* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


jeudi

15 juin 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)


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    Les contrées océaniques aux faciès argileux ou granitiques, bruissent de sources. Où qu'on se trouve, une eau allègre torsade les airs, les rend pimpants ; elle induit, en dépit de la roche à nu, un climat de fertilité, le sentiment d'une libéralité inépuisable gracieusement dispensée à tout venant.
    L'espace semble peuplé d'oiseaux à leur réveil ; un grand feuillu étend son ombre sur un sous-bois d'arbrisseaux volubiles. Le géologue parlerait de terrains anciens : la nouveauté point de toutes parts sous les espèces d'eaux dégourdies, diligentes, assurées de leurs parcours, à moins qu'elles ne se dispersent en mares, étangs et marécages.
    Les assises calcaires, elles, se font coffres-forts pour l'eau qui leur est départie et qu'elles thésaurisent, par un dédale de diaclases, en des grottes souterraines aux rares issues. Souvent, un filet seul échappe à la poigne minérale, mais c'est assez pour qu'un hameau s'édifie autour de lui. (Ah, que jamais ne s'épanche dans l'air, funèbre, le silence d'une source tarie !) Parfois, pourtant, telle est la masse des eaux captives, qu'elles se débondent avec une puissance, une prodigalité qui confondent le spectateur.
    Qui a vu celles de la Fontaine de Vaucluse se chevaucher en troupe de bisons enneigés rompant, d'un coup, l'enclos, garde en mémoire l'image d'une impétuosité propre à balayer tout obstacle. C'est ventre à terre, les rochers du lit pour tremplins, que le flot se rue vers le jour : n'a-t-il pas une revanche à prendre sur la raideur, la fixité, les ténèbres qu'on lui imposa ? Que s'échappent donc, avec des contorsions d'anguille écorchée vive, les eaux qui exultent et jouent des coudes en leur lit chamarré d'herbes aquatiques. Que monte, réverbéré par les parois de la haute falaise concave, scandé, treillissé, exacerbé par les stridulations d'une myriade de cigales acharnées à dilacérer la lumière – un hourvari en l'honneur du soleil !
    La Provence rêve de l'eau comme certaines contrées rêvent des gisements d'or qu'elles recèlent. L'eau est une des idées fixes de la Provence. Qui, pourtant, devant la Fontaine de Vaucluse, pourrait la croire si rare, si bien enfouie ?
    Au pied d'un formidable accul rocheux aux allures de sépulcre blanchi, aux parois ravinées par une meute de cigales, parmi des blocs sans plus d'aspérités que les cailloux roulés, l'eau de la résurgence jaillit comme si toute la masse du plateau pesait sur elle ; et ce sont partout – cristallines – de monstrueuses cloches de méduse, des girandoles d'écume, et comme une luxuriance débridée qui se revancherait d'une trop longue tyrannie.
    Le mot d'accul est insuffisant : on est au fond d'une citerne, dans la réverbération, dans l'émiettement d'un tumulte d'eaux, de feuilles et de graviers. Dans le climat de stable frénésie qu'induit un paroxysme sans défaillance.
    Au débouché de l'eau, l'émission discontinue des reflets, leur prolifération dansante et bornée, ont pour contrepoint sonore l'immense, l'unanime staccato des cigales dont on ne sait s'il s'agit d'un tournoiement insensible, d'une progression subreptice, ou d'une combinaison des deux. À coup sûr, on a tendu au-dessus de la citerne un vélum au grain serré où règne une lumière d'autre sorte que celle qui se joue des longues branches de platane ; une lumière grise qu'on dirait retenue là telle un banc de bois flotté. L'âme goûtant l'harmonie qui s'établit entre le bruit du souffle, de l'expiration tumultueuse et égale, et celui du gravier que les cigales, à l'instar des chercheurs d'or, criblent avec âpreté.
