* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

*
L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


samedi

1er février 2014* CORRESPONDANCE COMTESSE DE SABRAN - CHEVALIER DE BOUFFLERS (2)



CORRESPONDANCE COMTESSE DE SABRAN / CHEVALIER DE BOUFFLERS
*
(suite)

*

Devenus amants le 2 mai 1781, ni l'un ni l'autre ne voient là le début d'une simple liaison. Seul le mariage, à leurs yeux comme à ceux du monde, en ferait un engagement respectable, lui donnerait la constance, la fidélité, implicite, au sacrement.
Sauf qu'en se mariant, le Chevalier perdra ses revenus ecclésiastiques et qu'il n'est pas homme à épouser une femme plus fortunée que lui – dont les biens, au reste, reviendront à ses enfants.
L'exotisme, le « bon sauvage », sont à la mode. En acceptant, en 1785, le poste de gouverneur du Sénégal, il y acquérra considération et ressources, tout en y faisant – il est antiesclavagiste – œuvre civilisatrice.
Quelques heures de vol nous mènent au Sénégal. Il y faut, au XVIIIe, des semaines par voie de mer et vents favorables, avec tous les aléas de la navigation maritime.
Les deux amants se sont promis de s'écrire chaque jour, et ils tinrent parole ; mais leurs lettres doivent s'entasser avant qu'un navire faisant route vers la France ou le Sénégal, ne les conduise à leur destinataire – ou ne les égare !
Le jeune amour aspire, contre toute sagesse, à la présence continue de l'être aimé. Quelques jours sans nouvelles de l'Autre jettent chacun des deux amants dans les alarmes ; le doute sur ses sentiments motivant les reproches d'inconstance.
L'absence allait devenir pour eux une épreuve indéfinie, surtout peut-être pour la Comtesse, privée de repères ethniques, géographiques, dans une contrée où tout est à craindre.
De quoi se sentir divisé, amputé du meilleur de soi, et se mouvoir en un perpétuel porte-à-faux. La tête se tournant en pensée pour prendre l'Autre à témoin – et interroger : « Que fait-il, à cette heure ? A-t-il aussi hâte que moi de nous retrouver ? » ; « Avec qui est-elle ? N'a-t-elle que moi à la pensée, au cœur ? Qui retrouverai-je, après tant de temps ? » Le mutisme obstiné de l'Autre nourrissant le soupçon, insinuant en vous des velléités d'accablement, de renoncement.
On vit dans un temps à rebours qui bride votre souffle, gauchit votre volonté de vous adonner tout entier à votre tâche. Qui vous oblige à tout instant à restaurer l'image de l'absent, de l'absente, rongée, par l'éloignement et son silence, comme la figure du Sphinx par le vent du désert.
*
Que d'hommes, de femmes, que nous tenons pour communs, n'auront pas rencontré les circonstances qui leur eussent permis de donner leur mesure en fait de courage, d'abnégation et de toute vertu apanage de l'humain !
Le Chevalier aurait pu demeurer un militaire de salon, brillant trousseur de vers galants. Nommé gouverneur d'une possession soumise au colonialisme, rançonnée par une « Compagnie du Sénégal » semblable à celles que dénonça Gide, en 1936, dans Voyage au Congo, il va y déployer, avec humanité, des dons d'organisateur, architecte, bâtisseur, planteur, hygiéniste, qu'il ne se connaissait sans doute pas.
Ses lettres nous le montrent, mû par des idées généreuses, s'épuisant à lutter – en vain – contre l'apathie, l'incurie, le manque de moyens, et cédant parfois « à ce chagrin intérieur », à cette humiliation secrète qu'inspire le zèle contrarié. Il n'entend que « plaintes, dépositions, accusations, confrontations, procès-verbaux, etc., etc., … » De là, « chagrin, ennui, impatience, défiance des autres et de moi-même, obligation de dissimuler ». Aussi, lui faut-il « penser et pourvoir à tout sans moyens, sans argent, sans marchandises et trouvant à chaque pas des obstacles dans la mauvaise volonté des gens […] »
On admire donc qu'il relate, pour la femme aimée, ses déboires avec humour ; que quelques lignes d'espoir, d'optimisme, des comparaisons piquantes, visent à atténuer «  [ses] lamentations répétées de mille manières » : « Et pour être heureux dans tout il ne me manque que toi : je ressemble aux palmiers d'ici qui ne fleurissent qu'auprès de leurs femmes. »
*
Les lettres de la Comtesse à l'Absent s'efforcent de le tenir au courant, au jour le jour, de sa santé , des visites qu'elle fait ou reçoit, des nouvelles qu'elle apprend, dérivatifs à la solitude à laquelle il l'a condamnée – et le ton se fait alors parfois aigre-doux.
