* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


vendredi

15 juin 12 L'ÉCRITURE AU FÉMININ III, 3.


ÉCRIRE COMME ON CRIE (3)
µ
Un numéro de « Sorcières » traitait de la prostitution et donnait largement la parole aux… pratiquantes.
Cette activité peut être masculine ; elle ne nous fascine jamais plus qu'exercée par la femme. À celle-ci, nous associons des images solaires de jardin, de rivages d'été, de rues où l'on flâne, de boutique en salon de thé. Et nous voici sommés de considérer la face d'ombre de ce monde : le mur où l'on s'adosse, le trottoir où l'on marche en … péripatéticienne, le Bois, la nuit venue, le bouge sombre, porte ouverte, ou l'hôtel équivoque.
Et l'étonnement, le malaise, nous viennent comme devant un spectacle contre-nature. Nous voyons là un déni de ce que nous prisons, goûtons, et parfois révérons. Ce retour au limon originel d'une chair à belle carnation ; cette parodie grotesque ou sinistre de l'Acte entre tous ; ces faveurs monnayées en ce qui nous semblait exclure la vénalité et ne devoir qu'à l'amour dans une adhésion, une gratitude réciproques – quel fourvoiement dans les rapports humains, quel avènement de la disgrâce et du difforme !
Il faut en convenir : toujours il y eut des lieux funèbres où s'amalgament, indissociables, éros et thanatos ; où rancune et mépris rivalisent de virulence ; où prévaut la domination sous des formes diverses, chacun cadenassé en soi, regard bridé d'une taie pourpre chez l'homme, évidé d'absence chez sa partenaire – parfaits noumènes, dirait le philosophe, si la pensée n'était enténébrée par le sang chez l'un, l'aversion chez l'autre.
J'attendais, qu'en ce numéro, on me rendît sensible au climat de confrontation, le plus souvent à huis-clos, de la prostituée et de son client. À la pesée des forces en présence. Car il y a celle du quémandeur, fort de sa musculature et de son argent, et celle de qui a le pouvoir de se retirer de soi, pour n'être que spectatrice d'une brève agitation spasmodique d'aliéné – ce qui vous permet de prendre la mesure de l'homme, et d'abord des importants qui ont l'illusion de vous avoir à leur merci, mais à qui vous échappez « par le haut » en ne leur laissant qu'une dépouille à besogner, compartimentée, où la bouche se refuse à sa bouche ; en ne leur vendant qu'une contrefaçon de plaisir, privé qu'il est des marges et franges qui en font le déploiement arpégé. Et l'on voit bien qui détient le pouvoir en ce commerce assimilable à un marché de dupe. Aussi regrette-t-on que nulle intervenante n'ait explicité la nature du désespoir, du sentiment de flétrissure, qui envahissent celle qui, pensant avoir anesthésié son corps, voit sa chair pactiser avec l'ennemi et exulter. De quoi s'éprouver humiliée, salie jusqu'en vos entrailles – et le mot de femelle, de putain, vous paraît alors convenir à la « possédée », à la vaincue que vous êtes, puisque cette guenille ne sait pas même reconnaître le seul maître – l'homme aimé – qui ait le droit de faire naître en elle le plaisir qui la justifie, l'honore et la lave de ses souillures, chair et cœur et âme réconciliés comme ils l'étaient avant.
Songeant au mot de Valéry : « Ce que l'homme a de plus profond en lui, c'est sa peau », j'aurais voulu percevoir le ressentiment d'un moi qu'une main de reître  – rêche ou moite, ou gourde, épaisse –, aborde sans ménagement, au plus sensible, au plus rencogné de l'enveloppe. D'autant que la peau des prostituées doit être dotée d'antennes leur permettant d'appréhender au seul aspect, à l'odeur, de qui va s'étendre sur elles, à quel degré de mobilisation – dans la répulsion – devoir atteindre ; à quelle distance le moi devra se tenir pour… survivre à l'effraction.
Je referme la revue. J'ai entendu des prostituées relater uniment leurs jours. Je lus les propos de celles qui les interrogèrent, et qui font profession d'écrire. On me parla en ethnologue d'une peuplade aux mœurs dissolues, amie du couvert, et qui se tient dans les marges des sociétés policées, honorables. Je continue de voir comme au travers d'une vitre, des êtres réputés « déchus », ou du moins déconsidérés, sans parvenir à approcher par empathie leur vie organique, sensorielle, mentale ; leurs affres et leur détresse, et d'abord leur regard – sur elles, sur nous, acteurs de leur mise au ban de la communauté, de leur bannissement d'elles-mêmes.
Ce n'est ni à Restif de La Bretonne, ni à Maupassant, Carco ou Henry Miller, que je demanderai assistance : la compassion leur sied mal. Toulouse-Lautrec ni Pascin, et ni Les Demoiselles d'Avignon ne me seront d'aucun secours. À peine les créatures bourbeuses de Georges Rouault. Seule pourrait toucher l'homme en qui subsiste un peu du lait de la tendresse maternelle, une écriture « au ras du vécu », selon votre expression, mais qui, par la richesse imagière, l'intrépidité, – la tenue ! , nous donnerait à éprouver le quotidien d'une condition pour nous inconcevable.
Les textes que vous avez rassemblés, ô militantes d'une cause qui nous est chère, nous confirmant qu'il est des proses sans pouvoirs. 
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Les Murmures de l'amour       
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L'amoureuse
Tu es absent, mais si je suis aussi calme, assurée dans mon souffle, si mes gestes – seule ou parmi les commensaux – sont si bien ajustés, n'est-ce pas parce que je te sais, sans même penser à toi, et que je puise en ton existence précision, énergie, exactitude, harmonie ?
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L'amoureux
Tu me conviens intimement  ce que tu dois à l'équilibre, à l'harmonie en toi entre chair et pensée, nature et culture quand, chez la plupart, l'une ou l'autre l'emporte, si bien qu'on a affaire à une cassolette à idées ou à une amphore à demi vide, mais assez vaine de ses formes.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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jeudi