    Que surgissent une lumière aussi crue des ténèbres souterraines, un si puissant filon de quartz de la paroi circulaire – bousculé, bulleux, comme par l'effet d'une surpression : une telle solution de continuité surprend. Les blocs les plus proches sont recouverts d'une coupole d'algues limpides où circulent mille étincelles ; une danse de stalagmites, la croissance accélérée de touffes de surgeons (à la blancheur des cœurs de laitue), une envolée d'aigrettes, de nuées d'éphémères, se disputent nos regards. Irrépressible est le mot qui nous vient devant cette irruption bouillonnante, rythmée par la stridente trémie des cigales. Le flot trouve immédiatement son issue. D'abord rugueux os de seiche (mais ne faudrait-il pas voir plutôt, en ces aspérités, des séracs en miniature ?), il se fait échine aux sinueuses apophyses d'écume, chenal de glace libre se rompant sur mille récifs couleur d'aigue-marine ou de mousse noire – jusqu'à ce que, laminé, il coure reconnaître les rives, d'un mouvement tournant, les épouse un instant, et désormais assuré de son lit, glisse, étale, rapide, vers l'invisible et très mince gouffre de l'horizon.
    Ainsi naît la Sorgue, ainsi prend-elle son élan, paysage peint à grasses touches qu'on dirait nées du pinceau de Renoir, et dans l'instant même vitrifié.
    Distance prise, la pulsation, le halètement des sources se fondent en un grondement râpeux ; le tintement d'une eau qui achève de ruisseler par les chenaux d'un toit succède au souffle de la pluie d'abat. Et file alors, entre des rives, une laque incolore étendant son glacis sur une tapisserie d'herbes aquatiques étirées par le courant, tels des peupliers d'Italie en miniature qu'on eût abattus et qui fussent devenus de souples émaux.
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    Le mot de résurgence ou plutôt d'exurgence est faible pour suggérer la fougue des eaux, la liesse des airs quand une rivière sort d'une anfractuosité de la roche en limpides encolures, croupes, ménisques énormes, pour fertiliser le pays d'aval. Parcourant autrefois le Var, je fus stupéfait de découvrir, parmi tant de terroirs pantelants de sécheresse, une manière d'oasis où l'herbe était drue, où la frondaison des arbres attestait une sève à foison. C'était Fontaine l'Évêque.
    Voici ce qu'en disait Jean-Louis Vaudoyer dans Beautés de la Provence : « L'opulente naïade, la généreuse fée est aujourd'hui souveraine d'une radieuse solitude végétale. […] La véhémente naissance des eaux fascine. Pureté et forces jointes. Écoutez la pulsation du sang au moment où le jeune Siegfried bondit de la caverne, jetant au ciel l'acier fulgurant de l'épée. Nous connaissons des sources douces, passives ; elles entreprennent puérilement leur promenade sous les bois. La source de Sorps (Fontaine l'Évêque est une appellation relativement récente) est un cœur furibond qui enfle ses artères avec une cruauté prodigue. La fontaine nourrit ; mais semble dévorer.
    « Une fraîcheur en quelque sorte fiévreuse monte du lit orageux. Autour de la source, tout ce qui est vert est, si frais, si lustré, si épais qu'un daltonien, voyant ces prairies, ne douterait pas de voir du sang. »
    Ainsi parlent les poètes, songe-creux s'il en est. Par chance, dans le bourg de Bauduens voisin de trois kilomètres, des esprits positifs pensèrent que cette beauté naturelle qui se dissipait sans profit, pouvait devenir… source de prospérité. Qu'était-ce, au reste, que cette sauvagerie dans une contrée policée ? Que cette intrusion perpétuelle, à grand fracas, d'une horde liquide qui se voulait irrépressible et pouvait donc tout submerger ? Mais nous savons mater les eaux musculeuses, « véhémentes » – et lascives à en juger par tant de saillies sur les degrés rocheux.
     Un barrage a suffi pour transformer des flots boursouflés, rugueux à l'œil, en une étendue miroitante, moelleuse au regard, où le ciel fait, avec l'onde, assaut d'assiduité contemplative. Pour donner au bourg, adossé à la montagne, un parvis liquide dont l'éclat se réfléchit sur les façades.
     Où se tient, à présent, le toujours jeune Siegfried « jetant au ciel l'acier fulgurant de l'épée » ? Qu'on lui dise, si on le rencontre, qu'il pourra s'adonner, dans le lac de Bauduens, à tous les sports nautiques, y compris le pédalo.
