* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


dimanche

1er mai





LE ROSSIGNOL



I



Les ornithologues sont poètes, et je prononce avec un plaisir de gorge les noms qu'ils donnèrent aux oiseaux, souvent suivis d'une épithète ou du lieu de prédilection du volatile. C'est ainsi qu'il est des chevaliers gambettes, des rousseroles effarvattes, des pouillots véloces, des mésanges charbonnières, des huppes fasciées, comme il est des cailles des blés, des râles des genêts, des fauvettes des jardins…



Et qu'on ne s'avise de parler des chouettes sans préciser si elle est chevêche, chevêchette, hulotte ou effraie ! De hibou en ignorant qu'il peut être grand, moyen ou petit-duc.



En fait de nom, il en est des oiseaux comme des humains dont certains sont affublés de patronymes peu engageants. Aussi se sent-on moins attiré par le corbeau freux, la pie grièche, voire le traquet terrier ou le fou de Bassan, que par la bergeronnette printanière, la tourterelle, la mésange nonnette, la fauvette grisette. Pour ne rien dire de l'alouette des champs vers laquelle on lève la tête quand, invisible dans les aigrettes du soleil, elle égrise, elle pulvérise du cristal pour en répandre à la ronde l'éclat.



*Il est plaisant d'entendre le coucou. N'aurions-nous pris garde aux véroniques, aux ficaires, aux pâquerettes, que nous saurions, par lui, que le printemps est en vue. Pourtant, ce n'est pas sans condescendance que nous l'écoutons : « On ne peut dire que tu te mettes en frais ! As-tu si peu d'esprit que tu rabâches mornement, à la façon de ces vieux disques sur lesquels l'aiguille achoppait sans fin, aux mêmes mots ? Qui espères-tu séduire par un propos aussi simpliste, hormis une compagne aussi peu causante que toi ? Vraiment le créateur ne t'a pas gâté ! Il devait manquer d'inspiration, à moins qu'Il t'ait destiné au rôle de faire-valoir pour le loriot ou l'hirondelle. Ne pourrais-tu, encore, cesser de jouer à cache-cache ? On le sait que tu te dissimules à demi derrière. Derrière quoi, au juste ? Un tronc d'arbre ? L'arête d'un mur ? Un rebord de nuage ? »



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*– « Il est revenu !... » Le jour qui commence à scinder les volets clos devrait désormais luire sur un monde en ordre. Des années durant, il avait élu un chêne proche pour y publier ses amours. Au jour près, il était là pour des mois, exténuant de son chant tous pépiements, babillages, jasements, roucoulements. Montait vers lui, tel un encens, l'arôme d'un bouquet de seringa, celui d'un pampre de chèvrefeuille. Il ne s'interrompait pas même quand, m'apercevant, le geai des chênes poussait son aigre cri d'alerte. Un cri que je percevais comme une incongruité : l'oiseau ne m'avait donc jamais vu pourchasser le moindre chat à vociférations gesticulantes, une poignée de gravier en main, depuis que j'avais découvert, au pied de l'un de mes arbres – corolle défaite de grande marguerite – le plumage d'une tourterelle ?



*Je me souviens du premier printemps où le calme s'étendit en nappe d'huile autour du chêne d'élection, jusque sur mon toit. Un silence assez semblable à celui qui rend les arbres pensifs, quand s'agrège, en un ciel d'étain, le premier coup de tonnerre. Était-il mort ? Et, si oui, sa descendance serait donc sans mémoire ? Aurait-on jeté un sort sur cet enclos, ce logis ? À l'imperceptible assombrissement des plus beaux jours, je mesurais quel surcroît de clarté ils devaient à un joaillier à l'œuvre en un feuillage luisant. Et de me souvenir du mot de Proust selon lequel il y a « dans l'essence même du présent une imperfection incurable ».



J'ai daubé, tout à l'heure, sur la simplesse du coucou. On me rétorquerait que si la Nature abonde en cris d'oiseaux discordants, en chants de pariade rudimentaires, bien d'autres sont gracieux, qu'ils aient des irisations d'agate, de profuses modulations, un babil de source… À n'en pas douter : j'ai entendu la linotte mélodieuse parée du tulle d'un gazouillis inextricable, sautiller, faire des pointes avec une prestesse de vif argent ; la grive musicienne étager des bribes de trilles d'une ténuité de fibrilles, et nous montrer, par ses torsades, l'extrême ductilité de l'or gris.



J'ai entendu la fauvette Orphée – celle de Grèce – filigraner l'azur d'un dur brouillamini de notes suraiguës. Et l'oreille bientôt renonce, agressée par tant de célérité incisive dans la pirouette et le trémoussement ; tant d'ostentation dans le dessein d'en imposer.



Mais le rossignol !