1er juin 2012 L' écriture au féminin III, 2.


 Écrire comme on crie [2]
*
On connaît le propos de Saint-John Perse : « À la question toujours posée : "Pourquoi écrivez-vous ?", la réponse du Poète sera toujours la plus brève : "Pour mieux vivre" ».
Si le souhait de « mieux vivre » est implicite dans le flot des contributions que reçut « Sorcières », les signataires se montrèrent plus profuses que le poète. Las ! Plus de trente ans après, on ne lit pas sans effarement leur jactance.
Quoi, se dit-on, la libération des mœurs, la complaisance des journaux, revues, maisons d'édition, ouvre aux femmes le champ littéraire, et voilà l'idée que se font, de l'écrit, la plupart de celles que tourmente le prurit de l'expression ?
Peut-on mieux méconnaître le statut, les exigences de la création, à moins de n'aspirer qu'à publier un avatar du journal intime de jadis, voué, presque toujours à rester manuscrit ? A-t-on, de la littérature, une aussi piètre image ? (Une littérature, il est vrai, frappée de discrédit puisqu'elle est du despote.) Pense-t-on qu'il suffit de livrer au public ses jaculations « au ras du vécu », pour être entendue et, qui sait, demeurer dans les mémoires ?
Quelle outrecuidance, quelle confusion mentale dans les fières affirmations des « affolées d'écriture » (titre d'une rubrique) ! Les responsables de la revue, « écrivaines » alors notoires, n'eurent donc pas conscience qu'en suscitant, en encourageant, en publiant pareilles fadaises, elles donnaient des armes aux misogynes et discréditaient la cause qu'elles pensaient servir ?
Que sont devenues les bas-bleus en herbe conviées à se manifester, une fois retombée la griserie de se voir citées ? J'augure de cette publication maints dépits et nombre d'amertumes : « On n'a plus voulu, ensuite, m'entendre. Pourtant, que j'avais à dire, qui eût étonné les lecteurs ! Ce monde est décidément aux mains des hommes, et ils méprisent notre parole… »
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Comment persuader, si elle vit encore, celle qui pense n'avoir pas assez de mots « pour se dire », qu'un Racine, un Marivaux, un Giraudoux, un Proust, ont trouvé dans la langue – et son maniement ! – de quoi nous suggérer les sensations les plus ténues, les sentiments les plus subtils, y compris dans l'ordre du féminin ? Que se croire démunie pour « se dire », c'est ignorance, ou paresse de chercher – ô Colette ! – « un mot meilleur encore que meilleur », et que les néologismes doivent avoir la nécessité, la saveur de ceux d'un Jarry ou d'un Céline, et ne pas dénoncer votre pauvreté lexicale.
Comment convaincre cette autre qu'il est puéril de scinder les mots d'un trait d'union (« Cela m'in-cite » ; « il la tra-casse » ; « j'in-verse l'ordre des mots »), ou de les cliver d'une barre oblique ?
Que vouloir « écrire du corps » n'est qu'une vue de l'esprit, dont il faut se défier car elle autorise le vague, le pathos, et l'obscurité – le langage des viscères étant sourd, confus ; la cénesthésie malaisée à déchiffrer.
Que le terme de jouissance qui séduit nombre d'entre vous, ne suffit pas à nous transmettre la qualité, la plénitude des émotions et des images qui justifient son occurrence – ou c'est se payer de mots, le moindre de vos penchants.
En bref, qu'on ne saurait rendre compte de la vie brute, animale, qu'en s'en extrayant, qu'en se « voyant se voir », et que l'expression des pulsions, tropismes, fantasmes, humeurs séreuses, appelle un singulier travail pour les amener au jour sans en rien trahir. Car une chose est de se savoir traversée d'élans, d'avoir le sentiment intime de sa richesse, de son unicité ; une autre d'en si bien convaincre le lecteur qu'il s'en trouve renouvelé et comme accru.
Vous qui rêvez d'écrire, que de leçons vous auriez à prendre dans cette langue des hommes que vous récusez ! Et il se peut que vous n'aspiriez pas à l'universel ; mais alors que nous importent des écrits qui ne nous apprennent rien quant à la spécificité de votre regard, de vos perceptions, quand, tout autres, ils nous inviteraient à vous considérer à votre juste poids ?
