* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


lundi

1er mai L'écriture au féminin II (3)


L'ECRITURE AU FEMININ II
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La Vieillesse selon Simone de Beauvoir
3
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Roland Barthes, dans Le Degré zéro de l'écriture, voit dans L'Étranger, l'exemple d'une « parole transparente », d'une « écriture indicative » « de journaliste », « impassible » ou « plutôt une écriture innocente », par laquelle s'accomplit « un style de l'absence qui est presque une absence idéale du style […] »
Je n'aurai pas l'outrecuidance de chiffrer le degré de l'écriture dans La vieillesse, ouvrage valeureux, d'inspiration généreuse et d'une information qui confond. Je sais seulement que nous attendons encore qu'une femme « qui sache qu'écrire est un art », quitte à s'exposer au reproche fait à Camus de (trop) bien écrire pour être crédible, nous dise, par un Journal rédigé avec une lucidité suraiguë, ou par le biais d'une œuvre de fiction, ce qu'elle éprouva quand les hommages masculins qui l'importunaient par leur fréquence et leur lourdeur, se firent plus rares ; quelles griffures de l'âme lui causèrent le premier cheveu blanc, la ride qui ne devait rien au sourire ou à l'étonnement, l'encombrement de la taille, la démission des seins. Et comment vivre une ère d'indéfinis renoncements dans la mise, les fêtes, les loisirs, la vie affective …
Comment vivre la désaimantation d'un corps, quand il garde, lui, des exigences qu'il faut taire. Ce qu'il ressent, déjà, quand les caresses qui lui donnaient le courbe éclat d'un pommeau de merisier, se font réticentes, embarrassées qu'elles sont par la granulation, la flaccidité de votre peau.
Quelles pensées viennent à celle qui s'interroge : « Ai-je passé le temps d'aimer ? Celui de l'être ? », ou qui retrouve une liasse de lettres d'amour, des portraits du temps où un homme, des hommes, se donnaient l'illusion, par la photographie, d'avoir prise sur elle. Et passe encore, en leurs clichés, leur convoitise irritée de ne jamais posséder, de votre corps, que son image – alors que vous n'avez plus que le statut de figurante ou de donatrice, dans les tableaux de famille.
« Regardez-vous toute votre vie dans une glace, dit Cocteau dans Orphée, et vous verrez la mort travailler comme des abeilles dans une ruche de verre ».
Quelle femme nous dira ses rapports, au fil du temps, avec les glaces et les miroirs ? On les enfermait autrefois en de riches bordures de bois, de métal ouvrés – pour donner à la beauté qui s'y mirait un cadre digne d'elle ?; pour balancer les ravages des ans ? Ceux du logis se laissent apprivoiser, c'est affaire d'éclairage, d'approche selon un angle favorable. Mais, au dehors, les glaces des magasins – à l'état sauvage – plus promptes que vous, ainsi que toujours le regard que vous décoche la mer précède le vôtre, vous cinglent à pleine face, d'une image où vous lisez votre défaite.
Irrécusables, sont cette peau jadis au plus juste, qui s'engrisaille, se fronce, et laisse sourdre l'envers qu'elle contenait si bien ; ce visage d'une inconnue qui pourrait être votre aïeule.
Pour avoir mesuré les pouvoirs sur l'homme de son apparence quand ses contours étaient ciselés, la femme vieillie à la « sincérité intrépide » que nous appelons de nos vœux, ne devrait nous taire ses confrontations successives avec la glace de la salle de bains ; ses sentiments devant le portrait d'elle qu'une eau douce devenue eau-forte lui renvoie. Le temps écaille les peintures sans en rien révéler qui ne soit connu. Mais le visage qui se distend, se fissure, laisse transsuder ce que le vernis de la jeunesse nous masquait.
Nous importeraient les états d'âme de celle qui voit sa mansuétude intrinsèque s'épandre sur sa face, estomper ses rides ; à demi combler, comme brume de vallée, les sillons qui mettent sa bouche amincie, désaffectée, entre parenthèses.
Mais bien davantage les pensées des femmes chez qui l'écaillure du visage met à nu, désormais patentes, l'inanité, la bêtise ou la vilenie, et que leur miroir vitriole de la grimace figée, indélébile, des Vieilles de Goya.
Il n'y eut jamais, chez elles, de lampe intérieure ; mais une peau dense, un modelé plaisant, captaient, s'assimilaient l'éclat du jour, se conciliaient les regards. Que les traits se distendent, que la peau ternisse, et le visage laisse paraître l'assise, ainsi qu'élimée, une riche étoffe montre sa trame.
Raviné, délaissé des regards, il devient figure – et qui n'a jamais rencontré celles d'étourdissantes caqueteuses dont certaines maniaient avec brio, un rien forcées, exclamations de surprise et d'admiration ?
Encore, les entendant jouer leurs sentiments, ne percevions-nous que leur futilité sous-jacente. Mais est-elle éteinte, la race des commères qui, dans les petites villes de province, écartaient le coin d'un rideau de fenêtre ?
La vie est, pour chacun, une mise à découvert. Celle-ci a plus de rigueur pour la femme dont les grâces extérieures dissimulaient la noirceur d'âme. Pour elle, qui ne peut plus s'avancer « masquée », la défroque charnelle procède, à l évidence, jusqu'à la caricature, des manques, petitesses et vices du tuf. Voici, manifestes, l'acrimonie, la dureté, la hargne foncières. Elles marquent non moins des visages de vieillards ? Mais, les voyant, avons-nous alors le sentiment d'une imposture qui aurait pris fin ?
C'est que longtemps, notre convoitise aidant, la femme peut faire illusion ; l'homme inférant, du dehors, une vie intérieure accordée à l'apparence.
La vieillesse n'est, au féminin, trahison, motif à déplorer une « marâtre nature », que pour celles dont la vie, le commerce avec autrui, trouvaient en leur aspect, cette conformité de forme et de fond qui nous réjouit dans un beau style.
La femme d'âge qui voit faire surface, avec la gangue originelle, ses carences d'âme et de cœur que pulpe et carnation nous déguisaient, aurait-elle le courage de se dire – de l'écrire : – « Je ne puis plus donner le change. Se peignent à nu ma difformité de cœur, mon étroitesse d'esprit, une malignité active qui n'eût de trêve – que les fards, loin de les voiler, accusent. Et je conçois que les regards se détournent d'un visage cisaillé, distendu par la malveillance. Ce que je ferais, me rencontrant. »
Ce qui précède n'est que linéaments d'un univers charnel, mental, affectif, à inventorier et à traduire. Alors porterions-nous sur nos compagnes vieillissantes, sur leur difficulté de composer avec le temps, bien plus grande que la nôtre, l'empathie que ne sut tout à fait tirer de moi le savant, le volumineux ouvrage que je referme.
Du moins en garderai-je, pour mon usage, ces paroles judicieuses : « Pour que la vieillesse ne soit pas une dérisoire parodie de notre existence antérieure, il n'y a qu'une solution, c'est de continuer à poursuivre des fins qui donnent un sens à notre vie : dévouement à des individus, des collectivités, des causes, travail social ou politique ; il faut souhaiter conserver dans le grand âge des passions assez fortes pour qu'elles nous évitent de faire un retour sur nous. »
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
L'âme, le cœur et la chair confondus et dispersés ainsi que le sont mes cheveux par grand vent : la terre est mouvante aujourd'hui…
Avec toi, je puis accepter ce qui altère ou détruit – et d'abord le temps.
Vieillir ? Avec toi, oui, je consens à vieillir.
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L'amoureux
Il faut se conduire, dans l'amour, comme si – tels les dieux de l'Olympe – l'éternité nous était consubstantielle.
« Ma gloire est sur les sables », dit le Poète. Et moi, plus modestement, je tiens que ma gloire est sur ton corps. La gloire de mes mains. Et je l'affirme : je ne me passerai pas de cette gloire-là !
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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samedi