Elle peut bien déplorer de n'avoir son talent d'écrivain : « Tout mon désespoir mon pauvre ami, c'est de ne trouver que des expressions communes pour te rendre un sentiment si peu ordinaire », ses lettres, souvent écrites d'un trait, ne sont pas inférieures aux siennes en finesse d'observation, en vivacité, en acuité dans l'introspection, dans la formulation des sentiments. Et le lecteur d'aujourd'hui de retrouver avec la langue d'un siècle dépourvue de ce qui pouvait la corrompre – épithètes, fioritures –, un style si découplé que s'y filigrane la course d'un pur-sang, et où néanmoins la maxime est sous-jacente. Ce rare plaisir d'esprit, oublié depuis des lustres, se doublant de celui de rencontrer, en chaque lettre, sans cesse renouvelées, les bigarrures du sentiment amoureux.
Qu'on lise les lettres de la Comtesse du 28 avril 1787[1] (Tome II de l'édition Sue Carrel, pp.302-306), et l'on verra s'exprimer tous les états d'âme d'une amoureuse sans nouvelles de l'Aimé, à qui la sœur de celui-ci apprend qu'elle en a reçues. Puis ses réactions quand, le lendemain, lui parviennent enfin les lettres du Chevalier.
Qu'on lise cette autre lettre d'anthologie, du 12 novembre 1787[2] (Tome II, pp.537-538) où elle lui relate comment elle prend connaissance des paquets de ses missives, quand ils lui parviennent. On reste confondu d'une telle véracité des comportements, d'une telle maîtrise dans la propriété des termes.
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*
 *
Le lecteur de ce temps s'étonnera que, dans cette ardente cantate à deux voix, on se montre si chaste. Quoi ? Nulle évocation, chez l'amant, du corps de l'Aimée ? Nulle allusion aux fastes charnels passés, espérés ? Le siècle le veut, qui est aussi celui de Restif et du marquis de Sade.
Le désir, chez la Comtesse, ne s'exprimera que par litotes, mais si savoureuses. Après la lecture des lettres du Chevalier, elle lui dit (20 juillet 1786, Tome II, pp.132-133) être « si agitée à ton sujet que mes pauvres organes me refusent leur service, en dépit de tous les petits esprits que tu as si bien réveillés qu'ils n'entendent plus aucune raison et qu'ils ne voudraient faire autre chose que de songer et resonger à toi. »
Ou, le 30 décembre 1786, (Tome II, p.282) «  Bonsoir mon ami. Je vais me coucher dans le grand lit bleu où ton idée se promène, ainsi que cent mille petits atomes qui ont tous plus d'esprit les uns que les autres. »
*
L'absence, en amour, est pierre de touche. On l'a dit : ou elle rend plus intenses les attachements, ou elle les distend et les éteint.
« J'attends ton arrivée pour commencer à vivre », lui a-t-elle écrit. Non sans avoir fait retour sur elle-même, jugeant « ridicules et déplacés »  ses caprices, scènes et reproches, accès de jalousie… « En tout, mon enfant, je crois que tu me trouveras bien changée. » (8 mai 1787) Je vois pour la première fois en réalité toutes les chimères que je m'étais faite toute  ma vie sur le bonheur. » (23 août 1787)
Le Chevalier était parti animé de desseins généreux. Il revient d'Afrique doux-amer. « La colonie est rétablie, rebâtie, ressuscitée par mes soins et presque à mes dépens. […], mon hôpital devient le modèle des hôpitaux ». Pourtant, il constate qu'on lui en sait peu gré, « parce que j'ai trop examiné les détails, trop combattu les abus […], trop confondu les fripons avérés et trop inquiété les mal intentionnés. »
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N'importe : après ce second séjour, les voilà enfin réunis – et l'on sait bien que les contes de fées ne nous retiennent que dans la mesure où les deux héros eurent des épreuves à surmonter et y parvinrent.
Plus rien ne semble donc s'opposer à leur mariage et à un bonheur chèrement acquis. Sauf que le malheur des temps va s'abattre sur leur couple parmi tant d'autres.
C'est un véritable séisme qui attend la noblesse, dont elle sortira dispersée, décimée, ruinée. Troubles et violences contraignant l'altruiste Boufflers, devenu député aux Etats Généraux, à s'exiler en 1791 avec sa compagne.
Ils se marieront à Breslau en 1797, avant de partir pour la Pologne où les attend une « colonie » à mettre en valeur. Suivront des années de labeur et de privations avant que Bonaparte autorise le couple – ruiné – à rentrer en France.
Tous deux, avant tant de revers, de souffrances (le gendre de la Comtesse fut guillotiné), avaient gagné notre cœur. Leur dignité dans l'adversité allait nous montrer de quelle étoffe ils étaient faits.
*
*  *  *
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Textes (Annexes)