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    La Provence a ses rivières qui vous persuadent que l'eau est une manière de roche – de l'espèce des lazulites. Elle a ses torrents dont le lit, l'été, n'est qu'une route empierrée sinuant entre des versants ravinés par les râpes des cigales, et l'on entend la sècheresse jusqu'en nos dents qui s'en irritent. Elle a, qui l'incise de part en part, la volute de la Durance. (Qu'il contemple celle-ci à son étiage, de quelque hauteur – Ganagobie ! –, celui qui veut voir un grand serpent bleu, perclus d'étranglements et de protubérances – d'anévrismes ! – battre la campagne parmi les peaux de ses mues successives…)
     Mais comment n'y pas voir encore une immense ramure de bras chargés d'eau limoneuse et torsadés comme glycine, une algue laminaire aux ramifications multiples, possessives, bordée de champs géométriques sagement alignés, ou de formations d'oliviers ?
     Caprice, désordre, fureur, se lisent dans le lit emmêlé, bouleversé, éventré, d'une rivière qu'on pressent tortueuse et retorse, et cependant toutes tripes à nu. Mais le dédale apparent est orienté : toute la vallée s'écoule selon une intense vibration, lumineuse et unie ; selon un déversement dont la rumeur rappelle, à l'infini amplifié, le chuintement des bûches dans l'âtre.
     De la flèche, dont la pointe est en aval, nous ne voyons qu'une partie de l'empennage. Mais n'est-ce pas d'abord un filet de pêcheur que l'on hale et qui s'allonge sous la traction, lourd qu'il est d'îles, de verdure sporadique et, dans les chenaux, d'eaux que la pente dépolit ?


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1er juin 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)

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    Le génie s'éprouve mieux qu'il ne se définit. Pour approcher celui de Van Gogh, je contemple des reproductions de tableaux de peintres contemporains notoires – dont un Prix de Rome ! – qui prirent la Provence pour motif.
    Beaucoup ont, à leur tour, outré la couleur (elle en crie !), mais faute de l'avoir empoignée, harcelée, défiée – et déchaînée, elle s'en tient à couvrir la place qu'on lui assigna. Et le tableau fait penser à une photographie en noir qu'on eût grossièrement coloriée. Il est tel les illustrations de magazines, d'albums, qui vantent la contrée. De fait, l'œil reconnaît, parfois sans les avoir vues, les particularités du paysage provençal. Voici des oliviers à la ramure de vieux ceps, des plantations de lavande qui font d'un champ, d'un plateau, une persienne close par un jour éclatant ; voici des cyprès placides qui montent la garde auprès d'un mas. Tout est en place, sauf que le cadre du tableau n'est nullement débordé par la profusion du réel qu'il est censé contenir ; sauf que le pinceau a fait office de doigt posé au bord d'une coupe de cristal qui vibrait – et l'on croit voir « les grands pays muets » de « La maison du berger ». Sauf, encore, que la convention triomphe en ces ciels uniformément bleus, quand Van Gogh nous a révélé, accordé au jour torrentueux de ce pays, un firmament mouvementé, populeux, gros de menaces pour notre nuque.
    Ce sont là des tableaux pour intérieurs bourgeois où ils mettront une note vive et de tout repos. Que ce bouquet de tournesols est ressemblant ; ces oliviers vaporeux à souhait ! (Tel artiste fait, avec constance, de leur feuillage, la bourre des champs de coton en fleur.) On ne court aucun risque à suspendre chez soi des toiles dont la violence des étés de Provence est absente, malgré leurs dehors. « Insonores », dépourvus d'espace propre, mais composés dans les règles de l'art, ils visent à décorer sans tapage, selon les deux dimensions du châssis. Nul de ces peintres n'étant un « voyant », le réel ne lui a rien livré, de haute lutte, de ses dessous : il s'est borné à être pittoresque – et c'est assez pour ceux qui ne demandent à une femme que d'être belle.
    Aussi, verrait-on mille de ces tableaux sans ressentir ce qui émane d'un seul « champ de blé » de Van Gogh : la densité de l'air, la trémulation des lignes, le « tremblement du temps » – et l'insécurité qui pèse sur celui qui violente le visible pour le percer à jour.
