pas une caresse tournante ? Ces modelés ne nous nous promettent-ils pas un accueil onctueux de femme ramassée sur sa succulence ?
    Épris du féminin, c'est d'une main fervente et chaste que Maillol représente ses créatures. Lesquelles, toutes de retenue, semblent figées par l'émerveillement du regard de l'artiste : non celui d'un prédateur, mais de l'incrédule devant ce qui est.
 *
    J'ai placé côte à côte deux reproductions : celle de La Vénus au miroir de Vélasquez, celle du Dos de Thérèse, de Maillol.
    Deux dos admirables, de créatures féminissimes. Deux univers. L'un mythologique où une déesse vérifie, par l'entremise d'un angelot qui lui tend un miroir, qu'elle peut répondre par l'affirmative à la question sous-jacente chez toute jeune femme qui se mire : – « Suis-je, suis-je belle ? »
    L'autre dos est d'une femme parmi d'autres ; son attitude, de qui est songeuse, « perdue dans ses pensées », selon l'expression.
    Nacrés, aux contours précis, le corps, le dos de la déesse, sont foyer de regards, directs ou réfléchis : celui de l'angelot, celui de la Vénus, celui du miroir – et le nôtre qui se brise sur une créature à mille lieues d'un mortel fourvoyé dans un empyrée de convention.
    Les modelés sont rendus avec une fidélité photographique, mais ils ne doivent nous faire illusion : si elle avait quelque jour commerce avec un mortel, ce serait par l'une de ces foucades qu'ont les dieux pour tromper leur ennui, et qui font jaser l'Olympe.
 *
    La taille de Thérèse appelle le bras qui la ceindrait ; son dos, la paume plane qui en suivrait l'ondulation, étonnée que, le ploiement d'une si ferme échine la devance dans un consentement à la caresse qui se propage de la nuque à croupe.
    Un dos en apparence tourné vers le dehors, mais qui infléchit le regard vers ces cuisses mi-relevées où le « mystère » se masse. À moins que celui-ci, trop à l'étroit, ne s'élève, par le sillon médian, jusqu'à la nuque, siège de l'obscur.
    Que peut faire une déité aux formes parfaites, sur lesquelles les doigts glisseraient comme gouttes d'eau sur une pellicule cireuse ?
    Le dos de Thérèse, lui, n'est que corpuscules tactiles prêts à s'éveiller , à s'épanouir au toucher. Une invite à le parcourir de proche en proche, quand celui de la Vénus proclame : « Bornez-vous à admirer ce que je consens à montrer. Et tenez-le vous pour dit : on ne me touche pas ! »
*
    En l'œuvre graphique de Maillol nombre de femmes nues debout, assises, étendues, illustrent combien le dos et la cuisse participent à un même « mystère »… Sensible est même le courant d'osmose, convexe, qui s'établit entre la nuque et l'ombre pincée qui divise la croupe.
    La sculpture Dina à la natte nous enseigne l'extrême flexibilité d'un jeune dos, jusqu'à s'enclore en une ove que notre œil boucle sur soi. Aurions-nous, sans Maillol, associé un dos de femme à genoux, bras repliés, front à terre, à la Tulipe ?
    Les dessins de Rodin sont érotiques, voire obscènes. Nulle impudeur chez les modèles de Maillol, mais l'exacte sensualité qui leur fait prodiguer l'harmonie à la ronde.
**
* Reproduction d'un dessin de Maillol retenu pour l'affiche de l'exposition du Musée Toulouse-Latrec, à Albi (avril-juin 2014): De la ligne au volume.

vendredi

1er janvier 2015 L'ARBRE EN SES SAISONS (2)