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Les Murmures de l'amour



*L'amoureuse



Il me plaît de croire que, dans le paysage où nous nous sommes rencontrés d'abord, comme dans ceux qui nous virent après, une ombre double suscite, pour les hanter, des « chambres de feuillage ».



* L'amoureux


Voici l'été, oui, à portée de main, de sein : l'étincellement bas des grillons, le chant en porte-à-faux du coucou le disent, avant même que le rossignol ne fourbisse ses menus galets dans le soir. L'été vient. À belle fille dans l'été, bel été autour de cette fille, nécessairement.



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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.



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vendredi

15 avril

















LES ANNONCES MATRIMONIALES

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Ayant revu, goûté, le film d'Eric Rohmer Conte d'Automne où une femme passe une annonce matrimoniale pour une amie à l'insu de celle-ci, je me penchai sur ce genre de rubrique trop négligée des …amateurs d'âmes.


Ce monde est décidément mal fait, se dit-on en la parcourant ! Quoi, cette « belle femme mince, au physique agréable, calme, affectueuse, sociable, dynamique, qui aime cuisiner et recevoir ses amis », n'a toujours pas rencontré l'homme « courtois, gentil, attentionné » qui « la comblerait de plaisir » ?


Non plus cette autre, « douée d'élégance, de charme et de … "facilité d'élocution" » ? Ni celle qui se dit « simple, moderne, discrète, agréable », et qui aspire à faire la connaissance d'un homme « tolérant, câlin, ayant humour et franchise », pour une union sous le signe « de l'échange et du partage » ?


Et ne faut-il pas déplorer qu'un homme « grand, distingué, attentionné, sincère, généreux, au sourire chaleureux, aimant les sorties et les voyages », doté, au surplus, « de beaux yeux bleus », n'ait pas croisé la femme « gentille, douce, ouverte d'esprit, fidèle », à qui il apporterait « l'amour et la sécurité » ? Qu'un homme encore, « beau garçon, ayant très belle allure, plein de charme et d'ambition, intègre, sentimental, tolérant et respectueux de l'autre », en soit à rechercher la « compagne tendre et compréhensive » qui trouverait, par lui, « un épanouissement total » ? »



On sourit de voir chacun, chacune, se faire valoir sans vergogne, le prix de l'annonce ramenant, hélas, les dimensions du flatteur auto-portrait à celles d'une miniature, d'un camée. On sourit, et des réminiscences littéraires, des expressions péjoratives, nous viennent à l'esprit : le geai se pare des plumes du paon ; il y a, dans ces esquisses, de l'usurpation d'identité, de la mise aux enchères, du miroir aux alouettes … Il n'est pas jusqu'aux négriers que l'on croit entendre vanter leur marchandise aux planteurs assemblés.


À l'évidence, même les mots les plus usés gardent leur pouvoir, puisque des esseulés vont prendre à la lettre ces épithètes démonétisées, et croire que leur désert affectif va se muer en oasis. Ces quelques lignes ne promettent-elles pas implicitement la fin du silence maussade, réprobateur, qui vous accueille le soir, au logis ? Ne sont-elles pas le gage de la convergence de deux esprits, de deux vouloirs, et plus précieuse que tout, la promesse … d'une chaleur animale, entre vos murs ? Sera levé le maléfice qui vous reléguait dans les marges, où l'on n'est plus vu de quiconque. Vous allez rejoindre la foule des couples dont le bonheur ne paraît jamais plus insolent qu'en voyage, en vacances, dans la liesse populaire.



Vient l'épreuve de vérité. Et que de déconvenues lors de cet examen de passage qu'est le premier rendez-vous ! Chacun, alors, de « mettre au point » sur l'Autre, de le scruter, d'augurer de son apparence ce qu'elle recouvre. Cependant que, sous les propos aimables, convenus, s'ébauchent deux monologues intérieurs : - « Je le croyais plus mince, plus drôle… De manières plus délicates. Et quelle conversation ennuyeuse ! … C'est un de ces hommes falots sur lesquels on ne saurait s'appuyer… Quant à faire de lui le père de mes enfants !… - Je l'imaginais plus jeune, plus avenante… Que de rides déjà… Et ce teint !… Celui d'une aigrie… Sa voix dénonce la frivolité, la sécheresse de cœur… Quelle robe de mauvais goût, encore, et ces colliers à l'avenant… »


Selon le degré de la souffrance qui les poussa à jeter une bouteille à la mer, certains se résigneront à faire contre mauvaise fortune bon cœur ; d'autres jugeront la solitude encore préférable à une présence sur laquelle échoueraient, se rebrousseraient toutes les vibrations charnelles, émotionnelles que vous pourriez émettre.