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    Le talent sait pouvoir compter sur l'assentiment de notre regard « habitué » : « Je n'ai pas d'autre dessein que de vous séduire ; vous ne serez donc jamais avec moi dépaysé. » Le génie, lui, n'a cure de bousculer nos certitudes les mieux assises, au risque d'appeler l'incompréhension et les sarcasmes des honnêtes gens : « Voilà ce que je vois et qui n'a de répondant dans l'art. Plaire ne m'importe ; c'est à convaincre que j'aspire. » Il faut en convenir : des lignes, des couleurs inouïes s'emparent de nous, gauchissent notre vision et nous imposent – comme on empreint une étoffe – leur singularité, leur nouveauté, et une manière d'évidence qui nous fait intimement crier : « Touché ! Je découvre par une couleur assez vigoureuse, assez exaltée pour bousculer la forme, que la nature n'est pas "l'impassible théâtre" de Vigny, mais que, sous ses apparences débonnaires, l'instabilité, les rivalités, les conflits, les remises en question y sont de règle ; que les correspondances y abondent ; que l'élan, que l'envol, y bravent la pesanteur. »
    À présent que Van Gogh nous a révélé une Provence d'été dans la fougue de ses couleurs, la frénésie de ses lignes, on pourra bien peindre avec talent ses paysages : il n'est de toile qui ne nous paraîtra sans plus de force qu'une décalcomanie ; dont on ne pourra dire que ce que Baudelaire écrivait de Diaz de la Peña : « ses tableaux ne laissent pas de souvenir. ». Mais je conçois qu'on n'ait de goût que pour les belles images complaisantes, sans âme, inoffensives, qui jamais ne bondissent à notre rencontre pour dessiller nos yeux.
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    Cependant, dès lors que l'été, en ce pays, a les couleurs de ces miniatures qui nous peignent quelque tournoi dans une profusion d'oriflammes et de salves de trompettes, le lecteur de Giono ne peut-il s'étonner de le voir évoquer une Provence grise, n'importe la saison ?
    Il faut croire l'écrivain. Accordée à cette contrée secrètement austère, une gamme infinie de gris s'offre à qui sait observer, aussi suaves à l'œil que le bois d'olivier l'est aux doigts : ceux de la roche à nu, et ceux de ses creux d'ombre où un soupçon de bleu est en suspension ; celui, très insidieux, qui vint à bout des villages en ruine – et ce qui n'en finit pas de s'élever de leurs murs qu'une puissante mâchoire a ébréchés, de leurs maisons à ciel ouvert, c'est la stupéfaction devant l'injure faite à un tel jour. Ainsi de la paille qui déshonore la plus belle perle.
    Ah ! que, du moins, le voyageur ne quitte pas cette contrée sans contempler une oliveraie ! Il y verra, au fil des heures, au gré de la brise ou du vent, le gris atteindre à des raffinements que l'orfèvrerie, le damasquinage plus que la peinture, pourraient approcher. Il y verra luire l'acier, mousser le platine ou l'argent, le métal – pelucheux – se muer en poussière de diamant avant de se sublimer et de se fondre dans l'azur.
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    « Un olivier n'est pas commode à prendre au piège… C'est un songe d'arbre, une fumée d'arbre… » Ces mots de Cocteau doivent être nuancés. L'olivier est bien un arbre par son tronc, cuirassé, fortifié ; ses maîtresses branches, auxquels les siècles, les millénaires, donnent des boursouflures d'éléphantiasis ; un système racinaire tel un bassin de reptiles. En toute la charpente se lisent les affres d'une interminable agonie par la soif, et la clameur d'imploration qui répond à la géhenne endurée.
    Un malaise nous vient comme à la vue d'un corps énorme, contrefait, scrofuleux ; une amorce d'angoisse encore, à pressentir la puissance, l'opiniâtreté, de racines capables de faire sourdre l'eau de la pierre même.
    Or, de ce tronc qui semble appartenir aux reliefs ruiniformes tout d'excavations, d'une ramure soumise de bout en bout au supplice du garrot, procède un feuillage aussi léger, de loin, qu'une brume de beau temps ; aussi effervescent que l'écume de la bière débordant le bock qu'on vient d'emplir. Impondérable à l'égale de l'auréole neigeuse que laisse un feu de bûches dans l'âtre.
    Et que vienne le vent, et chaque arbre se mue en un banc d'ablettes luttant contre le courant sans céder un pouce du lit. Serions-nous dans une frayère ? Un atelier de tissage où la trame d'argent du vent rencontrerait la chaîne d'argent du feuillage ? À coup sûr, en un lieu où le gris déploie son opulence ; où ne s'imposent pas seules les couleurs d'un Derain, d'un Vlaminck, d'un Matisse ; où, dans le paysage, une oliveraie a les vertus des sfumatos de Vinci.