*
 

AUTOMNE (2)
*
   Une forêt de feuillus nous prodigue, au printemps, en été, une discrète allégresse. La même forêt d'automne vous couvre d'or flottant et l'on invoque Danaé. La chaleur résiduelle de l'été a pris formes et couleurs. Une palette de Fauve s'éploie autour de vous, propre à réjouir et désespérer le peintre.
   Marchant sur des rebuts de mégisserie, d'atelier de reliure, on suit une allée – une nef –,  au fond de laquelle tombe, d'un puits de jour, une brume bleue. Le trésor de la cathédrale reluit de toute part. Le silence des beaux jours était traversé de glissements, ponctué de cris d'oiseaux, à présent assourdis, raréfiés. La forêt d'été était insensiblement ascendante, exultante. La voici comme tassée sur soi, et résignée. Un adieu sourd de chaque chose, diffusant la mélancolie de ce qui fut. L'arbre porte beau, mais ses couleurs sont celles des plages, au soir, quand le reflux se prononce et que la mer, comme lui, s'effeuille.
*
   L'automne fait de l'arbre un être éploré, ainsi de ces visages d'où tombent, silencieuses, des larmes.
   Ici, Jean Giraudoux, dans Provinciales, nous prévient : « Ne croyez pas que les feuilles mortes tombent d'un coup, comme les fruits mûrs, ou sans bruit, comme les fleurs fanées. »
   Ni de la même façon, ajouterait le contemplateur, lequel tient pour un cliché ce que lui enseignaient les poésies, les chants de son enfance. Certaines feuilles, de fait, « tombent en tourbillonnant », mais, avec la défeuillaison, toutes les figures de la chute se rencontrent : c'est affaire de limbe, de condition atmosphérique. Telle feuille descend en vol plané ; telle autre en une chute verticale, selon un fil à plomb, comme ne pouvant attendre, ou perdant la tête. Celle-là dévale des escaliers d'air ; cette autre, reprise par un souffle, est le caillou plat qu'on lance pour le voir ricocher sur l'eau …
 *
   Que le vent survienne et fustige l'arbre, une troupe de feuilles le quitte, tournoie, désemparée et s'abat en pluie sèche, élargissant la jonchée rousse sur le sol. Mais c'est par temps calme, quand elles se détachent une à une, qu'un sentiment d'implacabilité vous gagne.
   Rien qui puisse ralentir, interrompre, ce qui a tous les dehors de la sénescence, de la déchéance. Ce ne sont pas seulement ces couleurs de couchant, mais ce dépouillement auquel le grand âge incline.
   On peut faire de l'automne sa « saison mentale » ; on peut aussi y percevoir émané de la nature entière, explicité par l'arbre, le célèbre : « Encore un moment, Monsieur le bourreau ! » - de la Comtesse du Barry - et voir, dans la chute des feuilles la puissance d'attraction de la Terre, notre origine et notre fin.
*
Photo Riby/Pix

dimanche

15 décembre 2014 L'ARBRE EN SES SAISONS (1)