En de pareilles confrontations, l'amour se tient en retrait, dubitatif sur ses chances, ou d'emblée résolu à ne pas se fourvoyer en un tel couple. On assure qu'il peut naître d'un mariage dit de raison ; reste que, se plaisant à sceller des rencontres fortuites, parfois improbables, il prise peu la préméditation.


Or ici, on a placé – qu'on le nomme appeau, trébuchet ou chausse-trape –, un piège pour le capturer. Ce qui est méconnaître sa nature et son mode d'essaimage.


« Et plus, si affinités », mentionnent maintes annonces, comme pour l'allécher. Sans doute, mais combien d'êtres qu'a réunis un tête-à-tête délibéré, vont entrer en consonance non seulement par leur peau, ce qui advient parfois, mais par toute leur personne ; des harmoniques n'en finissant pas d'éclore dans les cœurs, les esprits, les chairs en présence ; dans tout ce en quoi l'amour puise ou non sa force et sa durée ?



Faut-il sourire de ce qui a des relents de subterfuge propre à forcer la main au destin ? Ce serait mésestimer la douleur, latente ou aiguë, voire la détresse que traduisent, sous leur laconisme, ces appels à l'adresse de qui vous permettra d'exister dans la pensée, le cœur d'un Autre. Lequel vous masquerait le temps qui passe et dégrade ; mettrait fin à une solitude qui vous érode au-dedans, et gauchit, altère ce qui réjouit les couples unis, alors que vous vous sentez exclu et de la fête et de la simple flânerie. Qui réintroduirait dans votre vie cet état nourricier qu'est l'intimité ; cette qualité oubliée depuis combien de lustres : la Saveur !



Je n'ai pas à suggérer à l'homme ce qui, le mieux, séduirait une lectrice en mal d'âme-sœur ; mais femme, et désireuse qu'on flatte ce que j'aurais « de plus profond en moi – ma peau », le reste en découlant, je ne manquerais pas de glisser en mon message cette précision : « Souhaite rencontre homme […] aux belles mains, aux mains de potier. »


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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Que tu existes, toi que j'ai attendu longuement, désespérément parfois, comme une consolation passée, future, et que tu te ressembles, voilà qui me ferme les yeux d'incrédulité, de gratitude envers le sort.


Tu représentes ce qui ne pouvait arriver et qui néanmoins est survenu, contre toute vraisemblance. Et l'on ne peut que se taire devant l'inconcevable ; que renfermer en soi l'effroi d'une possible dépossession, si les dieux revenaient de leur distraction.


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L'amoureux


« Mon amour… » Ces mots démonétisés que l'on eut mille fois sous les yeux, quelle déchirante détresse nous vient à les prononcer, quand c'est avec la sensation de les inventer à l'usage d'une seule ; d'y recourir pour la première fois au monde – et bien sûr de notre vie… Quelle affirmation – quelle preuve – de notre existence !… « J'aime, donc je suis » : c'est cela même, et jamais le donc n'introduisit conséquence de façon aussi péremptoire.


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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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1er avril



LES AMIES



III


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Je suis fort loin, Madame, de partager les vues du narrateur de La Recherche sur Gomorrhe. Je les tiens même pour artificieuses – celui qui les exprime, et qui « s'avance masqué », étant mal venu de flétrir un prétendu « vice » non moins… honorable que ses mœurs dont l'évocation qu'il en fait voudrait donner le change au lecteur.


Vous rappelez la fascination que des peintres, des poètes, eurent pour Lesbos. Je ne saurais vous dire quels mobiles, autres qu'esthétiques (quoi de plus séduisant que deux femmes dans leurs ajustements charnels ?) les poussèrent à célébrer les « Amies ». Pensaient-ils – j'allais dire : en doublant la mise ! – mieux approcher le mythique « continent noir » ? Y avait-il, chez eux, bravade, gageure, puisque les amours saphiques récusent, excluent l'homme, cet être grossier, d'une pièce, qui, ayant renié ou enfoui son enfance, méconnaît ou dédaigne vos aspirations, ses mains froissant votre peau, quand elle n'aspire qu'à être lustrée ?


Nous écarterons, voulez-vous, Verlaine. Qui a lu son recueil Femmes sait que, faune, il peut se complaire dans le graveleux, voire le scatologique. J'imagine que ce poète, qui prône l'impair, a vu là motif à délectation morose.


Baudelaire est d'une autre race, d'une autre envergure. Nul doute que, hanté par le gouffre inhérent à la créature humaine par essence déchue, et d'abord à la femme – à la fois satanique, « abominable », et divine – , il n'ait vu, dans les accouplements féminins, deux précipices « en abyme » sur lesquels se pencher, vertige exacerbé par la recrudescence de l'insondable.