Gloire, donc, à un arbre qui thésaurise en son coffre blindé, l'argent de la terre ; qui tire du soleil, fluide et onctueux, un filon d'or, et qui, de loin, nous adresse en friselis un sourire indulgent ! En lui se résume et s'exalte « le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui. » Par lui, la tendresse devient visible comme, autour d'une fontaine de village, elle se fait audible.
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lundi

15 mai 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)

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    Sa correspondance en fait foi : Van Gogh a vu, en Adolphe Monticelli, un grand coloriste à placer auprès de Delacroix ; il l'a revendiqué pour l'un de ses maîtres ; il a rêvé de « le continuer ». Le peintre marseillais loué par Verhaeren, Proust, Élémir Bourges, André Suarès, mourut deux ans avant son disciple, et ils ne se rencontrèrent pas.
    Mais qu'auraient-ils pu se dire ? Hormis le primat de la couleur, tout les sépare ou les oppose. Paysagiste, Monticelli introduit en ses sous-bois, ses parcs, ses allées ombreuses, des élégantes parées ou travesties qui devisent, goûtent, écoutent un violoniste, ou interrogent une tireuse de cartes. Futiles et voluptueuses, elles sont les figurantes d'une féerie qui rappelle Watteau sans la fluidité, la grâce, que la mélancolie donne à ses « assemblées dans un parc ».
    L'univers de Van Gogh est chaste, même si sa touche peut sembler lascive ; l'équivoque en est absente, et le sourire, et les confidences entre deux battements d'éventails.  Le théâtre n'y a pas sa place et jamais on ne s'y donne la comédie. Si des êtres vacants, réduits à l'enveloppe, s'adonnent à quelque divertissement chez Monticelli, c'est un équilibre mental qui se joue en chaque toile de Vincent. Aussi la frivolité en est-elle bannie : c'est ici et maintenant que peint Van Gogh, les pieds sur terre et la tête, à la lettre, dans la voûte céleste, qu'elle soit étoilée ou sans voiles.
    Devant les meilleurs tableaux de Monticelli, on évoque un bassin de braises rougeoyantes, et l'on se dit que son pinceau a puisé de telles couleurs non sur une palette mais dans un mortier où l'on eût broyé, pilé des minéraux coruscants, des minerais d'or et de cuivre avec leur gangue. Le peintre attend de l'intensité, de la diversité des coloris, un éclat, un grésillement, où se désagrègent les contours. Les empâtements nés de touches qu'on imagine voltigeantes et assez peu soucieuses de leurs confins, donnant au tableau, sous sa luisance, un aspect croûteux, excorié, et confus. Et nous, de devoir cligner des yeux, accommoder, devant ce qui est à la fois dispersion et prolifération de couleurs. La saturation de la vue, du… toucher, est de rigueur, appelée par le fouillis végétal où se coagulent des grappes féminines ; par des vases où les fleurs s'étouffent, des natures mortes où les objets se fondent dans les motifs d'une nappe venue de Perse.
    Monticelli peuple ses tableaux des cent figures de la vanité, de l'insouciance et de l'ennui, mais ne remet pas en cause le paysage qui leur tient lieu de salon ou de boudoir. Aucune fièvre n'affecte ses touches appliquées avec contention ; nulle ligne de force ne traverse une nature docile et qui… se ressemble, faute qu'on l'ait bousculée, subvertie.
    Jamais, en revanche, les tableaux de Van Gogh ne donnent une impression de surcharge, et l'aspect d'une concrétion pierreuse, coquillière. Les empâtements y naissent du défi jeté, dents serrées, à ce qui n'est pour tant de peintres, qu'une modalité du réel, mais, pour Vincent, une substance à modeler, à travailler au corps, jusqu'à ce qu'elle nous révèle le vrai, sous ses rassurants dehors.
    Dents serrées. L'éloquence n'est pas chez le prolixe Monticelli, mais chez le taciturne, « et même un peu farouche » peintre de Saint-Rémy, Arles et Auvers. Devant les créatures du premier, je crois entendre, repris, développé par les feuillages, l'émiettement d'une lèvre d'eau sur une plage de gravier à marée basse. Devant certains champs de blé, nuits étoilées, oliviers ou cyprès que me découvre le second, c'est une interminable clameur que je vois envahir l'espace. Monticelli fait de moi un spectateur aux yeux papillotants – que rien ne hèle puisque l'apparence y foisonne sans le moindre arrière-fond. Béants sont les paysages de Vincent, et mis en leur présence, on vacille intérieurement, soumis que l'on est à leur puissante aspiration.