On peut, de fait, écrire comme on se livrerait au plaisir solitaire, mais si l'écrit ne se hausse à la hauteur de l'art, nous continuerons à tout ignorer de ce corps, duquel vos partez pour vous « dire » ; de ses jouissances, en premier lieu, qui doivent être, à vous en croire, multiples, singulières, renversantes – à commencer par celles de la gestation, de l'accouchement, qui nous sont inconcevables.
Vous pouvez bien rêver d'un idiome vous permettant « d'écrire comme on parle », comme on se parle « entre nous », « sans matière et sans lieu ». Il aura la portée, le sort des conversations de ménagères sur le pas de leur porte.
Quelques-unes ont usé du mot de narcissisme, de celui d'égocentrisme. Les Essais de Montaigne, les Confessions de Rousseau, sans parler de La Recherche sont des chefs-d'œuvre d'égocentrisme ; mais des chefs-d'œuvre où le moi avantageux qui se répand en tant d'ouvrages mineurs trouve sa pleine justification.
Surtout, ce sont des entreprises, des édifices longuement, âprement élaborés, qui accueillent de multiples figures dotées de la durée, de l'épaisseur du protagoniste, et qui consonent avec lui. Sauriez-vous faire une place à d'autres que vous, leur donner vie, sonder leurs reins et leurs coeurs, les faire parler avec vraisemblance, en sorte qu'il vous rendent plus présente et plus claire à nos yeux ?
*
Êtes-vous disposée – c'est le prix à payer – à tourner résolument le dos à ce que le commun nomme la vraie vie ? À vivre des mois, des années, en marge ou en retrait de vos semblables ; en semi-recluse alors que le soleil est tiède, que l'espace bruit de chants d'oiseaux ou, sur les rivages, de cris d'enfants, de « filles chatouillées » par la nappe d'écume, tous mobilisés par le simple bonheur de se mouvoir dans l'aise épandue en un espace que distend le sourire des éléments ?
Êtes-vous prête à connaître la mauvaise conscience de qui néglige les devoirs de son état ? En mesure de refréner l'impatience d'achever, de mettre enfin au monde ce qui vous paraîtra souvent, au long de votre … grossesse, – si vous êtes une véritable artiste – un être larvaire, plein d'imperfections, et si éloigné de l'enfant dont vous rêviez ?
Je vous l'accorde : beaucoup d'hommes purent accomplir leur œuvre parce qu'une femme – sœur, épouse, compagne – les préservèrent du contingent. Femme, vous ne pourrez compter que sur vous, la solitude domestique, intérieure, pour partage. Il y faut une âme à toute épreuve, à l'obstination de fourmi, encline à parier sur la durée préférée au présent. Mais ce qui paraît en librairie montre assez que la plupart des auteurs des deux sexes se soucient d'abord de ce qui miroite à portée de main.
Tant pis pour celles qui firent leur le conseil de Julia Kristeva : « Si les femmes ont un rôle à jouer dans le processus en cours, ce n'est qu'en assumant une fonction négative : rejeter tout ce qui est fini, défini, structuré, pourvu de sens, des états existants de la société »* .
Tant pis pour nous, et sans doute tant pis pour elles. Quel homme de sens aurait envie de commercer avec une femme atteinte de logorrhée, à qui devoir dire, entre deux de ses envolées lyriques : « Daigne, chère, écouter les choses que tu dis » ?
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* Luttes de femmes, in Tel Quel, n°58
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Les Murmures de l'amour       
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L'amoureuse
Tes embrassements ont de singuliers effets ! Ainsi en cet instant de retrouvailles où le désir qui me torturait me déserta d'un coup, alors que tu me serrais contre toi. Sereine, je me sentis – par une sorte d'osmose ? – physiquement comblée. Et je nous vis, en tes yeux, pâles et défaits comme après le plaisir.
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L'amoureux
Penser à toi, c'est s'éprouver ensemble en un lieu touffu, impénétrable aux regards ; en un refuge pareil aux donjons – d'où s'échapper par les souterrains quand des fâcheux l'envahissent.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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mardi