Or, lui vous absout : « Qui, des Dieux, osera, Lesbos, être ton juge […] ? » ; « Votre religion comme une autre est auguste […] ». Et de lamenter « la mâle Sapho » qui trahissant « le rite et le culte inventé », s'éprit du jeune Phaon et se tua devant son dédain.


Si le poète des Fleurs de Mal voit, en vous, des « femmes damnées », c'est que, leur dit-il avec véhémence : « Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, / Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs ». Car, ajoute-t-il, « L'âpre stérilité de votre jouissance / Altère votre soif et roidit votre peau […] ». Aussi le poème s'achève-t-il par cette adjuration : « Et fuyez l'infini que vous portez en vous ! » (Ce qui vous fera à bon droit sourire, si vous pensez aux frustrations répétées que les hommes farauds infligent à leur compagne !)


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Je vois mieux en revanche, ce qui conduit l'artiste, s'il a « le goût du monde féminin », à peindre deux femmes enlacées : leurs contours forment un tel écheveau ! À démêler, à dévider avec discernement, comme on dessinerait l'engendrement des courbes d'un erg – acérées mais qu'une lumière rasante de couchant sur le sable uni fait paraître suaves.


Plus luxuriante est la beauté redoublée, perçue dans une confusion provisoire ; la disjonction des « amies » la faisant mieux encore paraître en sa surabondance.


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Nous savons, depuis les commencements de la peinture, le pouvoir de maintes Vénus étendues, esseulées, en un décor, un intérieur, de convention. Mais faire reposer côte à côte deux d'entre elles, c'est figurer une véritable Vénus au miroir ; c'est donner au paysage féminin du premier plan, son arrière-pays ; c'est saturer le tableau de pure, d'intense féminité, comme on nous gaverait de mets exquis.


C'est donner le champ libre à la fluidité. Celle des contours, celle du courant au fil duquel semblent voguer les corps. Et l'on sent que ce flottage de navires lèges doit à l'absence de l'homme ; de celui qui, dans le couple, fait couler le navire trop lesté, ou qui le pousse à la côte, où il s'échoue ; alors que ces deux esquifs aux lignes harmonieuses semblent pouvoir remonter indéfiniment le fil des chevelures. D'aucunes verraient, dans ce couple, un feu se propageant en sous-bois. Mais c'est bien là une navigation d'ondines, de conserve, parmi des toisons de varech, et, chez Klimt, les constellations que « Midi le Juste » jonche sur les eaux.


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L'homme éconduit, et la Création s'en trouvant allégée, enluminée, la femme peut se vautrer à pleine face dans le réel en ne rencontrant que souple élément ou que chair tiède, élastique, comme la sienne. Et qu'il est grisant de vivre en un climat de similitude, de gémellité ; le visage, le corps de l'Autre, vous tenant lieu de psyché où se voir, se savourer … en perspective !


J'imagine que beaucoup d'entre nous, découvrant le tableau de Courbet éprouvent un étonnement qu'un sourd dépit nuance d'âpreté : « Quoi ? Sans l'homme, elles peuvent atteindre à… ce visage meurtri d'une jubilation qui transsude leurs paupières scellées, la bouche close sur l'inexprimable !... Jamais je n'ai vu, dans l'après, à l'une de mes maîtresses, un tel éclat de dorure sur chair ; un tel retirement d'enfant, repu de lait, qui sommeille. »


C'est ignorer, si l'on croit Otto Weininger, que « Tout le corps de la femme est une dépendance de son organe sexuel ». Que l'adaptation du corps masculin et du corps féminin n'est guère qu'extérieure, et circonscrite, la conjonction des muqueuses.


Apposées, enlacées, s'étreignant, se caressant, deux femmes, surtout si elles s'aiment, réjouissent d'emblée une large étendue de papilles – gustatives ! – semblables en leur sensibilité, leurs attentes, leurs réponses. Aussi tout peut-il se dérouler comme en état de lévitation, sans avoir à craindre, ainsi qu'avec l'homme, brusqueries, ruptures, foucades, qui vous désarçonnent. Deux vastes sensualités, d'un seul tenant, aux mêmes irisations, s'accordent, s'exaltent, culminent en l'un de ces orages qui appellent, quand reflue le dernier grondement, l'arche d'un arc-en-ciel.


Courbet connaissait-il « Femmes damnées » ? Son tableau intitulé Le Sommeil et dit aussi Les Deux Amies et Paresse et Luxure, s'inscrit en faux contre le poème. Ces deux femmes ont si bien « assouvi leur rage », que leur sommeil n'est qu'une modalité de la jouissance dont elles se sont gavées. Leurs chairs, à demi mêlées, sont un gisement d'abandon à corps perdus, de harassement bienheureux né d'une longue jubilation ; de pure béatitude enclose dans l'ove de leurs contours.