15avril L'Ecriture au féminin II (2)

II LA VIEILLESSE SELON SIMONE DE BEAUVOIR
2
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Se déploient en l'essai de Simone de Beauvoir les ressources d'un esprit éminemment, exclusivement logique ; et comme celui du lecteur n'est pas dépourvu de cohérence, qu'il goûte le jeu des idées, il peut anticiper sans grand risque d'erreur le mot qui va suivre. Avec l'écrivain de race, c'est un autre mot qui va survenir, inattendu mais fort d'une évidence qui nous le fait paraître irremplaçable ; d'une nécessité qui nous surprend et nous convainc dans la même impulsion. Un mot à longues franges, ou dont le sillage nous rappelle celui qu'un vin généreux laisse en notre gorge.
L'entendant, notre attention s'accroît, comme si tout le corps se mettait en état de mieux percevoir ce qui, exprimé de façon si étrange, lui donne un sentiment d'aubaine.
Un conférencier, un professeur, s'adressent à un auditoire. Voici qu'on nous parle, en manifestant une telle suprématie de vision, de formulation, que nous lui faisons d'emblée soumission. Quelqu'un nous fait paraître approximative, émaciée, toute autre voix que la sienne..
Ainsi fait la rumeur marine ou l'expiration forcée, indéfinie, d'une forêt sous le torse du vent. Ainsi fait – et cette voix aussi semble descendre de l'éther – l'alouette invisible qui disperse ses trilles à la ronde, et l'azur en brasille.
Nous écoutions un être bien-disant. Celui qu'on nous cite est parfois sans manières ; un grammairien sourcilleux critiquerait sa manière d'assembler les mots. D'où vient donc son pouvoir d'alerter d'autres sens que notre ouïe, d'autres facultés que notre entendement ? De nous faire aller, avec bonheur, de menues surprises en infimes dérangements, remises en cause ? Puisque nous comprenons l'auteur cité, c'est donc qu'il parle le langage qu'on nous apprit, sauf qu'il ne fait pas le même usage que nous du lexique ; qu'il sait ménager, entre les mots, des mariages et de raison et d'amour ; qu'il image son propos. Et c'est ainsi qu'on voit des unions saugrenues voire improbables, avoir une postérité refusée au commun, à croire que sa parole, telle celle de l'Esprit fécondant Marie, a des vertus séminales qui opèrent sur tout notre être.
Notre intellect acquiesce quand on lui assure qu' « aucune impression cénesthésique ne nous révèle les involutions de la sénescence. » Ou que, pour comprendre comment le sujet vit sa vieillesse, « on ne peut prendre de celle-ci ni un point de vue nominaliste, ni un point de vue conceptualiste. » Mais celle qui nous parle est si consciente des limites de son discours, qu'elle nous dit : « L'écrivain […] ne prétend pas livrer un savoir, mais communiquer ce qui ne peut pas être su : le sens vécu de son être dans le monde. Il le transmet à travers un universel singulier : son œuvre. L'universel n'est singularisé, l'œuvre n'a une dimension littéraire que si la présence de l'auteur s'y manifeste par le style, le ton, l'art qui porte sa marque. Sinon on a affaire à un document, qui livre la réalité dans son objectivité impersonnelle, sur le plan de la connaissance extérieure, et non en tant qu'intériorisée par un sujet. »
Le mélomane sait distinguer, dès les premières mesures, Chopin de Liszt, Mozart de Haendel. Un bon lecteur sait, dès les premières phrases, quel grand auteur s'adresse à lui. Ne lui aurait-on pas indiqué qui on allait citer, qu'il ne s'y tromperait pas. « Hier soupire l'un ! Demain, soupire l'autre ! Mais il faut avoir atteint la vieillesse pour comprendre le sens éclatant, absolu, irrécusable, irremplaçable de ce mot : aujourd'hui ! » – Cette véhémence martelée, ces mots qui chargent, se serait dit le lecteur, c'est bien là Claudel. Le propos que l'on me cite à présent, scrupuleux, dont les termes sont pesés au trébuchet, c'est tout Gide ! Et si l'essayiste m'avait mis sans préambule devant le fier incipit : « Grand âge nous voici ! … âge de braise et non de cendre ! … », je me serais exclamé : « Et voici Saint John Perse ! » En revanche, comment, privé de référence, le même lecteur pourrait-il attribuer avec sûreté le discours qu'on lui tient à tel auteur entre mille ?
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Que j'ai de plaisir à marcher avec toi dans les rues, quand on s'effleure, se heurte à peine, tant on s'éprouve, on se veut proches… (« Viens dans ma poche !… » me disait ma mère, agacée de cette entrave à son flanc.) Sans compter ce que tu me glisses alors à l'oreille !
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L'amoureux
Tu me fais vivre dans le luxe – et d'abord dans l'ordre temporel où j'accueille désormais les heures avec une avidité qu'on pourrait qualifier de douce rage de vivre. Mais tu connais bien sûr ce présent où l'on devance le temps, fort de tout le passé.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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dimanche

1er avril L'Ecriture au féminin II (1)