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lettre du chevalier à la comtesse    
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 [ Il est en Afrique. Avant son départ, elle lui a préparé des feuilles numérotées qui doivent servir à leur correspondance.]
[17 janvier 1787]
Enfin, ma chère enfant, je commence à me servir de ces feuilles, arrangées avec un soin que tu n'as jamais pris que pour moi. En ouvrant ce joli portefeuille vert, en feuilletant cette masse de cahiers, en admirant toutes ces pages numérotées comme les papiers d'un homme d'État, je me suis attendri pour toi. J'ai oublié mon âge et mes défauts, et je me suis dit : " Il est pourtant vrai qu'elle m'aime et sans doute qu'elle souffre d'une absence dont mon esprit ne voit encore que le commencement. " Ce volume énorme à remplir est lui-même un indice d'une longue séparation. Encore s'il n'était question que d'aller jusqu'au bout pour arriver à la fin de nos peines, j'écrirais jour et nuit, et je sentirais au moins mes ennuis décroître à chaque ligne. Mais le temps n'est point comme l'espace : on ne le parcourt point du train qu'on veut, sa marche est invariable et il faut la suivre. Je sais bien qu'on s'y trompe quelquefois, mais toujours tristement, car sa vitesse apparente dans le plaisir, sa lenteur apparente dans le chagrin, sont deux reproches que nous avons droit de lui faire. Enfin, il marche, c'est toujours quelque chose. Il entraîne tout ce qui est, il amène tout ce qui sera, il est comme un joueur de gobelets qui fait toujours disparaître ce que nous voyons pour nous montrer autre chose. Ah, ma femme, qu'il te montre toujours moins jolie, s'il le faut, mais au moins toujours toi, toujours celle qui ne cesse et qui ne cessera jamais de plaire et d'aimer.
[…]
*
 *
LETTRE DE LA COMTESSE AU CHEVALIER  
[28 avril 1787]
Ah ! quel charme inexprimable de voir écrit de ta main que tu m'aimes, que tu penses à moi, que tu me regrettes et que tu me plains ! Que j'avais besoin de cette consolation et de ce soutien ! Jamais la manne dans le désert n'est venue plus à propos, et je me sentais mourir. J'ai passé toute ma journée avec toi : je me suis enfermée dans ma petite bibliothèque où je lisais et je pleurais alternativement. Il n'y a aucune de tes lettres qui m'ait fait autant de plaisir que celles-ci, et je ne crois pas que j'en aie reçu qui les vaillent. Je crois te voir, t'entendre, dans les moments où ton cœur sait si bien exprimer ce qu'il sent, et où ton esprit tire parti de tous ses charmes pour plaire et pour attacher. Si je ne t'aimais pas comme une folle depuis dix ans, c'eût été fait de moi aujourd'hui : je ne me serais jamais défendue contre cet attrait irrésistible que toi seul fais connaître certainement. Tu es le plus aimable des hommes et le plus aimé ; je ne me lasserais jamais de te le dire si je ne pensais quelquefois que tu es las de l'entendre, et si les mots pouvaient rendre seulement la millième partie de ce que je sens. Tu serais attendri, j'en suis sûre, si tu pouvais lire dans mon âme et connaître tout ce que tu es pour moi, et ce que je souffre de ton absence. Le mouvement n'est pas plus nécessaire à la vie que tu l'es à mon existence, et sans cette correspondance intime qui nous fait communiquer d'un monde à l'autre, à travers un espace immense, je sens que je mourrais. Mais il faut finir ; mon cœur est si plein que je t'écrirais jusqu'à demain matin, si je n'y prenais garde. C'est une douceur inexprimable pour moi d'être bien sûre que tous mes sentiments sont partagés, et qu'au fond de l'Afrique ma pauvre androgyne ne me perd pas de vue, et désire comme moi de se réunir à ce qu'elle aime, pour son repos et son bonheur.
[…]
*
*
LETTRE DE LA COMTESSE AU CHEVALIER
*
Ce 12 [novembre 1787)
Voilà, dédommagement de toutes mes peines, consolation de toutes mes désolations, le soutien de toutes mes espérances : un gros paquet de tes lettres bien autrement pesant que le dernier. Tu ris de cet éloge, j'en suis sûre, et tu ne conçois pas comment le poids peut donner du mérite à autre chose qu'à un trésor. Tes paroles, ou plutôt tes pensées, sont d'or pour moi. Elles sont toute ma richesse : c'est par elles que je vis, et c'est pour elles, c'est-à-dire pour toi, que je veux vivre comme une vieille avare. Je contemple mon trésor et à peine osé-je y toucher. J'examine l'adresse, je regarde chacune des lettres pour savoir si tu étais bien pressé en l'écrivant, à quoi tu pensais. J'en viens au cachet, et je vois que tu ne t'es pas servi du mien ni de ma devise : cela me fait une sorte de peine. Je tremble, je n'ose le rompre : je crains de troubler tout d'un coup le plaisir que je ressens par la vue de quelque mauvaise nouvelle. Le cœur me bat et je finis par céder, dans la crainte que quelque importun n'arrive et me prive trop longtemps de satisfaire ma curiosité. Le paquet ouvert, je commence par la dernière lettre, comme la date la plus fraîche Je crois lire, mais je ne lis pas, tant je suis troublée ; mes yeux se remplissent de pleurs, et le paquet sur mes genoux est arrosé de mes larmes. Chaque page est baisée séparément, mais je les lis avec la même peur et les mêmes précautions qu'on touche un rasoir ou quelque autre arme dont on craint la blessure. Il me faut plus de vingt-quatre heures pour savoir ce qu'elles contiennent, jusqu'à ce que la première agitation soit un peu calmée, et j'éprouve successivement des sentiments différents, selon les différentes positions où tu t'es trouvé ; et quand je te vois accablé et souffrant, je retourne bien vite la page pour voir si tu es encore de même le lendemain.
[…]