15 mai 2012 L'Écriture au féminin III, 1.

III  -  ÉCRIRE COMME ON CRIE 
(1)

Jamais l'ignorance des contraintes de l'écriture n'aura paru si manifeste que lors du mouvement féministe. Il n'est de révolution sans prise de la parole ; de conquête de libertés si elle ne se traduit en mots. Dans une sorte d'ivresse viscérale qui semble gagner le langage, la parole précède et suit, précipite et authentifie, cristallise et relance la marche en avant. La parole ne saurait-elle pas changer le monde ? Toute une mémoire collective de ses pouvoirs – d'entraînement, de transgression, d'explosion – nous l'assure, nous invitant à recourir nous aussi à la proclamation, au réquisitoire, au cri, à la clameur.
En l'occurrence, il fallait prendre la parole comme une Bastille, comme le bastion depuis toujours tenu par l'homme. Car le discours de celui-ci, trop marqué par la logique, soumis à l'ordre, à la raison, au rituel, au dogme, permet à l'oppresseur atavique de mieux asseoir sa domination. Pauvre en vocabulaire de l'organique, de la sensation, de l'affectivité, il l'est davantage encore en ce qui touche à la spécificité du monde féminin.
Or, c'est ce discours-là que l'homme a, de tout temps, prétendu imposer comme modèle à la femme qui écrit, si elle veut être entendue, reçue, considérée – avec condescendance, au demeurant. Il a institué, comme étalon de l'œuvre littéraire, son propre discours, circulaire, sclérosé, qui certes n'ignore pas la femme, mais où l'on parle au nom de celle-ci ; où l'on prétend définir sa nature, lui assigner ses rôles, dans l'évident dessein de perpétuer, en toute bonne conscience, son aliénation.
Les féministes en appelèrent donc à une écriture différente, qui ferait une plus grande place à l'irrationnel, aux puissances obscures, à l'impudique, à l'indécent, à ce qui jamais encore ne fut dit, osé. Une écriture qui fût au service d'un regard non plus d'homme, mais de femme, pour exprimer enfin leur vérité jusque là mise sous le boisseau ; leurs interrogations, leurs rapports au monde, à soi, à leurs semblables. Et c'est ainsi qu'on rêva d'un discours « total » ; d'une écriture de la transgression, du désir, du devenir, de l'avènement d'un nouveau monde... Et de revendiquer, en conséquence, une nouvelle relation aux mots, débarrassés de leurs connotations masculines ; une syntaxe délibérément assouplie, brisée, autorisant enfin 1'épanchement, le giclement, le cri, l'onomatopée, la fièvre, la transe, l'orgasme. Cette restitution de la vie brute supposant l'invention de nouveaux mots – inouïs ! – pour pallier les lacunes d'un dictionnaire élaboré par l'homme à son usage.
La revue « Sorcières » (1976 -1981), ouverte aux seules femmes, ayant intitulé son n°7 Écritures, je le rouvre afin de retrouver la conception de l'écrit qu'avaient des femmes qui voyaient la presse, l'édition, enfin avides de recueillir leur parole.
Alternent, dans le florilège qui suit, reproches et professions de foi.
« Comme si les femmes n'avaient pas assez de mots pour se dire et certainement elles n'en ont pas assez ».
« Quand une femme se met à écrire, ça lui colle à la peau, – comme on parle entre nous ».
« [Certaines], on croirait qu'elles ont honte d'être des femmes au moment – noble ! – de l'écriture. C'est une survivance de leur aliénation. Elles croient y échapper en se niant elles-mêmes ».
« Mon ventre se creuse comme une vague de marée morte. […] Mon livre, je le fais comme un enfant. L'imagination prend possession de mes ovaires, le livre et l'enfant s'étreignant, l'un cherchant à étouffer l'autre. […] Un torrent rugit entre mes cuisses, et les glaciers, et la neige fondent sur ma tête de fièvre. – Elle a perdu les eaux. Dilatée à quarante sous. Pauvre petite folie. Perfusion ».
« Si l'homme écrit pour conforter son moi voué au culte phallique, la femme rompt au contraire, avec toutes les instances narcissiques. N'ayant pas le phallus, elle évite le phallicisme de l'écriture, comme tous les autres phallicismes. […] Son écriture est violemment subversive ».