L'ÉCRITURE AU FÉMININ

II LA VIEILLESSE SELON SIMONE DE BEAUVOIR
*
1
µ

« Il y a quelque chose que personne n'a jamais fait et qui serait un sacré livre, c'est le livre de la vieille femme. Cette expérience d'après, qui est très grande, qui n'a presque plus de mots. Je veux dire que les mots n'expriment guère ; qui est en quelque sorte au-delà des mots et qui est une expérience très profonde, biologique. La grand-mère qui ne serait pas un personnage ridicule de chansons, mais quelqu'un qui dirait la vérité. Ce serait une création extraordinaire, alors que le grand-père, on s'en fout. »
(André Malraux à Madeleine Chapsal, 1976)
*
*
André Malraux avait-il lu La Vieillesse de Simone de Beauvoir paru en 1970 alors que l'auteur avait 62 ans ? Fruit d'un long labeur, l'ouvrage vaut par la fermeté, la clarté du propos, l'ampleur et la diversité des lectures préalables à sa rédaction. L'exposé, qui se veut exhaustif, entend dénoncer la condition faite aux vieillards en nos pays « civilisés ».
Le propos est daté ? Notre regard sur le grand âge, le sort qu'on lui réserve, ont-ils tant changé ? Maintes analyses du livre où s'exercent pénétration, sagacité, échappent au temps et au lieu.
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Je lis. Ou plutôt j'écoute une brillante conférencière de grande culture traiter son sujet en ethnologue, sociologue, philosophe, militante, historienne, humaniste, clinicienne, sexologue. De quoi tenir l'esprit en cette disposition que lui donne un propos intelligent auquel il peut souscrire. « Je "comprends" ce qui m'est dit. Je le fais mien dans une adhésion continue. J'aurais donc pu le formuler ! Quelle aise me vient à m'éprouver pleinement "roseau pensant" ! Quelle sécurité d'esprit je ressens à m'aventurer en une contrée mal connue de moi avec une guide qui en a exploré tous les recoins ! Que de faits, d'anecdotes, j'ignorais, dont elle émaille avec pertinence ses remarques ! Qui, pourvu d'altruisme, ne saluerait la péroraison finale aux accents de réquisitoire : "La vieillesse dénonce l'échec de toute notre civilisation." ? Qui ne partagerait le vœu – pour utopique qu'il fût –, par lequel s'achève l'ouvrage : "C'est tout le système qui est en jeu et la revendication ne peut être que radicale : changer la vie."»
*
De ce livre salubre, nécessaire, on sort informé. Comme nous le sommes par un quotidien, une revue, même si la plume du journaliste, du chroniqueur, n'a pas l'autorité de celle de Simone de Beauvoir. L'auteur, au seuil de la vieillesse ne pouvait nous donner « la création extraordinaire » dont rêvait Malraux. L'eût-elle voulu (ce n'était pas son projet), qu'elle ne nous aurait pas plus touché, modifié, qu'en ces 900 pages qui semblent épuiser le sujet. Et c'est ici que paraissent les limites d'une écriture qui ne nous dit jamais plus que ce qu'elle exprime. L'écriture du strict constat, de la simple relation : « Je vous rapporte uniment ce que j'ai lu, constaté ; ce que nous enseignent témoignages et statistiques – et qui m'a indignée… »
La voix est entraînante, assurée. Catégorique. Sans un flottement, on dépeint, analyse, explicite. La langue ? Celle, sans fioritures, du commerce entre esprits rationnels, de bonne compagnie. Nous ne pourrons plus nous dire ignorants du « naufrage » de la vieillesse, du sort que la société lui réserve.
*
Le dernier mot formulé nous rend au décor de notre vie, à nos soucis, nos projets ; à notre perpétuelle distraction, celle qui nous permet de ne pas envisager notre propre déclin. L'immédiat, au reste, nous requiert. Aussi l'ouvrage rejoindra-t-il, en notre mémoire, les traités, enquêtes, reportages que doit connaître l'honnête homme.
C'est l'auteur même qui nous dit en passant : « Savoir n'est pas éprouver ». Ce qu'illustrent cent citations de grands écrivains ayant gémi sur leur vieillesse. Et, chaque fois, celui qui écoutait de confiance se dévider un exposé clair et nourri, sent une voix singulière, étrangement captivante, pénétrer en lui bien plus avant que celle de la pédagogue. On lui parlait dans la langue commune, qui suffit aux échanges. Mais cette voix qui s'élève, – à la lettre inouïe et néanmoins d'emblée intelligible, au point de lui paraître relever de sa langue natale, oubliée, tant sa nouveauté lui est sensible –, cette voix s'imprime en lui avec une instance qui l'étonne.
Il croyait écouter ; il ne faisait qu'entendre, et suivre à mesure le mouvement d'une pensée de bon aloi. Il entendait couler sans heurt, sûr de sa pente, un menu flot, égal et clair. Lequel se mue, à chaque citation, en une parole plus ou moins chargée d'amers, au cours inégalement embarrassé, mais d'une autre essence, ainsi de l'agate incluse en la meulière.
Cela tient parfois de l'expiration d'un être à bout de souffle ; mais que cela sait donc éveiller en nous des fibres bien enfouies ! Et nous prendre à témoin, et nous faire partager une expérience à la fois universelle et unique. En termes garants par leur choix, leur agencement, de sa véracité.
Lisant, nous vérifions qu'il est des voix à brève propagation, comme s'éteint, d'un doigt posé, le bord d'un gong qu'on a frappé, du verre de cristal qu'une chiquenaude faisait vibrer. Et d'autre voix que l'on tiendrait pour murmures, balbutiements, mais qui s'établissent en nous par leur coloration, leur timbre, leurs accentuations.
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Tu as, en m'aimant, tiré de moi un être dont je reconnais les traits, dans la glace (ce sentiment du déjà vu…) et cependant dont l'étrangeté me fait, avec angoisse, interroger mon reflet – et moi-même : – Qui donc es-tu, au juste ?
Oui, qui est-elle, cette étrangère en moi, que tu aimes ? Et du coup se révèlent de grandes régions innomées
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L'amoureux
Il y a les moments où tu me fais face, et ceux, non moins délectables, où tu es, en marge, la figure de ma patience.
Les moments, encore, où je lis, j'écris, et où tu surgis sans crier gare et submerges les mots (la belle et douce dévastation !) avant de reprendre ta place, à gauche, un peu en retrait, là où est ma lampe.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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mercredi

15 mars L'Écriture au féminin (I,2))