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Que se rassure néanmoins celui que le saphisme irrite et humilie : la plupart des femmes choisiront toujours la différence et ses surprises, source présumée de saveurs. La différence et, avec elle, l'antinomie, voire l'antagonisme, l'asservissement, la brutalité. Qu'il ne craigne, non : il a, tapi dans le ventre des plus nombreuses, un sournois mais sûr complice qui les persuade un jour que, par l'homme, passe la voie obligée de leur accomplissement.


Il reste que certains « mâles » auraient à apprendre de ces « amies » auxquelles vont leurs sarcasmes ou leur goguenardise. Et je tiens pour fort avisé ce duc de Morny dont Colette, dans Le pur et l'impur, nous rapporte le propos, alors qu'il prêtait sa maîtresse à une lesbienne : – « Je te confie la merveille incomplète. Sache la parfaire, et me la rendre ! »


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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Volontiers, en ton absence, je porte gourmette, bracelet et bague ; mais ce n'est que pour l'agrément de les retirer, posément, avec un rien de solennité, comme on renoncerait aux insignes de son grade, un peu avant que tu ne reviennes. Et c'est l'âme, en cela, plus encore que le corps, qui se dépouille de l'inutile, se défait de ses entraves ; l'âme qui s'apprête à paraître nue devant son… créateur.


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L'amoureux


Je te dédie ce vent mol et ferme et tiède, un rien enivrant, et la rumeur de son voyage. Il est ici mon seul luxe et, au vrai, tout ce que je possède. Donne-lui le fil de ta chevelure afin qu'il se soutienne un instant, ainsi que fait la cime de la vague. Divise sa rudesse, quand il bleuit les arêtes de la maison.


Pénétré de lumière, qu'il t'irait bien, en cet après-midi ! Je te prendrais par la main et t'emmènerais par les trèfles.



François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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mardi

15 mars




LES AMIES


II


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« Parce que vous ne pouvez envisager d'autre plaisir que celui que vous donnez … parfois, vous pensez que chacune de nous vit frustrée de n'être pénétrée par un membre d'homme. Mais je crois notre plaisir sans commune mesure avec le vôtre. Vous ne faites l'amour qu'avec votre sexe ; c'est toute sa chair que chacune de nous engage dans l'union. Dépourvues d'appendice, – de quoi nous nous consolons fort bien, il nous reste de faire assaut de raffinement dans le toucher, l'enlacement. Ne savez-vous pas qu'une vraie femme ne connaît pas comme vous une dissociation entre son sexe et le reste du corps ? Alors, faites l'effort de vous représenter l'étendue, la qualité de l'étreinte de deux femmes, chacune riche des deux versants de la sensation dans le toucher : à la fois la plage et la vague qui s'y épand.


« Ce qui n'est pas, je vous assure, dépourvu de violence. Pas la vôtre, il est vrai, quand vous pilez, pilonnez un bas-ventre. Notre violence à nous doit tout à l'excès de douceur, à l'étendue, à la variété des sensations tactiles, au savant enchaînement des caresses. Quand vous ne pensez qu'à vous ménager une trouée en notre corps, cha­cune de nous rêve de s'étaler, se distendre à l'extrême pour apposer sa peau entière sur la totalité de l'autre. Votre idée fixe est de faire aller votre boutoir ; la nôtre, de déployer nos peaux pour qu'elles s'ajustent au plus près.


« Simpliste et vaniteux comme vous l'êtes, vous pensez que l'amour entre deux femmes est voué à des caresses réciproques d'adolescente solitaire, à des chevauchements qui vous font sourire, à un pauvre plaisir obtenu de la bouche ou du doigt... Si je vous disais que se regarder, immobiles, nous est déjà caresse ; que regarder se mouvoir le corps de l'autre et bouger ses courbes, est source d'exquis effleurements intérieurs ; que notre toucher ne cesse de s'enchanter d'une voix, d'une chevelure, du grain d'une peau ; voire des bijoux, des étoffes de l'aimée.


« Vous qui nous dévêtez souvent avec fièvre, ne saurez jamais ce qu'éprouvent deux femmes qui s'aiment, à se déshabiller l'une l'autre, debout, face à face, lentes et précautionneuses, en une sorte de danse. Et vous ne me croirez pas, si je vous dis que lorsque j'essaie sur mon amie un sous-vêtement, un corsage, des bas, quand je la pare ou la parfume, quand elle me peigne, m'habille ou me déshabille, nous faisons aussi l'amour... Car il n'est pas un de nos gestes alors qui soit distrait ou innocent ; pas un qui ne sache de quelle façon il se propage chez l'Autre. Pas un qui ne cimente un peu plus notre complicité charnelle de femmes qui ont le même vaste territoire du désir, du plaisir.