« Nul écrit, mieux que l'écrit féminin ne dit, ne clame, l'échec de l'amour. Car là où la parole ne passe plus, demeure l'écrit où la parole attend, indestructible dans sa forme, que l'autre la recueille ».
« L'écrivain homme prend prétexte de ce qu'il parle la langue établie, la langue commune, pour s'arroger le privilège de la communication, tandis que la femme, de par son "idiotie" resterait impénétrable sinon "illisible".
« Pourtant c'est la femme qui est d'avantage (sic) écrivain, du fait même qu'elle crée un idiome ; et le poète sait bien que c'est la langue maternelle qu'il parle et nulle autre ».
« Toute la difficulté pour la femme est d'être aussi ce poète qui sait quel idiome il parle et qui, le sachant, est capable de l'assumer comme auteur ».
« J'écris comme on crée et j'écris parce que les femmes commencent à écrire. Puisque, aussi bien, j'ai la tête pleine de mots, de leurs mots, des mots des autres, autant chercher le mot juste dans ce fatras venu d'ailleurs. Le mot qui me dira, dira aux autres en même temps qu'à moi-même, ce que "j'ai à dire" ou ce qui "se dit" malgré moi. J'écris comme je parle, pour dire et faire savoir. Savez-vous ? J'ai des choses à vous dire. Non, je ne peux plus taire cela.
« Des fois j'écris comme un torrent, comme un déluge, une bousculade, des mots de trop, la tête farcie, le cerveau frisé, électrique, ça éclate, même la bille va trop lentement. Ah, je n'en dirai pas le quart, ça court trop vite.
« D'autre fois j'écris de la main gauche en choisissant fermement mes mots : j'épie, je saute dessus et je tiens ferme : c'est celui-là que je veux ».
« [Que la femme qui écrit] ne craigne pas d'enfoncer plus profond le stylo au creux des mots et même ceux qu'elle imagine alors ont la résonance de son propre sang … »
« J'écris d'abord pour moi, seulement pour me faire plaisir, par désespoir narcissique de trouver ici une autre qui me renverrait en miroir, mon image. Écrire pour m'exprimer, sortir de moi, m'arrêter … »
« J'écris avec l'eau de mon ventre, avec le sang mal séché des origines : cordon coupure imparfaite. Ma guérissante plaie se rouvre à chaque mot. Jusqu'où ? […] Je marche à travers sang, je chemine en moi, en mes rumeurs, mes clameurs, vers l'acceptation de cette part d'ombre et lumière qui échappe à l'homme ».
« Marquée bleuie mon écriture est féminine certes, elle sort elle crève le silence elle le chante aussi : c'est la voix première, ardente et chaude de mon être qui vole file fibre et vrille et rêve à perdre haleine à perte de mort ou de vie.
« J'écris parce que je ne puis déplacer l'urgence de m'être à moi connue de moi et d'intervenir dans ce qui me blesse quotidiennement de la loi et de mon surmoi pratique quand il s'agit de ne pas succomber à la folie ou à l'extase ».
« La grotte [préhistorique], à la fois support et signe du creux. Le corps de la femme considéré comme matrice de l'écriture, de ce qui se trace en elle, dans le creuset de sa jouissance ».
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Les Murmures de l'amour       
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L'amoureuse
Ce matin, sous mes paupières, je nous ai vus penchés vers la terre, côte à côte, tempes proches, regardant poindre je ne sais quelle plante florale. Rare – peut-être une orchidée. Mais ce pouvait aussi bien être, non moins captivante, une violette ou une primevère.
Plutôt une giroflée : auprès de toi, je suis comme au cœur des lentes couleurs habitables du feu de bois.
L'amoureux
. Que j'ai de goût pour tes visites matinales !… C'est la nouveauté même d'un jour gros de possibles qui s'introduit alors chez moi. Comme si tu rentrais d'une longue errance parmi les arbres de l'aube, l'élan des sources à ta bouche, la souple ténacité des lianes en tes bras, la nacre des coquillages lavés d'eau de mer en manière de sourire.
Et puis ne sont-elles pas, ces visites, la promesse d'un midi pavoisé de nos palais ? 
*
François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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lundi