L'ÉCRITURE AU FÉMININ
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I SUR UNE DÉDICACE
2
*
***Tirant de ma bibliothèque le premier livre de Colette qui se présente – c'est La Naissance du Jour –, je l'ouvre au hasard et lis : « La mûrissante couleur de la pénombre marque la fin de ma sieste. Infailliblement, la chatte prostrée va s'allonger jusqu'au prodige, extraire d'elle-même une patte de devant dont personne ne connaît la longueur exacte, et dire, d'un bâillement de fleur : "Il est quatre heures bien passées". »
***Je lis ; je vois. Quelques lignes auront suffi pour abolir le cadre de ma vie, mon temps propre, et pour leur substituer, très persuasivement, une heure, un lieu, des acteurs. Comme d'autres vous imposent les mains, l'auteur m'imposa ses mots, rendant irrécusables et le climat et la scène.
***Si j'essaie d'analyser l'étrange bonheur qui accompagna ma dépossession, j'y trouve d'abord une impression d'entière confiance envers celle qui me prit la main ; d'emblée, je sentis la sienne plus que sûre : infaillible. Je n'avais à craindre ni à-coup ni enlisement, et ni chemin qui hésite ou tourne court. On me menait au port et je pouvais, les yeux fermés, m'en remettre à mon guide. Davantage : on intégrait, à ma marche, la pulsation d'une discrète musique. Non seulement rien ne contrariait mon souffle, mais celui-ci se laissait gagner par l'aisance des phrases à vivre si justement, à se sentir chargées d'images heureuses. Et c'est ainsi que j'avançais, ma respiration renouvelée, devenue consciente de soi, à peine précautionneuse devant le miracle.
***Quant au sortilège dont l'auteur use pour me soumettre avec gratitude à ses desseins, j'ignore quel il est. On eut recours, je le vois bien, à des mots si ordinaires que le lecteur s'imagine les trouver lui-même à mesure. Et ces mots loyaux, qui ne cherchent pas à nous en faire accroire, on les assembla sans contorsion ni enflure – quoique sans faiblesse – nous imposant une vision selon les voies de la plus tranquille évidence.
***Ce qui n'est rien dire puisque tout est affaire de discernement dans le choix des termes, de sens quasi physique de leurs affinités, de leurs accointances, et des singuliers pouvoirs qu'ils retirent de leurs alliances. Et c'est ici que paraît, que se dissimule plutôt, un art consommé d'entremetteuse supérieure qui sait s'effacer, se faire oublier, si bien que les mots croient, à l'instar des amoureux, que la nécessité, la prédestination seules, les firent se rencontrer – et les voilà à leur affaire, et les voilà tout à leur bonheur.
***Je lis, je vois. J'habite à plein l'opulent présent auquel on me fit accéder ; je l'habite parce que je sais le dire, à mots éloquents et rigoureux. Me voilà inséparablement doué de regard et de parole.
***Et de me souvenir, inoubliée, d'une dédicace de Valéry, lue à l'exposition que la Bibliothèque Nationale consacra au poète : « à Colette, qui seule de son sexe, sait qu'écrire est un art, le possède, et confond quantité d'hommes qui l'ignorent. »
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***Puis j'ouvre au hasard un recueil de vers d'Anna de Noailles. Je quitte une femme de milieu modeste, qui ne put faire d'études secondaires, qui très tôt dut âprement gagner sa vie, pour une autre sur le berceau de qui se tint un concert de bonnes fées. La naissance, l'éducation, la fortune, le loisir à discrétion, et plus précieuse que tout, une manière de génie, rien n'aura manqué à la Comtesse Mathieu de Noailles, femme de lettres et d'abord poétesse.
***Rien, sauf d'être consciente qu'« écrire est un art ».
***Je lis, mais ne vois pas. Je vois d'autant moins que faute de rechercher le verbe expressif, de provoquer des noces de mots qui soient et hardies et manifestes, on accumule – et c'est aveu de faiblesse ou de paresse – les épithètes convenues, redondantes, voire saugrenues ou dérisoires, ô « groseilles aux baies rondes et lisses », ô « douceur éclatante et susceptible », ô « douce douceur » ! ...
***Je ne vois pas, parce que, dans cette rage de tout qualifier, on obstrue mon champ visuel d'une pacotille de mots et d'images ; parce que l'esprit perd pied, que la nausée le gagne à rencontrer tant d'à-peu-près lexicaux, syntaxiques ; tant de verroterie hétéroclite, de burlesque involontaire, ô cœur « ardent et lourd », assimilé à « cette poire / qui mûrit doucement sa pelure au soleil », ou qui « aura la pente / du feuillage flexible et plat des haricots. »
***Tout à l'heure, je me laissais conduire les yeux fermés. À présent, tour à tour irrité et consterné, je ne cesse, en lisant, de mentalement corriger, d'élaguer ; je soupire après le gâchis de pareils dons, car le génie est bien sous-jacent à ce monologue profus, exalté, parfois délirant, de qui n'écoute que soi et pas même ce qu'il dit. Des vers admirables se saisissent de nous, de temps à autre ; des vers qu'on dirait beaux par inadvertance ; des vers immérités, que l'on hésite d'abord à saluer : « Je dois m'abuser sur leur valeur. Il n'est pas possible qu'il y ait une telle mutation dans la qualité... » Des vers qu'on ne lit pas sans trembler de ce qui va suivre et qui ne manquera pas de les exténuer – en quoi notre crainte n'est jamais déçue. Et c'est ainsi qu'avec « une âme universelle », « excessive », « un cœur tumultueux », une parole ardente et qu'on espérait immortelle, on précipite dans le dédain et dans l'oubli, pour en être demeurée au romantisme, à croire que Rimbaud n'avait pas paru ; pour n'avoir pas entendu Valéry assurant que « l'enthousiasme n'est pas un état d'âme de poète » ; pour avoir confondu le vague, le lâche et le grand, et préféré « les poèmes que les astres [lui] dictent mystérieusement » ; pour avoir encore et surtout cédé au plaisir, à l'ivresse de plaire, sans écouter jamais que ses adulateurs.
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***Le destin du poète Anna de Noailles est exemplaire de ce qui se produit quand, tenant pour digne de la postérité tout ce qui tombe de votre plume, on cède à la facilité, à la complaisance envers soi. Si les œuvres de femmes étaient assimilées à des « ouvrages de dames », n'est-ce pas que plus souvent qu'ailleurs, ou à un rare degré de virulence, on y trouvait ce qui fut fatal à l'auteur du Cœur innombrable : non la richesse mais la pléthore et l'encombrement ; non l'exigence, la rigueur, mais l'impatience et le laisser-aller ?
***Marie Noël - considérable poète - s'interrogeant sur « son parti-pris contre toute poésie féminine », le justifie en ces termes : « De la grâce, oui, et du charme, mais trop peu détachés [des femmes] pour qu'on puisse parler de créations, d'œuvres d'art. » Immergée dans le moi organique et sentimental, on pense qu'il suffit de se laisser aller pour faire œuvre durable ; de se raconter à la façon des bavardes qui ne vous font grâce d'aucun détail – sans se douter que l'infime ne nous retient que lorsque l'alchimie d'un Proust l'élève à la hauteur d'un événement de la sensibilité.
***Restée plus proche que nous de la nature, la femme est tentée d'écrire comme elle parle, de se satisfaire du style lâché du journalisme – la prétention en plus. Elle ne paraît pas avoir pris conscience que le naturel, loin d'être donné, doit durement se conquérir ; que la sensation, chez le lecteur, de la parole spontanée, du cri brut, s'obtient – de quoi témoigne un Céline – par un traitement méticuleux, acharné, du langage et non par la simple transcription de l'oral.
***Prolixe, tendant vers 1'efflorescence, et par ailleurs flottant ou négligé, tel apparaît trop souvent le style « à la paresseuse » des ouvrages de dames. L'épithète y abonde, ou faible, flasque, ou excessive – par une commune prédilection pour les mots plus grands que soi; les images y prolifèrent, qui sont, non comme chez Colette d'une force, d'une justesse à vous faire rendre les armes, mais arbitraires ou approximatives, faciles et mièvres, ce qui donne au lecteur le sentiment du clinquant et du maniérisme, de la gratuité surtout, tant on semble croire qu'on peut tout se permettre en fait de rapprochements de mots – ce qui est méconnaître la nature de l'image, de la métaphore, la rigueur qu'impliquent leur hardiesse et leur nouveauté.
***Au total, des ouvrages dont beaucoup ont la portée, le destin des témoignages non élaborés, des simples conversations ; des œuvres-miroirs où se donnent libre cours 1'égocentrisme, le narcissisme, la sensiblerie, le larmoiement. Des productions encore d'épigones et parfois, comme pour Anna de Noailles grande admiratrice du Musset poète, d'attardées.
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Puisses-tu trouver en moi tes rives, quand tu es, homme aux yeux d'enfant, telles ces étendues d'eau indécises, en quête d'un sens, d'une pente…
Et puis le rivage même quand, las de vaguer, tu as soif d'accoster.
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L'amoureux
Quand tu dis : « Je t'aime. Je veux grandir. Je te désire. Je n'ai que toi » à voix assurée qui engage, et en dépouillant ta parole de toute fioriture, je reçois tes mots comme l'eau engloutit l'un de ces beaux galets que nous trouvions, en longeant la mer.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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samedi