    Oui, se rencontrant, qu'auraient-ils bien pu se dire ? Sans doute l'équivalent d'un dialogue aux Enfers, du Massenet mélodiste et de ce Wagner qu'invoquait Van Gogh ; du poète des Fêtes galantes et de celui de Vents et d'Amers.
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mardi

1er mai 2017 PROVENCE PROFONDE (suite)



    Vint un homme au chapeau de paille, au poil roux, au regard ingénu, fils d'un pasteur du Brabant, qui s'était cru appelé à évangéliser les miséreux. Déçu dans sa vocation, mal payé de retour dans ses amours, il peint d'abord des paysans qui font penser aux « animaux farouches » de La Bruyère ; des masures, des métairies sur lesquelles pèse un ciel bas où rien ne luit. Ce qu'il dira de ses dessins d'alors « lourds, épais, fangeux, noirs et mornes » vaut pour ses peintures où la touche épaisse, sombre, quasi funèbre, dénonce l'accablement d'hommes voués à la glèbe et frappés de l'immémoriale malédiction. Ce qui est rendre témoignage : – Oui, c'est bien ainsi que certains de nos frères vivent !
    Sa palette s'éclaire, s'allège à la faveur d'un séjour à Paris. Sous l'influence des estampes japonaises, de celle des Impressionnistes, – auxquels il préfèrera toujours « les vrais peintres originaux » que sont Delacroix, Millet, Corot et les anciens –, la touche, en bâtonnets, dissocie, discrimine ; elle introduit dans le tableau palpitation, discernement. Allègres, souriantes, sont les vues de Paris, de la Butte Montmartre – au demeurant plus affirmées, plus stables, moins liées à l'instant, moins… solubles dans l'air, que celles des peintres qu'il rencontre et qu'il admire sans se départir de son esprit critique. Déjà, dans son œuvre, portraits, autoportraits, natures mortes, proclament la primauté du jaune ; et quatre tableaux de tournesols attestent une vocation d'orpailleur. Aussi n'est-on pas surpris de lire, dans une lettre à son frère, de 1887 : « Mon plan, c'est d'aller, dès que je le pourrai, passer quelque temps dans le Midi, où il y a plus de couleur, plus de soleil. »
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    Ce que fut, l'année suivante, l'éblouissement du peintre devant la campagne d'Arles, puis de Saint-Rémy, ces extraits de lettres à son frère Théo, à son ami Émile Bernard, l'expriment avec ardeur :
    « La palette, aujourd'hui, est absolument colorée, bleu céleste, orangé, rose, vermillon, jaune très vif, vert clair, le rouge clair du vin, violet. » Et d'invoquer la musique de Wagner qui, « même exécutée par un grand orchestre, n'en est pas moins intime pour cela. »
    « Maintenant nous avons une très glorieuse forte chaleur sans vent ici, qui fait bien mon affaire. Un soleil, une lumière, que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, jaune soufre pâle, citron pâle or. Que c'est beau, le jaune ! Et combien je verrai mieux le Nord. »
    « Jamais je n'ai eu une telle chance, ici la nature est extraordinairement belle.  Tout et partout la coupole du ciel est d'un bleu admirable, le soleil a un rayonnement de soufre pâle et c'est doux et charmant, comme la combinaison des bleus célestes et des jaunes dans les Van der Meer de Delft. Je ne peux pas peindre aussi beau que cela, mais m'absorbe tant que je me laisse aller sans penser à aucune règle. »
     Et de s'extasier, avec des exclamations d'aveugle-né guéri de sa cécité, sur la limpidité de l'air, l'ampleur des perspectives qui en résulte, l'éclat qu'en reçoivent des coloris d'estampes japonaises, telles, sur fond d'azur, ces nuées de papillons blancs des vergers en fleur, analogues à une neige en suspension.