l'arbre en ses saisons
*
automne
*
1
 *
    Entouré de grands arbres, je ne reçois pas ces lignes sans quelque mauvaise conscience, tant je méconnais ma chance :
    – « Je vivrais mal en un pays sans saisons, sous des cieux immuables, réputés "bénis". Regards, sensations, sont renouvelés quand se modifient les paysages. On redécouvre des lieux pourtant connus. Les vêtements changent ? Le moi sensible, bien davantage. »
 *
    De fait, que savent des saisons les citadins impénitents ? Ce que leur en apprennent les devantures, les platanes des trottoirs, les jardins publics, la mise des passants. Les façades des immeubles, le bitume, la tôle des voitures, n'ont de saisons. L'infime chuintement du temps qui passe n'a de modulations que diurnes. Une même palette de couleurs vous établit en une durée égale, vécue comme stagnante, au point de vous rendre étonné, un jour, d'être si proche de votre fin
    La compagnie de grands feuillus vous épargne un tel aveuglement.
   On vivait, depuis des jours, dans la tonicité des verts, et l'on s'avise qu'une feuille, plusieurs, un rameau, virent leur pigmentation native, ainsi que certaines peaux atteintes de vitiligo.
   Quelques jours encore, et des touches de jaune d'or, de jaune indien, allègent, aèrent la masse austère du vert émeraude ou véronèse.
   Si l'automne est, pour maints végétaux, la saison où les feuilles rouillent, prennent des teintes de vieux parchemins, il est, pour d'autres, le temps où notre œil découvre en eux quels substrats chaleureux nous dissimulait le vert.
   Nous attachions, à cette couleur, des sensations de fraîcheur, de froideur – ô noyer ! Nous allons vivre pendant des jours dans des enluminures de Livre d'Heures.
   Voici, avec la gamme des rouges – du vermillon, de l'écarlate, de la garance au carmin –, le climat de l'ardeur, de la flamme, de la passion. De l'opulence. L'or natif mêlé au vieil or, au vermeil, au cuivre. Et de nous souvenir du mot de Mallarmé à Valéry devant la fin de l'été, à Valvins : « C'est le premier coup de cymbale de l'automne sur la terre. » Coup de cymbale qui gagne, en ce qui sera fanfare, le geyser du peuplier, le médaillier du bouleau – et la vigne-vierge qui ensanglantera les façades.
 *
   On dit que certaines agonies voient s'empourprer des joues blêmies par la maladie ou l'âge ; le moribond faisant preuve d'une étonnante agitation.
   Faut-il entendre, s'élevant de la Nature à l'automne, une modalité de l'antique déploration – sous des lambris dorés : « Le Roi se meurt, le Roi est mort ! » ? Ou voir, en cette féerie colorée, les multiples avatars du vert en son mûrissement, ainsi qu'une pomme verte devient, avec les jours, blonde ou cramoisie ?