« Nos caresses délibérées, nos caresses d'amantes, elles, vous paraîtraient dérisoires, ou vous ne comprendriez pas qu'on pût rester un très long temps les mains simplement unies, ou le visage enfoui dans un cou, une chevelu­re ; qu'on pût sans se lasser lécher une aisselle ou l'aine ou le pli du bras ; aspirer à plein visage une odeur ici d'herbe coupée, et là de pain brûlé, et là encore de saline au soleil. Qu'on pût se laisser aller au vertige de la douceur in­tense, ineffable, de seins, de ventres de femmes qui s'apposent ; de deux bouches de femmes qui se frôlent – car nos baisers, nos jeux de lèvres et de langues ont peu à voir avec votre façon de fouailler notre bouche.


« Vous croyez triompher parce qu'un couple d'amoureuses ne dispose pas de votre glorieux membre, mais nous, je le redis, c'est avec notre corps entier que nous faisons l'amour. Ne sentez-vous pas que ce sexe tout d'une pièce, dépourvu du moindre... doigté, que vous arborez, est un engin fort grossier pour émouvoir une chair diverse, délicate, et riche d'irisations ? Comme si on pouvait attendre d'un pilon le moindre discernement !


« Recourant à vos doigts, à votre langue, c'est le plus souvent en homme hâtif ou impérieux qui croit séduire notre chair quand il ne fait que la chiffonner, quitte à déconcerter notre plaisir latent. Tandis que toute une femme est derrière cette pointe de langue, ce bout de doigt, que mon amie insinue au plus intime de moi – une femme qui sait d'expérience mon exacte conformation physi­que et la configuration de mon désir. Et c'est à cause de cette communauté de natu­re, cette identité du... réduit charnel, que l'abandon peut être, entre deux femmes, vraiment entier, jusqu'à la confusion des sensations.


« Enfin, puisque vous m'avez dit tenir pour inestimable le sommeil avec une femme, concédez-moi que nous aussi pouvons éprouver une indicible jouissance à traverser la nuit membres mêlés, à même la suavité et la tiédeur.


« J'admire, je vous assure, que tant d'entre-nous paraissent s'accommoder de vos brèves incursions en elles ; qu'elles se fassent une raison quand la fête tourne court. Et sans doute, faute d'aimer assez leur corps, ne souffrent-elles pas trop de vos chiches caresses intéressées ; de vos caresses brouillonnes, lacunaires, concédées à un corps à… dévider selon le fil, illimité.


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« Parce que je vous soupçonne d'avoir lu Études et Préludes de Renée Vivien, où elle parle de « nos accouplements sans amour », je préviendrai vos railleries. Oui, nos couples aussi se fondent parfois sur un rapport de domination. Oui, nous pouvons connaître, ainsi que vous, la douleur devant la froideur de l'aimée, l'inquiétude, l'angoisse, à la pensée de la perdre, les tortures de la jalousie devant ses trahisons ou, à l'inverse, la tentation d'échapper à une passion trop possessive.


« L'incomparable complicité des couples de femmes, le captivant jeu de glaces qui s'y déroule, ont leurs revers. Femmes toutes deux, aucune ne peut dissimuler, ruser, qu'elle ne se voie aussitôt devinée par sa compagne. Chacune sait à merveille ce qui le mieux peut atteindre l'autre. Que des dissensions apparaissent, et l'on ne fera pas de quartiers, l'antagonisme dans le couple ordinaire atteignant ici à la virulence. "Nous avons des amours de tigres" , assurait Verlaine. De tigresses, aurait pu dire Renée Vivien parlant du "lumineux reflet de tes ongles cruels".


« Il s'en faut que tous les couples de femmes connaissent de tels déchirements, et la chronique retient nombre de liaisons constantes et paisibles ; mais, parce qu'ils sont d'abord formés d'êtres humains et l'un à l'autre transparents, il arrive qu'on s'y griffe et morde ; qu'on y fasse alterner drame et comédie, cris, récriminations et silences boudeurs.



« Faites-vous une raison : certaines femmes ne sauraient découvrir, habiter, goûter leur corps, qu'en s'en remettant à des mains féminines. Je vous demande seulement de consentir, sans goguenardise, à notre singularité. De vous dire que nous devons être un peu plus narcissistes que vos femmes, puisqu'il nous faut, dans l'amour, un vivant et tout proche miroir. Que nous sommes, plus qu'elles, fidèles à notre enfance, à notre adolescence et aux jeux d'alors. Que nous avons trop de révérence à l'égard du loisir de 1'amour, pour supporter que le temps de l'homme ait barre sur lui. Dites-vous, en bref, que notre appartenance au monde féminin est si viscérale, que nous ne pouvons rencontrer que chez une autre femme un sexe à notre mesure. »


Mathilde P.