1er mai L'écriture au féminin II (3)


L'ECRITURE AU FEMININ II
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La Vieillesse selon Simone de Beauvoir
3
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Roland Barthes, dans Le Degré zéro de l'écriture, voit dans L'Étranger, l'exemple d'une « parole transparente », d'une « écriture indicative » « de journaliste », « impassible » ou « plutôt une écriture innocente », par laquelle s'accomplit « un style de l'absence qui est presque une absence idéale du style […] »
Je n'aurai pas l'outrecuidance de chiffrer le degré de l'écriture dans La vieillesse, ouvrage valeureux, d'inspiration généreuse et d'une information qui confond. Je sais seulement que nous attendons encore qu'une femme « qui sache qu'écrire est un art », quitte à s'exposer au reproche fait à Camus de (trop) bien écrire pour être crédible, nous dise, par un Journal rédigé avec une lucidité suraiguë, ou par le biais d'une œuvre de fiction, ce qu'elle éprouva quand les hommages masculins qui l'importunaient par leur fréquence et leur lourdeur, se firent plus rares ; quelles griffures de l'âme lui causèrent le premier cheveu blanc, la ride qui ne devait rien au sourire ou à l'étonnement, l'encombrement de la taille, la démission des seins. Et comment vivre une ère d'indéfinis renoncements dans la mise, les fêtes, les loisirs, la vie affective …
Comment vivre la désaimantation d'un corps, quand il garde, lui, des exigences qu'il faut taire. Ce qu'il ressent, déjà, quand les caresses qui lui donnaient le courbe éclat d'un pommeau de merisier, se font réticentes, embarrassées qu'elles sont par la granulation, la flaccidité de votre peau.
Quelles pensées viennent à celle qui s'interroge : « Ai-je passé le temps d'aimer ? Celui de l'être ? », ou qui retrouve une liasse de lettres d'amour, des portraits du temps où un homme, des hommes, se donnaient l'illusion, par la photographie, d'avoir prise sur elle. Et passe encore, en leurs clichés, leur convoitise irritée de ne jamais posséder, de votre corps, que son image – alors que vous n'avez plus que le statut de figurante ou de donatrice, dans les tableaux de famille.
« Regardez-vous toute votre vie dans une glace, dit Cocteau dans Orphée, et vous verrez la mort travailler comme des abeilles dans une ruche de verre ».
Quelle femme nous dira ses rapports, au fil du temps, avec les glaces et les miroirs ? On les enfermait autrefois en de riches bordures de bois, de métal ouvrés – pour donner à la beauté qui s'y mirait un cadre digne d'elle ?; pour balancer les ravages des ans ? Ceux du logis se laissent apprivoiser, c'est affaire d'éclairage, d'approche selon un angle favorable. Mais, au dehors, les glaces des magasins – à l'état sauvage – plus promptes que vous, ainsi que toujours le regard que vous décoche la mer précède le vôtre, vous cinglent à pleine face, d'une image où vous lisez votre défaite.
Irrécusables, sont cette peau jadis au plus juste, qui s'engrisaille, se fronce, et laisse sourdre l'envers qu'elle contenait si bien ; ce visage d'une inconnue qui pourrait être votre aïeule.
Pour avoir mesuré les pouvoirs sur l'homme de son apparence quand ses contours étaient ciselés, la femme vieillie à la « sincérité intrépide » que nous appelons de nos vœux, ne devrait nous taire ses confrontations successives avec la glace de la salle de bains ; ses sentiments devant le portrait d'elle qu'une eau douce devenue eau-forte lui renvoie. Le temps écaille les peintures sans en rien révéler qui ne soit connu. Mais le visage qui se distend, se fissure, laisse transsuder ce que le vernis de la jeunesse nous masquait.
Nous importeraient les états d'âme de celle qui voit sa mansuétude intrinsèque s'épandre sur sa face, estomper ses rides ; à demi combler, comme brume de vallée, les sillons qui mettent sa bouche amincie, désaffectée, entre parenthèses.
Mais bien davantage les pensées des femmes chez qui l'écaillure du visage met à nu, désormais patentes, l'inanité, la bêtise ou la vilenie, et que leur miroir vitriole de la grimace figée, indélébile, des Vieilles de Goya.
Il n'y eut jamais, chez elles, de lampe intérieure ; mais une peau dense, un modelé plaisant, captaient, s'assimilaient l'éclat du jour, se conciliaient les regards. Que les traits se distendent, que la peau ternisse, et le visage laisse paraître l'assise, ainsi qu'élimée, une riche étoffe montre sa trame.
Raviné, délaissé des regards, il devient figure – et qui n'a jamais rencontré celles d'étourdissantes caqueteuses dont certaines maniaient avec brio, un rien forcées, exclamations de surprise et d'admiration ?
Encore, les entendant jouer leurs sentiments, ne percevions-nous que leur futilité sous-jacente. Mais est-elle éteinte, la race des commères qui, dans les petites villes de province, écartaient le coin d'un rideau de fenêtre ?
La vie est, pour chacun, une mise à découvert. Celle-ci a plus de rigueur pour la femme dont les grâces extérieures dissimulaient la noirceur d'âme. Pour elle, qui ne peut plus s'avancer « masquée », la défroque charnelle procède, à l évidence, jusqu'à la caricature, des manques, petitesses et vices du tuf. Voici, manifestes, l'acrimonie, la dureté, la hargne foncières. Elles marquent non moins des visages de vieillards ? Mais, les voyant, avons-nous alors le sentiment d'une imposture qui aurait pris fin ?
C'est que longtemps, notre convoitise aidant, la femme peut faire illusion ; l'homme inférant, du dehors, une vie intérieure accordée à l'apparence.
La vieillesse n'est, au féminin, trahison, motif à déplorer une « marâtre nature », que pour celles dont la vie, le commerce avec autrui, trouvaient en leur aspect, cette conformité de forme et de fond qui nous réjouit dans un beau style.
La femme d'âge qui voit faire surface, avec la gangue originelle, ses carences d'âme et de cœur que pulpe et carnation nous déguisaient, aurait-elle le courage de se dire – de l'écrire : – « Je ne puis plus donner le change. Se peignent à nu ma difformité de cœur, mon étroitesse d'esprit, une malignité active qui n'eût de trêve – que les fards, loin de les voiler, accusent. Et je conçois que les regards se détournent d'un visage cisaillé, distendu par la malveillance. Ce que je ferais, me rencontrant. »
Ce qui précède n'est que linéaments d'un univers charnel, mental, affectif, à inventorier et à traduire. Alors porterions-nous sur nos compagnes vieillissantes, sur leur difficulté de composer avec le temps, bien plus grande que la nôtre, l'empathie que ne sut tout à fait tirer de moi le savant, le volumineux ouvrage que je referme.
Du moins en garderai-je, pour mon usage, ces paroles judicieuses : « Pour que la vieillesse ne soit pas une dérisoire parodie de notre existence antérieure, il n'y a qu'une solution, c'est de continuer à poursuivre des fins qui donnent un sens à notre vie : dévouement à des individus, des collectivités, des causes, travail social ou politique ; il faut souhaiter conserver dans le grand âge des passions assez fortes pour qu'elles nous évitent de faire un retour sur nous. »
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
L'âme, le cœur et la chair confondus et dispersés ainsi que le sont mes cheveux par grand vent : la terre est mouvante aujourd'hui…
Avec toi, je puis accepter ce qui altère ou détruit – et d'abord le temps.
Vieillir ? Avec toi, oui, je consens à vieillir.
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L'amoureux
Il faut se conduire, dans l'amour, comme si – tels les dieux de l'Olympe – l'éternité nous était consubstantielle.
« Ma gloire est sur les sables », dit le Poète. Et moi, plus modestement, je tiens que ma gloire est sur ton corps. La gloire de mes mains. Et je l'affirme : je ne me passerai pas de cette gloire-là !
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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samedi

15avril L'Ecriture au féminin II (2)