lundi

1er décembre 2014 L'ARBRE FLUVIATILE




Arbres sous le vent
             Camille Corot

*L'ARBRE FLUVIATILE

     À moins qu'il ne doive rechercher l'espace, la lumière ; qu'il soit sous un vent constant, un arbre pousse droit et non déjeté. Chaque branche ou rameau a son contrepoids – sa contre pesée – adverse, ce qui fait, de l'édifice, un étagement d'équilibres. La sensation même qui gagne à le contempler.
     À l'arbre, le sage demande, jamais refusé, un modèle de retenue, de maîtrise de soi, d'harmonie, mais aussi de laconisme, de résignation, de patience. Aussi, à l'aurore, se réjouit-il de retrouver ses arbres à leur place assignée.
     Est-ce stupeur d'avoir été si longuement plongés dans le noir ? Incrédulité devant la résurgence du jour ? De faire, à nouveau, du ciel, une lumineuse mosaïque ? Étonnement de voir se prolonger la paix que la nuit leur apporta ?
     Pas une feuille ne remue, comme occupée à vérifier ses contours, découpures, folioles, que l'ombre avait estompés, chargés d'un impondérable limon, mais que le jour nettoie, redessine avec une précision grandissante ; que la jeune lumière fait reluire, argente, de part et d'autre de la nervure médiane. Et voici que l'arbre recouvre son nom : ici l'érable, là le châtaignier, là-bas l'accacia, tout de folioles, le hêtre aux belles enfourchures – aux lisses entre-cuisses.
Nulle feuille ne bouge ? Si, et l'on croit discerner, dans une circonvolution cérébrale, une idée se former, un signal se faire.
     Ou n'est-ce pas clignement distrait, comme au terme d'une trop longue contention ? Mais non, ce sont, à la périphérie du feuillage, balbutiement à lèvres minces, proéminentes. En marge d'une muette assemblée, à très bas bruit, vient de naître une rumeur. Des feuilles voisines la reprennent, la propagent. Tout un rameau s'en émeut ; une flamme invisible gagne de proche en proche. Des signes d'affolement collectif font penser au Bal des ardents, à l'incendie du Bazar de l'Hôtel de ville. Ce qui était ruisseau, rivière, aériens, devient fleuve.
       L'arbre s'enfle, saisi d'un accès de fièvre. Le frêne, le bouleau, le tremble, semblent atteints d'une fébrilité récurrente. Mais ce chêne ? Lui aussi, le fleuve le traverse.
     Il est des plantes fluviatiles, telles la myriophylle, l'élodée, la fontinale, que le courant peigne, effile en chevelure indéfinie. C'est tout un arbre qui peut devenir fluviatile, quand le vent s'en saisit.
     Arrimé par ses racines, il est la permanence même. À vie, scrutant les mêmes horizons. Or, l'Ailleurs vient à lui, l'envahit, s'efforce de l'entraîner vers un point de fuite et déjà, tout le feuillage s'y oriente, ainsi que se tourne vers le terme de leur migration, une troupe d'oiseaux.
*
     L'arbre, hormis le tronc, connaît une « difficulté d'être ». Quelle séduction a ce scintillant Ailleurs, pour qui pourrait reprendre le vers de L'horizon chimérique : « Car j'ai de grands départs inassouvis en moi ». Mais « la force du site » !
     Stable, le sol ; immuable, le tronc. Le déséquilibre vient d'un feuillage partagé entre l'acquiescement et la rétractation, la dénégation. Qui n'est plus que remous, va-et-vient, où des bras feraient les gestes de qui se noie. À moins que l'arbre, en transes, ne rappelle les convulsionnaires de Saint-Médard…
     Il est des cours d'eau réguliers. Y aurait-il, dans le lit de ce fleuve, des ruptures de pente qui en précipiteraient le cours, et nous vaudraient ces accès de fièvre qui rendent le feuillage haillonneux, dilacéré ? Ou un pêcheur s'efforcerait-il, par intermittence, de fatiguer un poisson vigoureux, pris aux ouies, pour le ramener à lui ? Une poigne amorce parfois un mouvement de rotation – pour déraciner l'arbre ? Là-haut, une cime multipliée pèse le pour et le contre, mouline et baratte l'espace.
     L'arbre est de ces malades gagnés par une impatience des membres, qui ne peuvent trouver le repos. Il est l'image de la répulsion et de l'effroi. De quoi témoigne son arc-boutement.
     La rumeur, d'abord rive de ruisseau, est devenue berge de torrent.
*
     Que fut la nuit ? À l'aube, je retrouve la verticale qui unit le collet à la cime ; le poids de chaque branche annulé par celui de la branche opposée.
     Sa ramure prise en un vitrail, il ne peut être que figé. Nulle trace de fièvre ou d'inquiétude ; pas même d'expectative. Équanime, il est la contention même. Du moins en apparence. Organisme vivant, son feuillage, – stylite sur sa colonne –, médite ce qui accroît ce grand être qu'est un arbre souverain. Et quel ne l'est, sur l'aire circulaire de son ombre ? Échanges avec le sol et l'air, assimilation, circulation des sèves, insertion dans l'espace, quête de la lumière, formation des stries d'accroissement, à l'apathie du tronc, s'oppose la mobilité des innombrables antennes foliées.
     L'arbre fluviatile ? Il le fut, à son corps défendant, et il n'était alors qu'émulsion de formes, et de couleurs, d'air et de bois. À présent qu'il baigne en un lac sans rides, et que sa silhouette lui restitue son identité, que son ordonnance n'est plus bousculée, je lui sais gré de me donner, comme avant, une leçon de droiture, de hauteur sans condescendance. Il en impose comme César, « le pied sur toute chose », mais il est d'abord pour moi, comme pour l'Isabelle d'Intermezzo, « le frère immobile des hommes ».
*
Arbres sous le vent
Soutine

 

 

Arbres sous le vent 

Soutine


Archives du blog

Compteur pour blog gratuit