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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Ah, que chacun de mes gestes, chacune de mes paroles, expriment l'essentiel, témoignent pour l'amour… Mais ce n'est presque jamais cela. Et je pense d'abord à ces soirs de solitude où je suis « grosse » de toi – et d'informulé… Savoir dire prendrait alors la figure de la délivrance, et je t'aurais devant moi tel l'enfant que le cordon relie encore à vous.


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L'amoureux


Il fait beau et pur en altitude. Et beau sur ma table où j'ai déplié tes dernières lettres.


Je les regarde, les touche et elles me rassurent : vivante et toute tendresse et tout désir, elle est. Demain viendra donc authentifier ce qu'elle dit, donner aux mots qui sont là leur poids, leur épaisseur, leur consistance.


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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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1er mars 2011




LES « AMIES »


I


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– « Si je vous ai bien lu – m'écrit une femme qui ne signe que d'un prénom –, et, enseignant les Lettres à des jeunes gens, je crois savoir lire, seul le couple formé d'un homme et d'une femme a votre faveur. J'aurais aimé trouver chez vous, fervent du féminin, quelques lignes indulgentes, j'allais dire miséricordieuses, pour les homosexuelles, dont je suis.


« Seriez-vous tel ce Proust qui n'aura si pesamment voué notre… vice aux gémonies, que pour mieux dissimuler le sien ? Bien mal, par parenthèse, tant la grâce d'écrire l'abandonne dès qu'il évoque ses relations charnelles avec des femmes. Mais non : je jurerais que vous partagez la fascination de certains peintres et poètes, pour les « amies ». Que voir deux femmes dans leurs ébats – sans être vu – fait partie de vos fantasmes, d'autant que vous quitteriez bientôt votre cachette pour vous mêler à elles, vous faire l'ordonnateur de leurs jeux, en ne doutant pas de les convertir à l'amour réputé normal ! En bref, si la vue de deux amantes réjouirait votre œil, leur conduite ne vous en semblerait pas moins contre-nature. À se demander si vous n'auriez pas le sentiment d'un préjudice causé à l'homme ! Qu'est-ce que ces femmes qui, au lieu de se réserver pour le plaisir du mâle, se passent très bien de celui-ci ? Il y a bel et bien là dévoiement. Qu'adviendrait-il, au reste, si le mal s'étendait ; si de plus en plus de femmes découvraient, auprès de leurs sœurs, à quels raffinements peut atteindre l'amour physique – et en déduisaient que leur roi est nu ?


« Puisque vous prisez la femme, ne pouvez-vous concevoir que certaines, parmi nous, aient le même excellent goût que vous ? Soient bouleversées par un visage, une chevelure de femme ; par un corps féminin qu'on devine chargé de langueurs ou qui a la verdeur d'un petit page ? Oui, pourquoi ne serions-nous pas quelques-unes à partager l'éblouissement que vous dites éprouver devant nos corps ?


« Vous nous reprochez fort de vous caresser mal et peu dans l'amour. Est-il sûr que vous auriez plaisir à caresser un torse sommaire, un dos, des jambes d'homme musculeux ; à effleurer une peau rêche, broussailleuse, ou encore à humer vos âcres senteurs ?


« Ce qu'attend votre main quand elle nous touche – le lisse et l'uni et le tiède et l'élastique, telle une douceur vivante qui affluerait à mesure sous vos doigts – pourquoi notre paume, bien plus affinée que la vôtre, ne le souhaiterait-elle pas ? Dans les sensations que vous recherchez en nous caressant, n'est-ce pas, au fond, de l'enfance dont vous êtes en quête? Ou plutôt du temps très lointain où votre main minuscule se posait sur un ventre, un sein maternels ? Pourquoi refuser à la femme le droit à pareille nostalgie, elle qui, vous le savez, n'eut pas avec sa mère les rapports qu'ont les fils ; elle qui fut si tôt sevrée de caresses ? Je vous l'assure : la femme qui se délecte à palper les étoffes, à effleurer une joue d'enfant, à contenir son sein dans sa paume, à suivre du doigt l'une de ses courbes, ne trouve pas son compte à caresser l'homme, hormis en son adolescence !


« Votre corps nous paraît élémentaire, sans nul imprévu. On en fait le tour comme d'une enceinte toute tournée vers le dehors. L'ombre – l'ombre humide et tiède – ne s'enracine pas en vous. Et si vos odeurs sont relevées, parfois prenantes, je les crois peu propres à nourrir l'imaginaire.



« Un corps de femme est tout autre chose, et seul un homme grossier croit connaître celui de sa compagne. Vous qui ne vous lassez pas de nous contourner, de nous ouvrir, de nous contempler sous tous les angles, vous savez bien qu'on n'en a jamais fini avec nous, tant nous som­mes gorges et sillons, replis, éminences, recoins, plages, fissures, fronces, fos­settes, fuseaux... Tout cela s'enchaînant avec quelque bonheur, non ? Ce n'est pas à vous que j'apprendrai que, pour une main savante et enthousiaste, un corps de femme est sans limites ou du moins qu'il passe fort ses contours apparents.