[1] Voir Annexes
[2] Voir Annexes

mercredi

15 janvier 2014 * CORRESPONDANCE COMTESSE DE SABRAN - CHEVALIER DE BOUFFLERS (1)


Comtesse de Sabran, Chevalier de Boufflers
*
Correspondance
*
À Sue Carrell
*
 *
I
*
 *
J'ai longtemps remis à plus tard de lire ligne à ligne la correspondance de la Comtesse de Sabran et du Chevalier de Boufflers[1]. N'allais-je pas trouver, en celle-là, une autre Julie de l'Espinasse, rabâcheuse et larmoyante à faire fuir l'amant le plus épris d'elle ? En celui-ci, réputé pour ses poésies libertines, et un conte qui le rendit célèbre, Aline reine de Golconde, l'un de ces beaux esprits goûtés des salons du XVIIIe ?
Mais la durée, insolite, de cet échange épistolaire ? Les tribulations, tragiques, qui l'émaillèrent ? La suprématie, à mes yeux, de la langue de l'époque ?
Le siècle de Louis XIV est volontiers qualifié de  « grand » par les fastes des Lettres, des Arts, qui s'y déployèrent ; la précellence de la fonction royale ; le rayonnement de la France hors des frontières… Pourtant, de bons juges voient dans le XVIIIe siècle d'avant la Révolution, l'apogée de l'art de vivre, du moins dans les classes privilégiées.
Avec la mort de Louis XIV, en effet, les mœurs, corsetées, se débrident ; le goût du luxe s'affiche sans vergogne ; celui du plaisir culmine jusqu'au cynisme chez les Roués de la Régence.
Être sociable devient un impératif ; et comment l'être mieux qu'en fréquentant les salons où rencontrer des esprits éclairés auprès desquels exercer cette faculté, si prisée, qu'est la raison, occasion de s'appliquer à bien dire, à trouver le trait piquant, hardi, gracieux, qui fera de vous un homme recherché pour son goût, son bon sens, sa curiosité ?
Le « siècle des Lumières » abonde ainsi en mondains philosophes nullement frivoles ; en hommes pratiques, ni dilettantes ni sceptiques, soucieux des réalités quotidiennes et d'abord d'assurer en tous lieux le respect de la personne humaine.
Le XVIIe siècle érigeait en morale le gouvernement des passions. Le suivant leur donne libre cours. La sensibilité ne craint pas de se manifester par un aimable consentement à la galanterie, mais aussi par des « transports » qui préfigurent ceux du Romantisme. Avec, de part et d'autre, une propension à analyser ses sentiments, à peindre sa passion dans une langue toute de naturel, de spontanéité, de justesse dans les termes – comme si la langue du siècle, affinée dans les salons, était à présent la plus apte à faire valoir et tous les facettes de la raison, et les diapreries du sentiment amoureux.
Si bien qu'à lire des lettres d'amour du XVIIIe, et d'abord de femmes, c'est, pour nous, faire entrer esprit et cœur en état de grâce.
D'Adrienne Lecouvreur au Maréchal de Saxe (Septembre 1720) : « Vous allez faire un grand voyage […] Si vous revenez avec le même empressement, quel plaisir de le satisfaire et d'avoir à vos yeux la grâce de la nouveauté ! »
De la Marquise du Châtelet au Marquis de Saint-Lambert (Mai 1748) : « je ne pense qu'à vous en ne voulant m'occuper que des raisons qui doivent m'empêcher d'y penser. […] »
« J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle ne remplira peut-être point. J'ai bien peur de l'attendre encore après l'avoir reçue. »
De Madame Riccoboni à Monsieur de Maillebois : « Que l'amour doit à cette heureuse découverte ! Quel trésor pour lui que ces lettres, soulagement d'un cœur et délice de l'autre ! L'on se plaît à les écrire ; et l'on jouit du plaisir que l'on sent et de celui qu'on croit procurer à un autre. »
*
*
 *
C'est en mai 1777, en un salon, que la Comtesse est présentée au Chevalier. Stanislas-Jean de Boufflers, qui jouit de revenus ecclésiastiques, a opté pour le métier des armes. Plus jeune que lui de onze années, Eléonore, comtesse de Sabran, est veuve avec deux enfants. Il s'en éprend d'emblée et n'a plus d'autre dessein que d'en faire la conquête et de l'épouser. Aussi, pour la revoir, la persuade-t-il de lui donner des leçons de latin. En revanche, bien qu'éprouvant de l'inclination pour le Chevalier, elle entend que leurs relations soient celles d'une amicale fraternité d'esprits, et ses lettres, pleines de réserve, le redisent à un Boufflers qui fait merveille dans les badinages d'approches, nous rappelant que nous sommes au siècle de Marivaux et de Beaumarchais.
Ce ne sont que boutades, saillies, mots à double sens, plaisanteries filigranées de traits amoureux : « Quel bonheur que ce soit ma sœur !  Quel dommage que ce ne soit que ma sœur. », « Regardez-moi comme un meuble de toutes vos chambres. » Faisant allusion aux leçons qu'il lui donne : « Il est bien doux de trouver un bon maître dans un aussi joli disciple. »
On peut s'agacer de tournures gracieuses jusqu'à la mignardise. On peut y voir l'abaissement de notre langage dans l'ordre du commerce amoureux. Quoi qu'il en soit, l'assiégeant à la constance de la vague contre le rocher, la Comtesse se défendant de se laisser séduire : « Ne m'aimez jamais que d'une amitié d'une sœur. » Avec des variantes : « aimez-moi d'un sentiment calme pur et constant, d'un sentiment que je puisse partager sans crainte », d' « un attachement fondé sur l'affection et sur une estime mutuelle. »
Mais le moyen de résister aux sollicitations de qui vous loue, vous divertit, vous instruit ? Stendhal l'aurait vu nous donner tous les signes de la « cristallisation » amoureuse. Si Boufflers se plaint de la rareté de ses lettres, le reproche, repris par l'Aimée, deviendra vite, entre eux, récurrent.
Un signe, surtout, peut faire écho au, cri de la Sylvia du Jeu de l'amour et du hasard : « Ah, je vois clair en mon cœur ! ». La Comtesse s'ennuie du Chevalier et souhaite le revoir au plus tôt. Et c'est, le 22 mai 1780, l'aveu sans ambages : « Adieu mon frère. Je vous aime de tout mon cœur, et c'est pour toute ma vie. » Aveu repris un peu plus tard : « adieu, mon frère, votre absence me fait sentir combien je vous aime. »
En novembre 1780 : « vous avez si bien fait que je ne peux plus aimer que vous. »
La suite aurait pu, aurait dû, s'apparenter à la fin des contes de fées : «  Ils se marièrent, vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d'enfants. » Ou, plus vraisemblablement : «  Le Chevalier continua de briller dans les salons, de publier avec succès contes et vers libertins, et connut maintes bonnes fortunes dont la Comtesse eut fort à pâtir. »
Cette fin-ci, commune en ce temps, eût été peu propre à nous rendre les deux protagonistes singulièrement attachants. Les circonstances, en justifiant le vers d'Aragon : « Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur », allaient assigner à ce couple une place de choix dans le mémorial amoureux.
 *
*
Textes
lettre du chevalier à la comtesse    
*
[octobre 1780]
Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l'art d'écrire, ne craignez ni de vous répéter ni de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre raison, votre caractère, votre humeur, vous domineront. Vous n'avez pas besoin de me plaire, il faut m'aimer et me le prouver encore plus que me le dire ; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l'eau qui s'épure et qui s'éclaircit quand on la transvase souvent.
[…]
*
 *
LETTRE DE LA COMTESSE AU CHEVALIER  
*
[12 novembre 1782])
Non, mon enfant, je n'ai que faire de ton illusion : notre amour n'en a pas besoin. Il est né sans elle et il subsistera sans elle ; car ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi ; ce n'est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui m'ont fait t'aimer à la folie. C'est un certain je ne sais quoi qui met nos âmes à l'unisson, une certaine sympathie qui me fait penser et sentir comme toi ; car sous cette enveloppe sauvage tu caches l'esprit d'un ange et le cœur d'une femme.
[…]
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[1] Deux volumes sont parus, aux Éditions Tallandier :  I Le lit bleu (1977-1785) ; II La Promesse (1786-1787).
Deux sont à paraître.
Site de Sue Carrel: : comtessedesabran-chevalierdeboufflers.com