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     Quand Van Gogh découvre la Provence, son esthétique fait de lui un précurseur de l'expressionnisme. Un peintre réaliste prend le réel « par le contour » en ébauchant le motif au fusain puis en couvrant les surfaces ainsi délimitées. Aussi ses toiles ne sont-elles que des reflets sans âme. Pour Van Gogh, la couleur est maintenant première et « elle exprime quelque chose par elle-même » – de l'ordre de la sensation, de l'émotion. Au peintre, donc, d'imposer sa palette au paysage, quitte à « hardiment exagérer les effets. »
      On songe au travail de la muleta conduit par le torero, la nature donnant tête baissée dans le leurre, et se peignant sur la toile non docilement, sous les sages apparences que nous lui connaissons et que reproduit le peintre réaliste, mais déformée, transfigurée – et regimbant, parce que le peintre l'a provoquée, défiée, poussée dans ses retranchements et forcée de s'avouer en sa violence ou son exaspération. Au demeurant, superbe : ne sait-on pas que les traductions infidèles sont plus belles et vraies que les littérales ? Et Breton ne nous a-t-il pas appris que « la beauté sera convulsive ou ne sera pas » ?
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     Jour après jour pendant deux années, vont se trouver face à face une nature chamarrée et une manière de mystique qui, à présent, a, selon ses termes, « la peinture dans la peau » ; qui, ne pouvant se passer de la « puissance de créer »,  peint « comme pris par la rage ». « Je laboure, écrit-il, comme un vrai possédé, j'ai une fureur sourde de travail plus que jamais. » Et de peindre en plein mistral, le chevalet solidement fixé, ou, des bougies à son chapeau, de nuit « bien plus vivante et richement colorée que de jour. »
      Cela tient de l'affrontement, de la dévoration : « je mange toujours de la nature. » C'est qu'il s'agit, par un corps à corps, par le truchement d'une couleur portée à son paroxysme, d'entrer en contact immédiat avec la réalité – jusqu'à s'y abstraire, s'y abîmer ; jusqu'à ce qu'elle vous laisse comme éperdu, et exsangue.
      Dans un état d'exaltation qui rappelle la lutte de Jacob avec l'ange, convaincu qu'il faut « outrer la couleur davantage – l'Afrique pas loin de soi », Van Gogh ne craint pas de se mesurer au soleil – qu'il peint avec les stries d'accroissement d'un tronc d'arbre millénaire qu'on a scié ; avec les ondes concentriques d'un boulet incandescent atteignant le firmament. Ce n'est plus le « soleil levant » d'un Monet, mais, tel une gueule de haut-fourneau, celui du « glorieux Midi » qui se vautre dans les champs de blé mûr, les labours qu'on ensemence ; qui se fait constellation de tournesols dans un vase, façades d'une maison à Arles, lampes d'une salle de café de nuit, ciel étoilé « de méduses phosphorescentes ». Comme d'autres étaient en quête du trésor des Hespérides, il désespère d'atteindre « la haute note jaune » qui, sans doute, doit rappeler ce jaune citron de Delacroix qu'il prise à l'égal de son bleu de Prusse. Et foin des couleurs changeantes des Impressionnistes !
     Ici, dit le peintre, « la lumière est mystérieuse ». La chiche clarté du Nord, atone, accordée aux chaumières, à la dure condition paysanne, appelait une touche pesante, bourbeuse. La lumière de la Provence, exubérante, rendue plus virulente par le harcèlement scandé des cigales, exige du peintre l'outrance ; elle fait de lui un visionnaire – et un mystique, dussent son âme s'en incendier, sa raison en chanceler.
     Le Monet de l'âge mûr, hédoniste, demande à l'eau semi-captive d'être le repos de son regard. Il pourrait faire sien le vers de Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Van Gogh est de ceux qui, à grand douleur, doivent arracher au réel ses secrets, et en rendre compte. Il écrit à son frère : « mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié […] ». Il lui écrit encore : « les émotions qui me prennent devant la nature vont chez moi jusqu'à l'évanouissement ». Témoin digne de foi ; il est l'un de ces êtres pour qui le mot passion doit être pris dans ses diverses acceptions.
     Van Gogh a conscience qu'à outrer la couleur, à lui lâcher la bride, on provoque, on violente le réel, on l'invite à sortir de ses gonds ; mais n'est-ce pas ce qu'il cherche ?  Dans un hourvari de vert, de bleu, de jaune ou d'orangé, on voit la couleur s'emparer des contours, les déformer, les distordre pour mieux assurer leur assomption. Les lignes vibrent ainsi que dans la touffeur de l'air et semblent fuir en entraînant le visible dans un flux universel ; arbres, collines et ciel même se boursouflent et tanguent, et s'emportent.