« Encore faut-il rencontrer pareille main. Celle de la plupart des hommes court au plus pressé. Pesante avec constance, elle oublie de se faire impondérable quand il le faudrait. Qu'elle soit indiscrète est dans l'ordre, mais elle l'est sans subtilité, ainsi qu'en pays conquis. Ne lui demandez pas de se conformer à nos pentes naturelles ; de sentir là où elle doit s'attarder avec complaisance et là où on ne la souhaite qu'évasive. Elle va au hasard, fébrile, prodigue du coq-à-l'âne. ... Non, pas au hasard : un seul lieu au vrai la requiert, quitte à ce que de grandes places, sur notre corps, attendent vainement qu'on daigne s'aviser d'elles.


« Vous rêvez d'assister à nos jeux amoureux ? Vous pourriez en tirer grand profit, vous qui voulez si bien tout nous apprendre, et que nos initiatives embarrassent. À être témoins de l'espèce de cérémonial, de rituel, qui a cours entre nous, peut-être certains prendraient-ils enfin conscience des caresses qui ont notre faveur.


« Femme, je sais par nature celles qui sont attendues. Dans leur tracé, leur juste poids, leur nécessaire continuité d'eaux courantes , avec les ruptures qui susciteront surprise, saisissement. Je n'ai pas eu à apprendre les gestes qui réjouissent une femme, ou qui la projettent dans le plaisir. Car, à explorer minutieusement le corps de l'Autre, c'est le mien que j'entends, que je redécouvre, bien mieux que par le miroir ou par mes mains sur moi. C'est sur ma peau, dans ma chair, que je suis le dévidement de ma caresse. Ce sont mes reins, mon épaule, mon cou, mes hanches, que j'effleure, baise ou mordille ou étreint ; mes replis que j'étale, mes muqueuses que je fais mûrir. Cette veine qui bat au creux du cou, je l'ai aussi et cette fossette aux reins. Par ce ventre, ces seins, ces légères concavités en haut des cuisses, je sais ma douceur, mon incroyable douceur. Je suis une, et dé­doublée, et redoublée dans la délectation. Je me vois confirmée dans ma singulari­té, ma saveur de femme. Je me donne réponse précise, nuancée, comme si je m'épousais des pieds aux cheveux, chaude et consistante. Aussi n'y a-t-il pas, dans nos jeux, ce sentiment de solitude que donne l'amour avec un homme, quand chacun de ses mots, de ses gestes, est en discordance avec nos attentes ; ce dépit à rencontrer chez lui si peu de résonance et de… perméabilité.


« Vous sentez bien, encore, que l'amour entre femmes met en jeu un temps qui n'a rien de commun avec le vôtre. Avec vous, la fin est d'emblée présente, inéluctable. Vous apportez, dans le rapport amoureux, votre temps d'homme pressé pour qui l'acte n'est qu'un intermède, une parenthèse, entre deux tâches réputées sérieuses ; et votre main le dit, qui ne s'embarrasse guère de préambules. Or, ce temps déjà marqué par la hâte est, dès 1'origine, condamné. Le jet de votre semence y met tout-à-trac un terme. Vous aurez beau, après, vous montrer tendre, c'est un autre temps qui commence, et nous percevons d'autant mieux la brisure, que le temps initial aspirait à se prolonger en nous par-delà le plaisir – quand nous l'atteignons ! Que dis-je : en intégrant bienheureusement le plaisir.


« Avec la femme que j'aime, je ne ressens pas cette mutation dans le temps. Nous avons le même : celui qui convient à deux êtres qui ne se lassent de se découvrir, de s'inventorier mutuellement. Je croirais assez que le temps ou plutôt la durée rechigne à habiter l'homme mais se complaît en la femme. Voilà pourquoi le temps, chez deux amantes, ne prend pas vraiment fin ; il s'épuise insensiblement et encore en subsiste-t-il toujours un levain en chacune. Pour que l'amour avec vous ait du prix, il vous faudrait d'abord apporter à l'acte la patience indéfinie du créateur, et non le temps de l'enfant qui, par sa hâte, malmène son jouet. »


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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Il pleut. J'ai envie d'être féminine à l'égal de la pluie.


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L'amoureux


Chaque matin, je te dédie ce jour.


De loin, de près, tu m'accompagnes. Je le sais à la même sensation d'évasement, de profondeur qu'à s'abîmer en une pulpe riche de sucs. Avec, à mon oreille, une voix ni savante ni futile, distraite ou impatiente : une voix juste. Et c'est, de loin, de près, le cours naturel d'un cœur.


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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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