1er janv ier 2014 AUX MÂNES DE PAUL VALERY (III, fin)



« Faut-il oublier Valéry », demandait, il y a plus de quarante ans, le poète Yves Bonnefoy ? La question fut reprise dans un numéro de la revue consacrée à l'exégèse de votre oeuvre. Et certains des auteurs interrogés, négligeables au vrai, de répondre par l'affirmative ; d'autres, de marquer leur détachement.
Sans doute seriez-vous étonné de la gloire universelle de ce Proust dont vous n'avez qu'à peine abordé l'œuvre à ses débuts. Il était le romancier d'un monde que vous jugiez « faisandé »  – et le roman était pour vous le genre littéraire où régnait l'arbitraire. Les manifestations de l'Intellect pur vous paraissant seules dignes d'examen.
Mais les figures de La Recherche, dans l'analyse qu'en fait Proust, ne sont amputées ni de leur sensibilité, leur affectivité, ni des tropismes de leur sang. En quoi elles vivent en notre imaginaire, quand un Monsieur Teste, désincarné, création toute cérébrale, n'est pour nous qu'un nom.
Un Gide, un Proust n'avaient souci du lendemain. Vous étiez sans fortune, ne pouviez être ni romancier à succès ni auteur de théâtre fêté. Le souci d'assurer votre existence et celle de votre famille vous aura donc longuement taraudé.
Avec La Jeune Parque, la gloire fondit sur vous. Elle allait vous conduire – pour vivre – à courir d'une capitale à l'autre, afin de prodiguer, jusqu'au harassement, interventions, conférences, interviews, messages, allocutions. Prince de L'Esprit, membre de maints corps constitués, convive d'innombrables, banquets, vous aurez ainsi dissipé quinze ans de votre vie de galérien des Lettres accablé d'honneurs, en voyages, présidences, entretiens, colloques, réceptions et mondanités – au détriment d'une œuvre qui eût demandé la réclusion opiniâtre d'un Flaubert ou d'un Proust.
Avez-vous cru qu'à poursuivre sans relâche, avec une lucidité térébrante, en une langue incorruptible, le fonctionnement d'un esprit désenglué de toute affectivité, était un gage de survie – en dépit d'un nihilisme qui vous fît tôt refuser la « maigre immortalité noire et dorée » ?
Vous avez vu dans le Surréalisme – je cite vos Cahiers : le « Maximum de facilité et maximum de scandale » ; « le salut par les déchets », la volonté « de donner valeur à tout ». » Et l'on ne trouve mention, dans ces mêmes Cahiers, ni du Cubisme ni de Picasso.
Vous voyiez, dans la forme harmonieuse, accomplie, le témoignage des pouvoirs de l'homme. Il semble que vous ayez sous-estimé son gauchissement, sa dislocation délibérés dans les Lettres et les Arts.
Vous avez écrit, en 1936, un texte à la fois intemporel et prémonitoire : « Contre l'horrible facilité de détruire ». De fait, toujours la beauté des productions humaines parut une offense aux tâcherons, une humiliation aux médiocres. Aussi y a-t-il une véritable volupté à détruire un monument dont l'ordonnance, la grâce, dénoncent en vous, et la bafouent, une âme hirsute. À briser ou lacérer – sculpture, peinture – ce qui, par sa perfection implique longue patience et soins infinis, quand ces vertus vous sont à ce point étrangères, et que réduire à néant leur produit vous soulève d'un sentiment de puissance, de revanche.
Vous songiez d'abord aux œuvres d'art. Le temps présent aura vu non seulement la destruction de nombre de chefs-d'œuvre, mais celle de valeurs, de critères, de références, qui vous paraissaient les attributs, les privilèges de l'humain. Car, aujourd'hui, on rivalise dans l'action de déconsidérer, défigurer, déformer, dégrader, démanteler, dématérialiser, dénaturer, désintégrer … (Les points de suspension suggérant l'abondante progéniture de l'élément .)
Pudique, vous ne prisiez guère les biographes et vilipendiez ceux qui faisaient commerce de vos lettres. Pourtant, apprenant que celles que vous aviez adressées à Catherine Pozzi venaient d'être brûlées, sur son ordre, vous écrivez à votre amie, la duchesse de La Rochefoucaud : « Peut-être a-t-elle pensé me faire du mal en supprimant cette œuvre cachée qui m'eût donné aux yeux de ceux qui viendront une physionomie un peu moins … froide que celle exposée par mes écrits ? … »
Je doute donc que vos proches, et d'abord votre fille Agathe, aient rendu service à votre figure – et à votre œuvre –, en supprimant de vos Cahiers, de la biographie composée (par votre fille) pour l'édition de vos Œuvres, en Pléiade, tout ce qui pouvait vous faire paraître… humain et non statue du pur Esprit.
Aussi voudrais-je remercier en votre nom l'universitaire Michel Jarrety qui, non content de publier une part négligée de vos écrits – vos admirables poèmes en prose –, a rendu accessible à chacun cet Alphabet riche de pages d'anthologie, et nous donna, au terme de tente ans de recherches, LA biographie exhaustive de vos travaux et vos jours, de votre vie publique et privée, gloire et déchirements mêlés.
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Jamais votre célèbre boutade : « Nous entrons dans l'avenir à reculons » ne fut plus justifiée que de nos jours. Quelle place y aura votre oeuvre ? La perfection, en littérature, loin d'être prisée, est tenue pour suspecte. Et de grands auteurs d'hier furent accusés « d'écrire trop bien ».
Vos ouvrages offrent peu de matière au… divertissement tel que les nombreux l'entendent, critère, à présent de tout ce qui vaut. En bref, à votre devise : « Ci-gît moi, tué pour les autres », ne pourrait-on ajouter : « Ma figure à jamais offusquée par M. Teste » ?
Parce que vous avez dit : « J'aime mieux être lu plusieurs fois par un seul qu'une fois par plusieurs. »  (Cahiers II, p 252), je me persuade pourtant que quelques-uns vous liront demain plusieurs fois pour s'enchanter de vos charmes à foison, et ne pas désespérer tout à fait de l'homme, eu égard à l'exercice qu'il fit de son esprit ; des fruits qu'il en tira ; du haut langage qui fut le sien.
Pour mesurer aussi, par une Pléiade qui réunirait la totalité des lettres et poèmes que des femmes vous inspirèrent, quel poète majeur de l'amour heureux, malheureux, attendait en vous son heure.
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Ouvrages cités :
                    Paul Valéry   
                          Œuvres I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992
                          Œuvres II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993
                          Cahiers I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973
                         Cahiers II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1974
                         Alphabet, édition Michel Jarrety, Livre de Poche, 1999
                         Poésie perdue, édition Michel Jarrety, Gallimard, Collection « Poésie/Gallimard », 2006
                         Correspondance avec Catherine Pozzi, La flamme et la cendre, Gallimard, 2006
                        Corona et Coronilla, poèmes à Jean Voilier, Éditions de Fallois, 2008
Michel Jarrety, Paul Valéry, Fayard, 2008

dimanche

15 décembre 2013 AUX MANES DE PAUL VALERY (II, 4)