1er mars L'Ecriture au féminin I (1)




L'ÉCRITURE AU FÉMININ

I SUR UNE DÉDICACE

1

Un amour de la vie, chez nos compagnes, incomparablement plus soutenu que le nôtre, une vaste expérience sensorielle, auraient dû, pensons-nous, se traduire par un foisonnement d'œuvres de portée universelle. Or, comme le soulignent avec malignité les misogynes, on cher­cherait en vain chez les femmes l'équivalent d'un Platon, d'un Shakespeare, d'un Michel-Ange, d'un Beethoven... Elles, que leste le sang, qui vivent dans la fréquen­tation assidue de l'élémentaire, qui sont bien moins que nous coupées de l'originel, auraient pu, nous semble-t-il, témoigner sur « ce que l'homme a cru voir » comme dit Rimbaud.

On sait à quelle hypothèse eut recours Virginia Woolf pour justifier le silence des femmes au long des âges, ce silence dont sourdement nous leur en voulons, ainsi qu'à un détenteur de secrets primordiaux qui nous les refuserait. « Si Shakespeare, dit-elle, avait eu une sœur aussi merveilleusement douée que lui, […] il [lui] aurait été impossible, complètement et entièrement impossible d'écrire en son siècle les pièces de son frère. Elle aurait été si contrecarrée et torturée par tous, qu'elle serait devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours dans quelque coin écarté, mi-sorcière, mi-magicienne, objet de crainte et de dérision. »
Et qui pourrait nier qu'aujourd'hui encore le temps de la création ne doive être âprement disputé aux tâches domestiques, à la disponibilité due aux commensaux ? Si la gestation d'un enfant se poursuit en un lieu clos, retranché, dans la continuité même, celle d'une œuvre féminine doit composer avec le prosaïque et parfois le sordide ; elle ne saurait compter sur la régularité de l'effort, essentielle aux productions de longue haleine, et d'abord à la seule venue de 1'« inspiration ». Le grenier, la pièce désaffectée où vous attendraient vos créatures, impatientes de s'animer, cette inviolable chambre à soi que revendique Virginia Woolf, demeure un rêve pour bien des femmes.
Elles n'œuvrent donc, alors, que dans la culpabilité, dressées qu'elles furent à être en permanence présentes. Elles œuvrent en un temps qu'elles savent dérobé aux proches, aux tâches jamais achevées qui leur sont dévolues. Ou bien la nuit, quand tout dort, et dans la mesure où l'on n'est pas trop rompue, fanée, ou qu'on n'a pas l'oreille suspendue au souffle d'un enfant.
Au reproche, muet ou formulé, de la famille à qui on ne se consacre pas tout entière, la société, hier encore, ajoutait volontiers sa suspicion ou son mé­pris, son ironie ou son hostilité. Qu'était-ce que cette femme qui trahissait sa na­ture et sa charge et dérangeait l'ordre établi ? En publiant – en se divulguant –, elle révélait la faiblesse intrinsèque de son esprit, compromettait son entourage, décon­sidérait son sexe, ou du moins affaiblissait l'aura que celle-ci devait à une tradi­tionnelle retenue. En bref, comme le disait son confesseur à Thérèse d'Avila qui voulait publier ses écrits : « II ne sied pas qu'une femme fasse parler d'elle. » Certaines se réfugièrent dans l'anonymat ou se revêtirent d'un masque d'homme ; mais beaucoup sans nul doute renoncèrent plutôt que de devoir braver l'opi­nion ou parce qu'elles pressentaient que « la gloire est le deuil éclatant du bonheur » ; cependant que d'autres s'effaçaient devant l'œuvre d'un père, d'un frère, d'un mari, lui sacrifiant avec bonheur ou révolte la leur propre. Aussi ne peut-on que souscrire au mot de Stendhal : « Combien de génies perdus pour l'humanité parce qu'ils ont eu le malheur de naître dans un corps de femme? »
« Dans un corps, un esprit et une âme de femme », devrait-on plutôt dire, tant s'y rencontrent de traits spécifiques peu accordés aux exigences de la création se­lon le modèle masculin.
Pareil à ces arbres puissants qui s'élèvent au-dessus d'un cercle de terre brûlée, le génie est totalitaire. Il fait, il exige le désert pour s'accomplir. In­satiable, l'œuvre draine cyniquement à soi tout ce qui peut la nourrir ; elle s'an­nexe le créateur, mobilise ou annule l'entourage. Elle est convergence indéfinie au­tour de l'axe d'une idée fixe.
Détentrice attitrée de la compassion et du dévouement, la femme répugne à rivaliser avec l'homme en ce qui passe pour égoïsme et sécheresse de cœur. Ses forces créatrices, son temps, son invention, elle les distribue, les dilue – les dis­sipe, à veiller et panser, à administrer son domaine. C'est le quotidien qui dévelop­pe en elle le sentiment de l'urgence, non un dessein chimérique. Elle tient presque toujours qu'il n'est pas d'œuvre de l'esprit qui vaille une vie où l'on soit parve­nu à faire droit aussi à l'amour, la nidification, la maternité. N'est-ce pas, au demeurant, parce que celle-ci est refusée à l'homme, qu'il s'engage en des entrepri­ses propres à lui faire approcher les douleurs de l'enfantement ?