II LA VIEILLESSE SELON SIMONE DE BEAUVOIR
2
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Se déploient en l'essai de Simone de Beauvoir les ressources d'un esprit éminemment, exclusivement logique ; et comme celui du lecteur n'est pas dépourvu de cohérence, qu'il goûte le jeu des idées, il peut anticiper sans grand risque d'erreur le mot qui va suivre. Avec l'écrivain de race, c'est un autre mot qui va survenir, inattendu mais fort d'une évidence qui nous le fait paraître irremplaçable ; d'une nécessité qui nous surprend et nous convainc dans la même impulsion. Un mot à longues franges, ou dont le sillage nous rappelle celui qu'un vin généreux laisse en notre gorge.
L'entendant, notre attention s'accroît, comme si tout le corps se mettait en état de mieux percevoir ce qui, exprimé de façon si étrange, lui donne un sentiment d'aubaine.
Un conférencier, un professeur, s'adressent à un auditoire. Voici qu'on nous parle, en manifestant une telle suprématie de vision, de formulation, que nous lui faisons d'emblée soumission. Quelqu'un nous fait paraître approximative, émaciée, toute autre voix que la sienne..
Ainsi fait la rumeur marine ou l'expiration forcée, indéfinie, d'une forêt sous le torse du vent. Ainsi fait – et cette voix aussi semble descendre de l'éther – l'alouette invisible qui disperse ses trilles à la ronde, et l'azur en brasille.
Nous écoutions un être bien-disant. Celui qu'on nous cite est parfois sans manières ; un grammairien sourcilleux critiquerait sa manière d'assembler les mots. D'où vient donc son pouvoir d'alerter d'autres sens que notre ouïe, d'autres facultés que notre entendement ? De nous faire aller, avec bonheur, de menues surprises en infimes dérangements, remises en cause ? Puisque nous comprenons l'auteur cité, c'est donc qu'il parle le langage qu'on nous apprit, sauf qu'il ne fait pas le même usage que nous du lexique ; qu'il sait ménager, entre les mots, des mariages et de raison et d'amour ; qu'il image son propos. Et c'est ainsi qu'on voit des unions saugrenues voire improbables, avoir une postérité refusée au commun, à croire que sa parole, telle celle de l'Esprit fécondant Marie, a des vertus séminales qui opèrent sur tout notre être.
Notre intellect acquiesce quand on lui assure qu' « aucune impression cénesthésique ne nous révèle les involutions de la sénescence. » Ou que, pour comprendre comment le sujet vit sa vieillesse, « on ne peut prendre de celle-ci ni un point de vue nominaliste, ni un point de vue conceptualiste. » Mais celle qui nous parle est si consciente des limites de son discours, qu'elle nous dit : « L'écrivain […] ne prétend pas livrer un savoir, mais communiquer ce qui ne peut pas être su : le sens vécu de son être dans le monde. Il le transmet à travers un universel singulier : son œuvre. L'universel n'est singularisé, l'œuvre n'a une dimension littéraire que si la présence de l'auteur s'y manifeste par le style, le ton, l'art qui porte sa marque. Sinon on a affaire à un document, qui livre la réalité dans son objectivité impersonnelle, sur le plan de la connaissance extérieure, et non en tant qu'intériorisée par un sujet. »
Le mélomane sait distinguer, dès les premières mesures, Chopin de Liszt, Mozart de Haendel. Un bon lecteur sait, dès les premières phrases, quel grand auteur s'adresse à lui. Ne lui aurait-on pas indiqué qui on allait citer, qu'il ne s'y tromperait pas. « Hier soupire l'un ! Demain, soupire l'autre ! Mais il faut avoir atteint la vieillesse pour comprendre le sens éclatant, absolu, irrécusable, irremplaçable de ce mot : aujourd'hui ! » – Cette véhémence martelée, ces mots qui chargent, se serait dit le lecteur, c'est bien là Claudel. Le propos que l'on me cite à présent, scrupuleux, dont les termes sont pesés au trébuchet, c'est tout Gide ! Et si l'essayiste m'avait mis sans préambule devant le fier incipit : « Grand âge nous voici ! … âge de braise et non de cendre ! … », je me serais exclamé : « Et voici Saint John Perse ! » En revanche, comment, privé de référence, le même lecteur pourrait-il attribuer avec sûreté le discours qu'on lui tient à tel auteur entre mille ?
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Que j'ai de plaisir à marcher avec toi dans les rues, quand on s'effleure, se heurte à peine, tant on s'éprouve, on se veut proches… (« Viens dans ma poche !… » me disait ma mère, agacée de cette entrave à son flanc.) Sans compter ce que tu me glisses alors à l'oreille !
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L'amoureux
Tu me fais vivre dans le luxe – et d'abord dans l'ordre temporel où j'accueille désormais les heures avec une avidité qu'on pourrait qualifier de douce rage de vivre. Mais tu connais bien sûr ce présent où l'on devance le temps, fort de tout le passé.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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dimanche

1er avril L'Ecriture au féminin II (1)



L'ÉCRITURE AU FÉMININ

II LA VIEILLESSE SELON SIMONE DE BEAUVOIR
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1
µ