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Ce poème achevé [La Jeune Parque], dites-vous à Frédéric Lefèvre, dans vos Entretiens avec lui : «  j'ai fait presque aussitôt, et d'abondance, Aurore et Palme, comme si la raideur et la longueur de mon effort étaient récompensées par une légèreté et une aisance qui ne peuvent succéder qu'à quelque entraînement rigoureux et volontaire. »
Les vers que vont vous inspirer les femmes aimées, à partir de 1921, et que vous joindrez à vos lettres, témoignent d'une virtuosité de poète rompu à toutes les formes poétiques – du psaume à l'odelette, de l'élégie à la romance, de l'imitation de Pétrarque aux tirades raciniennes ; le sonnet, pour partie libéré des servitudes du genre, y tenant une place de choix.
Car, hormis les rares poèmes à Catherine Pozzi, sa poésie adamantine « obligeant », ce sont des vers le plus souvent gracieux, voire badins, que vous composez. Réguliers mais allégés des « chaînes » dont vous bridiez ceux de Charmes. La diversité de la métrique accroissant le sentiment de spontanéité. Jamais plus que dans le Corona et Coronilla inspiré par Jeanne Léviton.
Les images abondent mais nulle obscurité ne fait obstacle à une immédiate intelligibilité. Nous voici, avec mauvaise conscience, témoins d'aveux, de confidences, de plaintes d'ordre tout intime, et d'autant que l'érotisme qui affleure dans l'œuvre publiée, se déclare ici continûment (« Ma main sur ton genou se sent pleine de toi »), au point que nombre de poèmes trouveraient place sans dissonance dans le Livret de Folastries de Ronsard.
Le corps aimé est évoqué, sans omettre le sexe – calice, corolle, « aux doux bords braisés » (« Epitre au vide ») « Et qui dort aux plus doux bords des ombres de ma chair » dit « Polydore », l'un des noms que vous donnez à l'ultime aimée.
Le sexe, donc, « Cette grotte où le plaisir pleure » (« Ode vivante ») – et qu'il est donc délectable de « boire à la source », à la « Sombre et profonde rose, antre d'ombre odorante » [Ce vers en capitales.]
L'Acte même (« Les nus bien joints, leurs sources mieux que jointes ») est l'unique thème de « l'Ode vivante » : « Deux amis sont en nous qui viennent d'être amants. »
Ah, que vous n'étiez donc pas ce Prince du pur Esprit que vos écrits publics publiaient ! Et que tous les tourments d'amour que nous révèlent vos derniers vers ont de quoi vous rendre proche !
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Vous rêviez de récréer l'Unité primordiale, seul moyen d'atteindre au divin ; vous aspiriez à épancher enfin une tendresse innée, si durement contenue : « Ô pour ma soif de toi seule et d'esprit / Est-il au monde une autre récompense / Qu'être à nous deux la tendresse qui pense ? » (Coronilla)
Votre ultime amour fut une éditrice (de « Cours du droit »), pragmatique, souvent en voyage, aimant bijoux et vie mondaine, que l'on croit entendre dire, comme la Nina de Rimbaud : – « Et le bureau ? » ; ce qui tire de vous maintes plaintes amères.
« Je te vois, grande, belle et nue, ô Jeanne d'ambre / Qui t'envoles superbe à peine après l'amour […] ». Vous la dîtes « lointaine / Même quand je la tiens », et, lamentant ses absences, vous l'hallucinez ; assez lucide, néanmoins, pour percevoir que l'échange n'est que de surface, et qu'elle donnerait raison au mot si contestable de Léautaud : « Les hommes aiment, les femmes se laissent aimer. »
Lucidité qui vous dicte des vers tels que : « Suprême Rose, Orgueil de mon hiver / Ô le plus beau malheur de mon histoire » (« A la Pétrarque ») ; « Mon amour est de crainte et vit dans les alarmes » (« Elégie »), « Et voici que le vieux mot : JE T'AIME, a pris le sens JE TE CRAINS » (« Psaume »)
Vous apparteniez à son brillant tableau de chasse littéraire. Vous êtes-vous demandé comment très vite, dissipée la vanité d'être votre muse, cette femme chez qui le réalisme prévalait, accueillait vos lettres et poèmes ? Sans doute avec la distance qui est nôtre à leur égard.
Vous écrivez, en 1943 : « Le grand dessein est de donner un sens nouveau à ce qui est Amour ou Œuvre – Alors l'amour est une œuvre – L'Oeuvre est acte d'amour. Ceci entendu au sens le plus précis. Je m'entends l'amour devenant une œuvre […]
« J'ai fait ce que j'ai pu pour que le thème monotone de l'amour reparaisse, se fasse entendre à l'octave supérieure – […] » (Cahiers, II, pp 545-546)
N'est-il pas à craindre que votre inspiratrice n'ait trouvé monotone, malgré tous vos efforts, ces manifestations d'un amour qu'elle partageait à un moindre degré ?
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Dès 1938, vous lui aviez dit, dans « Psaume » : « Tu peux me créer ou me détruire. » Le dimanche de Pâques 1945, elle vint vous annoncer son prochain mariage avec l'éditeur Robert Denoël. Et vous lui écrivez alors : « Ma bien-Aimée / Un jour si beau / Le malheur vint / D'entre tes lèvres » ; « Je croyais que tu étais entre la mort et moi / Je ne savais pas que j'étais entre la vie et toi. »
Puis, le 22 mai 1945 : « Il dépend de ton cœur que je vive ou je meure / Tu le sais à présent si tu doutais jamais / que je puisse mourir par celle que j'aimais. »
La maladie aidant, vous quittez ce monde le 20 juillet suivant, laissant votre Faust inachevé.
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Vous pensant alors aimé avec passion de la « Suprême Rose », vous aviez écrit, à partir de 1940, les trois premiers actes de Lust, partie d'un ensemble conçu pour être votre Faust.
Vivacité, alacrité des dialogues, étincelante perfection de la langue, vous faites dire à votre Faust, mais c'est vous que j'entends, dans la scène 5 de l'acte II : « Serais-je au comble de mon art ? Je vis. Et je ne fais que vivre. Voilà une œuvre … »  Premiers mots d'un fabuleux panégyrique en l'honneur de la VIE, de tous nos sens ; amorce d'une scène d'amour où triomphe l'esprit en ses ressources et modalités. S'y pressent l'œuvre que seuls eussent pu produire amour et esprit se fécondant mutuellement, et que l'acte IV et dernier devait illustrer, accomplir.
Il ne fut jamais écrit. En subsistent des ébauches dans les notes sur Mon Faust (Œuvres, II, pp 1351 et 1608) ainsi que dans vos Cahiers, II, pp 542, 548, 556.
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Vous faites, de Lust, une secrétaire capable de donner la réplique à son génial interlocuteur. Une seule, je le redis, parmi les femmes que vous avez aimées, eût pu tenir ce rôle, hors de toute fiction. Et vous l'avez d'emblée perçu, et n'aurez cessé, après huit années d'affrontements avec Catherine Pozzi, d'en rechercher, d'en inventer le substitut.
Renée Vautier, tant aimée, tant en vain poursuivie, vous inspira cette remarque désabusée : « Il s'aperçut que les relations quand il n'y fournissait pas tout devenaient rien. » (Cahiers, II, P506)
Que vous apporta une Jeanne Léviton, hormis son corps ? La pensiez-vous en mesure de réaliser cet idéal : « Les vrais amants ne font qu'un seul artiste qui essaient de créer cette œuvre : l'amour […]