Et puis, pourquoi vouloir, à son exemple, transcender une vie qui vous fournit en joies modestes mais sûres ? Voir dans le réel un tremplin pour des in­cursions dans l'inconnu, dans l'innommé ? Pourquoi refaire un monde somme toute ha­bitable, qu'il ne faudrait qu'aménager ? Les femmes ont trop partie liée avec la nature, le monde créé, pour céder volontiers aux séductions de l'infini, à la tentation de l'illimité, ou seulement du symbolique. La résistance du réel les rend humbles et, dans l'amour, un visage, souvent, suffirait à contenir, à commuer les élans qui les visitent.
Laissant à l'homme les constructions audacieuses, les perspectives et les systèmes, elles intègrent dans leur art l'expérience du quotidien, leurs rapports avec l'émiettement, la dispersion. Aussi leur création a-t-elle toujours brillé dans le détail, lequel s'élève, par son exécution, à la richesse d'un tout.
Mettre en parallèle une valenciennes et les fresques de Giotto à Assise n'a de sens. Reste que le moindre détail de la broderie enferme une telle den­sité de patience, de délicatesse, de minutie, de ferveur, d'application extrêmes, qu'il nous introduit à la notion, à la sensation de l'absolu. De quoi rêver à un vé­ritable éloge du détail qui réhabiliterait l'œuvre de certaines femmes considérée pour un dénombrement de leur territoire propre effectué au filtre de leurs sens.
Leur soumission au quotidien, à la constance des cycles, pré­servent sans doute les femmes du profond égarement, de la détermination farouche et quasi désespérée dont procèdent maintes œuvres capitales. À moins qu'elles ne pensent que l'extravagance et la démesure leur siéent mal à nos yeux, et qu'une œuvre d'elles qui serait le fruit d'un monstrueux renoncement à la vie mettrait par trop en évidence leur versant viril.
Non, nul équivalent de Vinci, Dante, Bach, Molière, Kant ou Maillol. Pour­tant l'histoire abonde en œuvres de femmes qui ressortissent à l'authentique génie. L'ampleur, la puissance, la richesse sont moindres, – l'époque, les préjugés, le genre adopté, l'expérience et les forces du créateur ayant imposé leurs limites ; mais ce sont purs génies et non artistes de talent, que Louise Moillon, Berthe Morisot, Séraphine de Senlis, Camille Claudel ou Leonor Fini, pour s'en tenir aux arts plastiques et à la seule France. Quant à nous toucher, il ne manque pas de jours où l'île nous retient, nous réjouit infiniment plus que tel vaste continent.
Il n'est, en fait, guère de domaines où le génie féminin ne se rencontre, y compris le politique et le spirituel, ou même celui des sciences pures comme en té­moignent les travaux de Marie Gaetane Agnesi ou de Sophie Germain. Cependant, la lit­térature a retenu tant de figures de femmes de premier plan, qu'il est tentant d'en observer les modalités en ce domaine – après toutefois que soit faite une remarque d'importance. Car, en notre pays, il ne man­qua pas de pères, aux XVe et XVIe siècles, pour faire instruire leurs filles. À une certaine Clémence de Bourges, Louise Labé écrit, en 1555 : « Étant venu le temps, ma­demoiselle, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appli­quer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la commodité doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre. »
Toutes celles qui le pouvaient suivirent-elles ce conseil ? Il est si ai­sé, si rassurant, de se plier à l'ordre des choses, de s'en remettre à l'Autre de vo­tre destin ; et si inconfortable de refuser, d'affronter ; si douloureux d'astrein­dre un moi peu enclin au labeur soutenu et fastidieux, surtout quand votre entourage vous fournit en alibis, faisant ainsi taire en vous la mauvaise conscience... Et s'il y avait eu, hier, celles qui cédèrent aux séductions de la servilité, et celles que rien, ni les sujétions familiales ni les préjugés régnants, et pas même les structures en place, ne put empêcher, à leur corps défendant, de devenir aventurières, exploratrices, danseuses, actrices – écrivains ?
Le lettré qui, au siècle dernier, entendait parler de littérature féminine esquissait une moue : comme la littérature régionaliste ou populaire, il s'agissait pour lui d'une production en marge et en deçà de la Littérature, celle que ne vient restreindre aucun qualifi­catif, pure qu'elle est de toute considération du sexe de l'auteur.
Tous les griefs du lecteur délicat, cependant, ne valaient pas également, et il y aurait eu quelque injustice à reprocher aux femmes, eu égard à leur expérience li­mitée, de n'avoir excellé que dans le roman, le récit, la poésie, l'autobiographie, la lettre, le journal intime – ce qui faisait dire à un Oscar Wilde qu'elles ne savaient parler « que de leurs intérieurs et de leur intérieur. » Au reste, un Montaigne, pour s'examiner avec un scrupule infini, ne s'en hisse pas moins à l'uni­versel, et nous devons à l'égotisme, à 1'intimisme, de rares joies de lecteur.
Et pas davantage ne devrait-on blâmer les femmes d'avoir fait, de l'amour, le thème majeur de leur inspiration puisqu'à mille odes et élégies, incantations et déplorations où l'hom­me a fixé toutes les nuances du sentiment amoureux, ne répondent qu'un nombre restreint de témoignages de premier plan émanés de l'autre sexe... C'est par les pouvoirs de l'invention, de l'écriture, de la composition, et non par le genre ou le thème, qu'un ouvrage ressortit à la littérature, qu'il acquiert le statut de chef-d'œuvre.