« Il y a quelque chose que personne n'a jamais fait et qui serait un sacré livre, c'est le livre de la vieille femme. Cette expérience d'après, qui est très grande, qui n'a presque plus de mots. Je veux dire que les mots n'expriment guère ; qui est en quelque sorte au-delà des mots et qui est une expérience très profonde, biologique. La grand-mère qui ne serait pas un personnage ridicule de chansons, mais quelqu'un qui dirait la vérité. Ce serait une création extraordinaire, alors que le grand-père, on s'en fout. »
(André Malraux à Madeleine Chapsal, 1976)
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André Malraux avait-il lu La Vieillesse de Simone de Beauvoir paru en 1970 alors que l'auteur avait 62 ans ? Fruit d'un long labeur, l'ouvrage vaut par la fermeté, la clarté du propos, l'ampleur et la diversité des lectures préalables à sa rédaction. L'exposé, qui se veut exhaustif, entend dénoncer la condition faite aux vieillards en nos pays « civilisés ».
Le propos est daté ? Notre regard sur le grand âge, le sort qu'on lui réserve, ont-ils tant changé ? Maintes analyses du livre où s'exercent pénétration, sagacité, échappent au temps et au lieu.
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Je lis. Ou plutôt j'écoute une brillante conférencière de grande culture traiter son sujet en ethnologue, sociologue, philosophe, militante, historienne, humaniste, clinicienne, sexologue. De quoi tenir l'esprit en cette disposition que lui donne un propos intelligent auquel il peut souscrire. « Je "comprends" ce qui m'est dit. Je le fais mien dans une adhésion continue. J'aurais donc pu le formuler ! Quelle aise me vient à m'éprouver pleinement "roseau pensant" ! Quelle sécurité d'esprit je ressens à m'aventurer en une contrée mal connue de moi avec une guide qui en a exploré tous les recoins ! Que de faits, d'anecdotes, j'ignorais, dont elle émaille avec pertinence ses remarques ! Qui, pourvu d'altruisme, ne saluerait la péroraison finale aux accents de réquisitoire : "La vieillesse dénonce l'échec de toute notre civilisation." ? Qui ne partagerait le vœu – pour utopique qu'il fût –, par lequel s'achève l'ouvrage : "C'est tout le système qui est en jeu et la revendication ne peut être que radicale : changer la vie."»
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De ce livre salubre, nécessaire, on sort informé. Comme nous le sommes par un quotidien, une revue, même si la plume du journaliste, du chroniqueur, n'a pas l'autorité de celle de Simone de Beauvoir. L'auteur, au seuil de la vieillesse ne pouvait nous donner « la création extraordinaire » dont rêvait Malraux. L'eût-elle voulu (ce n'était pas son projet), qu'elle ne nous aurait pas plus touché, modifié, qu'en ces 900 pages qui semblent épuiser le sujet. Et c'est ici que paraissent les limites d'une écriture qui ne nous dit jamais plus que ce qu'elle exprime. L'écriture du strict constat, de la simple relation : « Je vous rapporte uniment ce que j'ai lu, constaté ; ce que nous enseignent témoignages et statistiques – et qui m'a indignée… »
La voix est entraînante, assurée. Catégorique. Sans un flottement, on dépeint, analyse, explicite. La langue ? Celle, sans fioritures, du commerce entre esprits rationnels, de bonne compagnie. Nous ne pourrons plus nous dire ignorants du « naufrage » de la vieillesse, du sort que la société lui réserve.
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Le dernier mot formulé nous rend au décor de notre vie, à nos soucis, nos projets ; à notre perpétuelle distraction, celle qui nous permet de ne pas envisager notre propre déclin. L'immédiat, au reste, nous requiert. Aussi l'ouvrage rejoindra-t-il, en notre mémoire, les traités, enquêtes, reportages que doit connaître l'honnête homme.
C'est l'auteur même qui nous dit en passant : « Savoir n'est pas éprouver ». Ce qu'illustrent cent citations de grands écrivains ayant gémi sur leur vieillesse. Et, chaque fois, celui qui écoutait de confiance se dévider un exposé clair et nourri, sent une voix singulière, étrangement captivante, pénétrer en lui bien plus avant que celle de la pédagogue. On lui parlait dans la langue commune, qui suffit aux échanges. Mais cette voix qui s'élève, – à la lettre inouïe et néanmoins d'emblée intelligible, au point de lui paraître relever de sa langue natale, oubliée, tant sa nouveauté lui est sensible –, cette voix s'imprime en lui avec une instance qui l'étonne.
Il croyait écouter ; il ne faisait qu'entendre, et suivre à mesure le mouvement d'une pensée de bon aloi. Il entendait couler sans heurt, sûr de sa pente, un menu flot, égal et clair. Lequel se mue, à chaque citation, en une parole plus ou moins chargée d'amers, au cours inégalement embarrassé, mais d'une autre essence, ainsi de l'agate incluse en la meulière.
Cela tient parfois de l'expiration d'un être à bout de souffle ; mais que cela sait donc éveiller en nous des fibres bien enfouies ! Et nous prendre à témoin, et nous faire partager une expérience à la fois universelle et unique. En termes garants par leur choix, leur agencement, de sa véracité.
Lisant, nous vérifions qu'il est des voix à brève propagation, comme s'éteint, d'un doigt posé, le bord d'un gong qu'on a frappé, du verre de cristal qu'une chiquenaude faisait vibrer. Et d'autre voix que l'on tiendrait pour murmures, balbutiements, mais qui s'établissent en nous par leur coloration, leur timbre, leurs accentuations.
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Les Murmures de l'amour
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L'amoureuse
Tu as, en m'aimant, tiré de moi un être dont je reconnais les traits, dans la glace (ce sentiment du déjà vu…) et cependant dont l'étrangeté me fait, avec angoisse, interroger mon reflet – et moi-même : – Qui donc es-tu, au juste ?
Oui, qui est-elle, cette étrangère en moi, que tu aimes ? Et du coup se révèlent de grandes régions innomées
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L'amoureux
Il y a les moments où tu me fais face, et ceux, non moins délectables, où tu es, en marge, la figure de ma patience.
Les moments, encore, où je lis, j'écris, et où tu surgis sans crier gare et submerges les mots (la belle et douce dévastation !) avant de reprendre ta place, à gauche, un peu en retrait, là où est ma lampe.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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