« Il est dans leur étreinte comme une idée du plus haut prix est enveloppée dans la pensée, – présente, certaine, et inexprimable, saisie et non saisie – comme un joyau cousu dans une soie. […]
« Je sais, je sens que je ne suis pas seul – Donc je suis. Tu es, donc je suis. Mais je suis, donc tu es. » (Cahiers, II, p1607) »
Pensez-vous que, recevant l'une de vos lettres extatiques dont vous nous donnez la teneur (Cahiers, II, p 1608), elle s'écriait : « Ô lettre, tu changes tout. Comment penser ? »
Vous aviez pourtant conscience que seuls deux êtres d'exception pouvaient faire, de leur amour, une Œuvre sans seconde. Ne peut-on s'étonner, de surcroît, qu'un analyste acéré de l'humain ait si mal connu la femme ? L'œuvre à laquelle aspire une femme plénière, capitale, c'est, par sa conformation, sa physiologie, sa sensibilité – l'enfant. L'homme, surtout aimé, est d'abord, à ses yeux, l'instrument, le garant de cet accomplissement. Catherine Pozzi, se croyant enceinte de vous, décida de garder l'enfant – au péril de sa vie ! Qu'eût-il advenu, de l'œuvre sublime dont vous rêviez ?
Ceci encore. Une amoureuse souhaite – fort imprudemment – une présence constante de l'être aimé. Vous-même souffriez des absences de votre maîtresse : « ainsi j'ai soif de ta présence à tout moment. » Mais vous savez ce que pensait Catherine Pozzi de vos multiples soirées dans les salons littéraires, de vos incessants dîners en ville, de vos innombrables déplacements en France et en Europe. Et si la réalisation de votre « grand œuvre » s'accommodait mal des sujétions de la gloire ?
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Je vous laisse le dernier mot sur l'amour : « Toutes les amours finissent mal. Il est impossible de penser à un développement sans arriver nécessairement au dégoût, à la trahison, au mensonge, à la dissolution dans l'ennui, à l'instabilité. » (Cahiers, II, p438)
Le dernier mot, encore, sur votre pièce : « Comment écrire Lust IV ? Le sujet est aussi peu théâtre que possible. Il est amour comme je le conçois – et je l'ai vu périr 2 fois – » (Cahiers II, p552)
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« Lust IV – Pour écrire cet acte si difficile, car ce que je veux qu'il soit m'apparaît mais ce que je dois vouloir m'échappe, il faudrait que j'aie – une fois !– le courage d'être moi […] Ce sont des êtres exceptionnels à créer, c'est-à-dire à faire imaginer … par un public presque quelconque…
« Je suis mon seul modèle. Car Lust et Faust sont moi – et rien que moi.»
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« Il osa trop mais l'audace était belle » a-t-on dit de Ronsard. Votre pièce inachevée, écrite en « un style qui épouse toutes les sautes de l'esprit », vous montre « au comble de [votre] art ».
Et la scène d'amour entre Faust et Lust peut prendre place auprès de celle entre Mesa et Ysé ; auprès du dialogue d' « Etroits sont les vaisseaux ». Pour vous l'avoir inspirée, il sera beaucoup pardonné à la « médiocre » Jeanne Léviton.
La pièce eut des spectateurs – qu'elle ravit. Elle ne sera plus représentée : Pierre Fresnay n'est plus là pour incarner votre Faust. Et quel public se presserait à présent pour en savourer les diapreries ? 
Il est un « théâtre dans un fauteuil », des pièces à lire chez soi, pour une soirée de gala. Elle en fait partie et tenez-le pour un privilège, au vu des « spectacles » que des énergumènes nous infligent sur la scène.
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SUR LA TENDRESSE
[Textes de Paul Valéry]
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Par moment, la folie du contact me saisit avec une telle intensité que j'en ai les mains coupées et les larmes aux yeux.
La tendresse monte et m'étouffe, prend une forme exaspérée ; elle m'est comme un appel mystérieux d'abîmes où je me jetterais. Elle est une chose en moi bien différente de l'impulsion sexuelle connue, laquelle peut se satisfaire selon la formule, et suit, en somme, un cycle simple, et qui doit l'être … » […]
L'Ange et la Bête, si tu veux. J'appelle donc Tendresse l'effusion mêlée de désespoir, de douceur, de fureur, d'énergie, d'étreintes et d'esprit, une familiarité qui parcourt les organismes et les pensées conjugués, et en fait je ne sais quel monstre achevé, quelle œuvre enfin, qui ne peut-être. »
Lettre à Jeanne Léviton
citée par Bernard de Fallois dans sa post-face à  : Corona et Coronilla
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Études pour Béatrice
De la Tendresse –
Sentir, laisser paraître que l'on ne peut résister à l'effet de quelqu'un sur nous. Voix adoucie – regards noyés – mollesse du sourire. Marques générales de l'abandon, du céder à soi-même quant à un autre. Relâchement. Ineffabilité. Apparition de l'intime sur les traits et dans l'attitude.
Le profond se rend involontairement ; se fait facile ; Trouble.
Commencement d'un mouvement …
Paul Valéry, Cahiers, Bibl. de la Pléiade, II, 434-35
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« Tendresse » Sens de ce terme ?
– Evasion dans la faiblesse, dans un évanouissement doux et insupportable presque … Opposer à tout sa / une / faiblesse
– Nudité du moi qui se dépouille de tout ce qui le revêtait et le rendait tout autre qu'un petit enfant. Perdre connaissance dans la douceur.
Cette faiblesse échappe à toute force.
Ibid, pp 541-542
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Tendresse, moment où le Moi se dépouille de ce qui le revêtait, le déguisait, le distinguait du tout petit enfant qui est en chacun de nous, essentiel et caché, le germe ou le sentiment tout pur de vivre. Tendresse est une faiblesse de nature divine, une perte de connaissance dans la douceur. Quoi de plus fort que cette faiblesse qui nous dérobe à toutes forces, aux événements, aux prévisions, aux idées …
Ébauches de « Mon Faust », Paul Valéry, Œuvres,
Bibliothèque de la Pléiade, II, p 1413,
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[À 20 ans], je me faisais de mon mieux l'Ennemi du Tendre  de toutes les forces des sources de ma tendresse désespérée – C'est un drame singulier. J'ai créé alors l'Idole de l'Intellect et son grand prêtre – l'illustre Monsieur T – contre les terribles puissances du cœur.
Que serais-je devenu si, à cet âge, j'avais rencontré celle qui m'eût rendu ce que je périssais de ne pas donner – et si d'autre part, quelque circonstance m'eût permis de vivre à loisir ? Après tout, ce sont des choses non impossibles.
Ma question est celle-ci : qu'aurais-je attribué à l'esprit, qu'aurais-je fait du mien dans ces conditions ? […]
La grande tentation de ma vie aura été d'épouser quelques choses – mes possibilités de sentir et penser – non de faire une œuvre au sens ordinaire. »
Lettre à Jeanne Léviton, 8 / 9 mai 1940
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La vie ne m'aura pas permis de sentir s'épancher de moi toute la tendresse dont ma nature se sent capable. Peut-être l'idée fixe que je me fais depuis toujours de cette effusion est-elle une sorte d'absurde création de mon esprit.
Lettre à Jeanne Léviton, 13 août 1944