***

Les Murmures de l'amour

L'amoureuse
Pardon de te le dire, mais la privation de toi me fait, à la longue, écorchée, ébréchée, pleine de hargne. Pardon, oui, car voici que tu reviens en moi, ou plutôt que je retrouve mes rives, mon lit – et que je m'écoule vers toi. Voici que tu m'orientes et me gouvernes à nouveau.
Voici que mes yeux frangés de larmes font le ciel plus clair. Sans doute parce qu'il y a, pour moi, dans la morte saison de l'absence, plus haut que le désir : la tendresse.

L'amoureux
Le crépuscule a déjà envahi le ciel, imprégné le sable ; et tu es face à cette chose pure : le soir au bord de la mer. Je m'approche sans bruit et me place derrière toi. Sans te retourner, tu t'appuies comme on s'adosse à un tronc, tes mains s'ouvrant vers l'arrière. A l'arbre que tu fais de moi, tu donnes le feuillage sombre qui prend naissance en tes cheveux et se développe là-bas, jusque dans le noir de la vague. Ne bouge pas, laisse-toi ainsi dériver, debout, au fil de « notre sang commun »…

François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.

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mercredi

15 février 2012

SENTEURS II
(3)
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J'ai refermé chaque fiole du coffret avec le sentiment d'avoir reçu d'elle une leçon d'humilité. On peut, avec plus ou moins de fortune, « donner à voir, à entendre, à goûter… » Je n'aurai su suggérer le climat tout « ordre et beauté / Luxe, calme et volupté » que figure la toile de Matisse* : Le Bonheur de vivre, et que les « parfums de la Bible » s'emploient à perpétuer comme pour attester l'existence d'un Paradis perdu.
Plus encore que l'odeur commune, le parfum relève de l'ineffable. Et d'abord dans sa genèse : par quel sortilège l'air peut-il se muer en baume, et l'espace proche se filigraner de sommités florales ?
Mais d'abord quelle est cette présence sans contours qui s'immisce en tiers entre celui ou celle que je vois, avec qui je m'entretiens, et moi ? Est-elle là en médiatrice qui d'avance déploierait ses bons offices ? Ou veut-on, par un dérivatif, me donner le change ?
Force est d'admettre que cette présence me tend un miroir où je me vois respirer non comme à l'accoutumée, par un mouvement réflexe, mais avec lenteur, application, en me pénétrant de la faveur qui m'est faite. Et l'air, par la grâce du parfum, se teinte aux couleurs d'une Séraphine de Senlis ; il s'étoffe, se fait substance que je hume – et je suis donc vivant et bel et bien de chair. J'habite une terre où il y eut, à perte de mémoire, des contrées nommées Croissant fertile, Arabie heureuse…
Et que l'on se sent donc plein d'indulgence pour ceux qui, l'âme débarrassée de ses noirceurs par de telles senteurs, s'adonnaient au nonchaloir, aux enlacements amoureux… La plage vous dispose à l'allongement ; le parfum y ajoute la démission : n'intercède-t-il pas pour le mortel que nous sommes ? N'accédons-nous pas, par lui, à un Séjour où l'on ne saurait pas plus s'altérer que ce ciel scintillant de fine silice ?
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L'homme moderne a ses parfums, dont la couleur, la discrète raucité, soulignent les marques du masculin – en en retirant la rudesse. Mais c'est pour nos compagnes qu'oeuvrent la plupart des experts en fragrances. Le joaillier souhaite faire valoir un cou, un poignet, une oreille de femme, notre esprit créditant celle qui porte des bijoux d'un surcroît de valeur (Et c'est ainsi que font grande figure dans le beau monde des statues plaquées or.)
Le luxe que vise un créateur de parfums est moins ostentatoire. Foin de ces pianistes de concert qui vous plaquent un accord pour susciter les applaudissements, et foin de ces femmes-présentoirs sur qui perles et pierreries paraîtront toujours des pièces rapportées – qui dénoncent les ridules sur lesquelles elles reposent.
C'est par sa peau entière – vêtue, suggérée, arborée –, que regarde la femme, et qu'elle se sent considérée. Aux soins divers d'en affermir la texture. Pourtant, ne risque-t-elle pas de paraître effacée, sans saveur, parmi tant et tant d'épidermes et denses et de belle carnation ? Les bijoux font diversion, ou ils dénoncent la superbe, l'outrecuidance, la vénalité de qui en fait étalage. Ils s'interposent, et toujours dissuadent l'homme de qualité.
Mais le parfum ! – « Comme le mien m'expose, sans que ma pudeur s'en alarme ! Comme, choisi avec discernement, il me dépeint, me dévoile aux yeux des plus sagaces ! Oui, je suis femme sensuelle, amie des velours, des mets fins – et des chats ! Mon parfum devrait vous dire que je jouis d'une belle santé, que j'ai la dent solide et le cheveu élastique sous le peigne. Mais que j'aime aussi, parfois, me pelotonner sur moi-même dans la pénombre – et seule, seule (suis-je assez claire ?) comme en mes quinze ans… »
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– « Mon eau de toilette me convient tout à fait. Qui la respire, sait que je suis une femme vigoureuse, aux membres déliés, sans noirceur d'âme. Un rien me va, et j'ai des doigts agiles – pour l'aiguille et pour le puits d'amour. Je voudrais être, pour qui m'aimera, rose trémière et pain d'épices au miel. Je crois, et tant pis si la vie me détrompe, à la droiture, à la durée. Aux haltes face à face, en sous-bois… »
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Hormis les perles, rondes ou ovales, les diamants, rubis, saphirs, sont taillés à facettes ; un jonc se réduit à un cercle. Le parfum, lui, s'accorde aux arabesques du corps féminin ; il les dissout, les épanche, les dissémine ; il en publie la lascivité, et nous nous en pénétrons ! C'est une peau et combien suave, une peau dans sa nudité, que nous humons aussi intensément que si notre face y reposait, paupières closes.
Le luxe lui est consubstantiel ou plutôt il lui fut infusé. Passante en notre vie, cette femme odorante, odoriférante, avoue venir de très loin. Et que si elle a traversé des vergers en Hespérides, elle dut cheminer en de semi-déserts où croissent balsamiers et térébinthes, cistes et genévriers.
À l'élu, le privilège de découvrir qu'elle a aussi traversé des marais salants, des bras de mer au reflux, de l'eau jusqu'à la taille.

* Fondation Barnes, Philadelphie, 1905.
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Les Murmures de l'amour

L'amoureuse
****Seulement cela: être, chacun, le cadeau de l'autre. L'offrande perpétuelle.