      Le peintre aspirait à faire, de chacune de ses œuvres, une composition musicale, et il invoquait Wagner. Certes, notre « œil écoute », devant ses tableaux, mais c'est au Sacre du printemps que nous songeons plutôt devant les embrasements que suscitent – fureur et désordre gouvernés – les coups de brosse d'un homme affamé de reconnaissance, « abîmé de chagrin », qui semble jouer sa raison et, davantage, sa vie.
     Au vrai, savions-nous, avant que ne paraisse le peintre des tournesols, la puissance de la couleur ? Elle est, avec la forme, l'une des modalités qui nous permettent d'identifier les composantes du réel ; parfois d'en déduire la matière, l'état, voire la saison et jusqu'à l'heure où on les considère. Notre regard « habitué » ne voyant guère là qu'un revêtement, plus ou moins plaisant à l'oeil.
      Mais vint un peintre qui demandait à sa palette la résolution de ses conflits intérieurs, le terme de son angoisse essentielle, de ses doutes d'artiste, de ses remords de faire si piètre figure parmi les hommes ; en un mot, de sa misère au sens pascalien du terme. Un peintre pour qui la couleur avait densité et dynamisme et qui résolut, par elle, de magnifier cet Être innombrable qu'est la Création. Et que chaque tableau – qu'il soit campagne, ciel étoilé, bouquet d'iris ou (le plus beau des paysages) figure humaine – nous semble une oraison jaculatoire ; qu'il atteste l'attention humble et fervente de l'artiste envers le réel!
     Oui, le peintre qui aurait pu dire avec Munch : « J'entends le cri de la nature », sait le risque encouru : « les émotions qui me prennent devant la nature vont chez moi jusqu'à l'évanouissement ». Mais son tourment n'est pas vain : par ses touches torses, des couleurs crues qui exultent, il nous révèle un réel effervescent jusque dans ses herbages, ses jardins, ses collines ; une création comme en gésine ; une nature tourbillonnaire où les forces telluriques se communiquent à l'universel.
       Champs de blé vert ou mûr tels une étendue de spasmes, collines déformées comme un relief mi-sphérique soumis à pression verticale et qui amorcent un mouvement de reptation, soleil hypertrophié, pléthorique en soufre, allée de cyprès qui se calcinent dans les convulsions ou qu'on essore par torsions, efflorescences du ciel gagnées par les boursouflements de la terre, nuits d'apocalypse où le « serpent d'étoiles » cher à Giono, se fait houle et torsade de maelström, l'étoile Absinthe en vue – un paysage en transes, mal assuré dans ses contours au point d'en tituber, mais porté au paroxysme de l'être, s'emporte sous nos yeux, comme pris dans la poigne du vent qui, furieusement, trousse, descelle, enfièvre le visible, et mieux que l'averse, ravive et vernisse les couleurs, à commencer par le vert « d'une qualité si distinguée », le vert qui est, écrit le peintre, « la tache noire dans un paysage ensoleillé […] ».
      Voici, rendu flagrant, un monde vibrionnaire saisi dans l'emportement qui le soulève – et l'ensauvage. Au reste, n'y a-t-il pas, en chaque tableau de Van Gogh, le filigrane d'une haute flamme d'incendie qui monte, s'échevelle et s'effile vers les cieux ? Ceux qui, aujourd'hui, hantent la Provence intérieure autour d'Arles et de Saint-Rémy devraient bien se rappeler qu'un artiste s'y est accompli, qui peignit là avec « l'impression de [se] trouver en haute mer. » Que, dans une solitude absolue, il s'est consumé en ce creuset pour faire, de la réalité, « des mensonges plus vrais que la vérité littérale. » Que si des peintres l'y avaient précédé, il est le premier qui sut transcrire – en lui tenant tête – la levée en masse, l'insurrection de la couleur en cette contrée, ses défis, surenchères, antagonismes et distorsions. Le premier qui ait fixé, dans leur exubérance, les linéaments, l'éclat et le climat de notre Provence mentale.
      Et ce, par une poignante « traversée des apparences » dont les Fauves ne retiendront que la force explosive de la couleur. 

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