L'amoureux
Que de fois, je suis tenté de m'éloigner de trois pas pour considérer – enfin ! – celle qui me parle ou simplement qui vit à mes côtés en sachant si bien faire droit au silence…
Mais, à l'inverse, que je voudrais me voir un moment par tes yeux, pour mesurer le prix que j'ai pour toi – et peut-être me rassurer !
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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1er février 2012



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N'est-ce pas Judith que je vois se parfumer avant de pénétrer dans le camp d'Holopherne ? Esther que l'on massa six mois avec de l'huile de myrrhe, puis six autres mois avec de l'huile de baumier, avant de la présenter au roi Assuérus ? Et celle-ci qui répand une livre de « vrai nard » sur les pieds d'un homme, ne serait-elle pas Marie de Béthanie ? Cependant que la Reine de Saba prodigue force aromates au Roi Salomon, et que Hatshepsout attend que ses bateaux lui rapportent encens et myrrhe du « Pays de Pount ».
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Je vois. J'entends aussi. J'entends la Sulamite louanger son époux :
– « Tandis que le Roi est en son enclos / mon nard donne son parfum. / Mon Bien-aimé est un sachet de myrrhe, / qui repose entre mes seins. […] »
Et l'époux de lui répondre :
– « Tes jets font un verger de grenadiers / et tu as les plus rares essences : / le nard et le safran, le roseau odorant et le cinnamome, / avec tous les arbres à encens ; / le myrrhe et l'aloès, / avec les plus fins arômes. […] »
Ah ! il est temps d'avoir part à ce qui suffit aux dieux pour perpétuer leur essence, en ce qu'il transmue l'air en un nectar intemporel proche de « l'or du temps » de l'alchimie poétique.
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Des hommes, toujours, se sont eux-mêmes parfumés, quitte à voiler leur part virile ; à paraître pactiser avec le féminin.
Les parfums de la Bible ont d'abord le statut d'offrande. Au dieu, au puissant, à l'être qu'on veut séduire. Et que l'arôme valide vos paroles flatteuses ; voire, qu'il tienne lieu d'éloge. C'est alors à bouche close que la femme présente ses lettres de créance à celui qu'elle avoue pour seigneur et maître. Lequel entend distinctement le message :
– « Jette sur moi ton regard. Je suis noire mais je suis belle…, et mon parfum t'est promesse d'une fille à ton exacte convenance. La Terre abonde en épouses dociles, industrieuses – ce que je serai. Mais sens comme l'air, autour de moi, se réjouit que je sois. Ce que tu respires, c'est la succulence de ma chair – à mordiller ; c'est la bénignité d'un cœur qui te fait pleine allégeance. Élis-moi entre toutes : je serai ta servante et bien davantage : la couche où répandre ton loisir. Je serai la belle saison de ta vie. »
Parfumée, la femme se meut nimbée d'une bonne grâce qui l'introduit et plaide sa cause. Qui la prolonge et nous permet, la regardant s'éloigner, de mesurer ce qui nous échappe. Le même parfum qui, se faisant exhalaison de cassolette, donne au présent obligeance, fécondité, peut devenir sillage, soupir ; ainsi quand Cléopâtre quittant Marc-Antoine fait imprégner les voiles de son navire d'essences parfumées, pour que son souvenir s'attarde sur les rivages qu'elle abandonne.
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« J'ai recouvert mon lit de couvertures, d'étoffes multicolores, de lin d'Égypte. J'ai aspergé ma couche de myrrhe, d'aloès, de cinnamome. »
(Ce sont là paroles d'amoureuse qui veut séduire, et qu'à l'image du dernier parfum nommé, on imagine jeune, agreste, loyale.)
De proches berceaux de verdure, me viennent, par une brise nonchalante, des effluences de tilleul en fleur, de pulpe de pomme sous la dent, combattues d'une âcreté attachée à l'écorce du cannelier d'origine. Et que voilà donc une couche où s'étendre à pleine face, fraîcheur et épices mêlées !
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Exsudation résineuse, le storax me parle avec mesure de prairie, de pinède s'échauffant, de bouquets de girofliers, d'enclos de vanilliers. Officieux, persuasif, il me promet bénévolence à satiété. Et me voici penché au-dessus d'une coupe d'abricots rebondis. Aux lèvres, le soupçon de sucre qui s'attache au pédoncule d'un pétale d'œillet. Un effluve de benjoin ourlant mes narines.
*
L'oliban aussi sourd d'une écorce. Solaire, il est « l'encens mâle » des Anciens. Il induit la touffeur, appelle le feu de la fumigation qui nous élèvera, décanté, au-dessus de notre état. Pourquoi, dès lors, en tant de chaude clarté, voir pendre des draperies de bure – qui s'interposent entre le divin et moi ? D'où vient que, flatté d'une veine de citronnelle, j'entende la note réitérée d'un glas ?
*
Que louée soit la myrrhe entre tous les parfums pour sa tiédeur de giron, sa cordialité de bon aloi, sa suavité d'héliotrope, de giroflée, que soutient l'exhalaison d'un mandarinier constellé de fruits. Dans l'espace tendu de velours, de gaze, de mousseline, passent des lueurs de l'or même qu'apportent les Rois Mages. On éveille, on caresse mes muqueuses, et c'est un tel contentement, qu'il me tient lieu de manne.
Par cette odeur cérémonielle, j'accède à la Fable ; soustrait à la durée, à la corruption de la chair – l'odeur dite de sainteté ! –, je suis témoin d'un avènement continu.
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J'avais, avec la myrrhe, part au divin. Le nard me confère la divinité. Mellifluent, il fait plus qu'oindre, féconder, mon espace interne. Ample, intense, il s'empresse, me déborde, m'enveloppe, me convertit à sa suprême exquisité. Il me fait captif d'une félicité chamarrée d'accents de viole de gambe.
De son origine racinaire, le nard se souvient de l'humus, mais c'est pour mieux me faire priser le miraculeux dosage de géranium, de rose ancienne et de framboise que j'y perçois. Élixir aérien, il me hisse en une région éthérée où le seul état concevable, admis, a nom Béatitude.
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Les Murmures de l'amour
L'amoureuse
Avec toi, je puis accepter ce qui altère ou détruit – et d'abord le temps. Avec toi, je consens à vieillir.
Le scandale n'est pas de devoir mourir, mais de vivre médiocrement ce qui, pour moi, se traduirait par : ne pouvoir plus graviter autour de toi.
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L'amoureux
Même si elle mène à la mort, quelle belle pente s'étend devant nous… À l'image de celles que le vent développe quand on le fournit de sable, et qui sont une caresse pour l'œil — à l'égal de ta chute de reins !
Pourtant, pourtant, comme il va être plus amer de mourir, à présent que je te connais !

François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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