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1er décembre 2013 AUX MÂNES DE PAUL VALERY (II,3)



II
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Quelle part de forfanterie entrait dans les lignes que vous adressiez à Pierre Louïys, le 14 septembre 1890, sous le titre « MOI » : « Les femmes sont pour lui de gracieux petits animaux qui ont la perverse habileté de détourner sur elles l'attention de trop d'esprits. On les place au sommet des autels de l'art et nos élégants psychologues ( !) savent mieux – hélas – noter leurs bouderies de chienne, leurs grifferies de chatte que démonter le difficile cerveau d'un Ampère, d'un Delacroix, d'un Edgar Poe » ?
Deux ans plus tard, vous souffrirez toutes les affres de la passion pour une Mme de Rovira qui ne sut jamais, faute que vous l'abordiez, quel amour elle vous inspirait.
Ce qui vous fit, en une nuit d'orage, répudier toutes les « idoles » de chair pour ne vous consacrer qu'à celle de l'Intellect.
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Mouvement d'orgueil blessé ? Totale méconnaissance d'une nature sensuelle, d'une sensibilité affinée, d'un esprit qui vous faisait préférer Restif à Voltaire ?
La rencontre, en 1921, de Catherine Pozzi balaya en une soirée, toute prévention contre l'affectif.
Avec elle, d'une intelligence corrosive, capable de rivaliser avec la vôtre, éprise de vos écrits, remarquable écrivain – ses Journaux et poèmes, publiés après sa mort, en témoignent –  vous alliez pouvoir, barrage rompu, épancher une tendresse trop longtemps contenue.
Bien plus tard, vous ferez dire à votre Faust, dans l'acte IV jamais achevé : « Oui, l'idée à l'état naissant et renaissant – leur alliance me rend fou par l'acte d'y penser. […] » ; « Nous serions comme des Dieux, des harmoniques intelligents dans une correspondance immédiate de nos vies sensitives, sans parole, – et nos esprit feraient l'amour l'un avec l'autre comme des corps peuvent faire. […]. Nous ferions des moments comme l'on procrée, des moments qui seraient dérobés au désordre de la vie ordinaire qui est accidentelle et faite de lambeaux … »
Nul doute que Catherine Pozzi eût pu être, seule parmi les femmes que vous avez aimées, celle avec qui réaliser cette œuvre sans pareille où chair, amour, esprit, tendresse, se combinant, se fussent mutuellement fondus et fécondés.
Mais, grande bourgeoise fortunée, prompte à la morgue, au mépris, au décri, ombrageuse, écorchée vive, retorse en sado-masochisme, elle était de ces femmes aux si du chantage et qui sans cesse vous réclament des « sacrifices-preuves ».
(Qu'elle qui se vantait, dans son Journal, de se vêtir chez les couturiers en renom, ait eu la bassesse d'âme de vous reprocher des emplois à ses yeux indignes de vous, aurait dû vous en détacher sur le champ.)
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Ce que furent, pendant huit ans, les modalités de votre enfer affectif, nous le savons aujourd'hui par la publication de La Flamme et la Cendre où ce qui échappa à l'autodafé de vos lettres commandé par elle, parvient néanmoins à faire pièce à l'intégralité de ses diatribes au vitriol.
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Catherine Pozzi, dans son Journal de jeunesse, se disait sensuelle. Elle se plaint vite de vos exigences charnelles et, tôt, les repoussera, ajoutant pour vous la frustration aux avanies qu'elle vous inflige.
Pour haïssable que soit cette femme, une question me vient que j'ose à peine formuler. Apollinaire écrivit la chanson du « Mal-aimé » et vous auriez été, à la fin de votre vie, plus fondé que lui à en composer l'équivalent. Mais si on ne peut, certes vous imputer les … débordements que Marie Laurencin reprochait à son amant, êtes-vous sûr que toutes les femmes raffolent de l'haleine empuantie des fumeurs invétérés ? Si votre âge ne cessa, de plus en plus, de vous rendre soucieux dans vos liaisons, je ne le crois pourtant déterminant, la « petite dame » de Gide le prouve.
On sait votre boutade, si pertinente, selon laquelle « Ce que l'homme a de plus profond en lui, c'est sa peau. », mais consultant l'index des thèmes de vos Cahiers publiés, je fus frappé par l'absence des mots contact, caresse, peau, toucher – et corps féminin. L'acte, la volupté, furent maintes fois objets de votre réflexion ; cet acte, à vos yeux « l'acte même […], le type plus digne d'observation – peut-être le plus complet qui soit […] ». En revanche, apparemment, les préliminaires ne retiennent guère votre attention, quand on attendrait, dans vos écrits privés, de nouveaux « blasons » célébrant tout ou partie du corps de votre partenaire. Et notre regret s'avive de ces lignes de la section « Eros » qui font rêver à ce que vous en auriez pu écrire : « Quelle étrange que ce qui est bon ! Ce parfum – cette crème de lait – le tour de ce col, et de mes mains, la descente par les épaules sur les seins – jusqu'à la formation du solide du torse selon une douceur continue du toucher, et une suite de modulations de forces dans mes doigts, de pressions et de glissements au contact, qui rendent l'âme créatrice de ce qui s'offre à cet acte de place en place et de meilleur en meilleur. Je te fais et te refais. – Je ne puis abandonner cette action par excellence, perdre ce chant de mes mains. » Cahiers, T.II, pp 529-530
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Il n'est d'homme au tempérament lascif qui ayant épousé par convenance une femme parfaite compagne et mère, mais fort bigote, n'excuserait son pareil de demander aux filles de joie des privautés qui n'ont cours dans l'alcôve conjugale. (Une confidence de votre ami Richard Anacréon, à qui je ne la demandais.) Je doute seulement qu'en des lieux où temps et argent se confondent, vous ayez pu parfaire : L'art de la Chambre à coucher.
D'où ma question, dont je mesure l'indécence, posée au « mal-aimé » que vous aurez été : « Quel amant fûtes-vous, Paul Valéry ? »
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L'universitaire admiratrice de votre œuvre, Emilie Noulet, – qui, par parenthèse, se dit choquée par l'impudicité de vos lettres – ne fut, semble-t-il, qu'une de ces maîtresses que le sort vous accorde pour meubler les intermèdes, les … « intermittences du cœur ».
Vous alliez connaître en revanche, avec votre sculpteur Renée Vautier tous les tourments de la passion non payée de retour ; où vous découvrez que le génie, la gloire, les instances pressantes, variées, peuvent échouer devant l'inaffection – ce qui est pour vous sujet d'étonnement.
Des femmes miment, à s'y méprendre, l'amour. D'autres en sont incapables. On vous accordera considération ; on en sera peut-être flattée ; les meilleures s'en voudront de ne pouvoir répondre à vos prières : cœur, chair, esprit, demeureront chez elles spectateurs.
Renée Vautier vous inspirera donc cette remarque désabusée : « L'expérience m'a montré que ce que j'ai le plus désiré ne se trouve pas dans l'autrui – et ne peut trouver l'autre capable de tenter sans réserve l'essai d'aller jusqu'au bout dans la volonté de … porter l'amour où il n'a jamais été. – Cet amour a contre lui la médiocrité humaine. » (Cahiers, II, p.556)
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Fûtes-vous du moins aimé de votre dernière maîtresse, Jeanne Léviton, qui put se reconnaître sous les traits de Héra dans vos Histoires brisées, « être superbe et redoutable », « dangereusement charmante » ?
Avec elle, vous alliez aimer jusqu'au désespoir, une femme d'affaires non toujours limpides sachant « tenir tête à son cœur », comme le recommande Léon Brunschvicg qui vous annonça un jour, tout de go, qu'elle épousait quelqu'un ; et qui, plus tard, mettra aux enchères le millier de lettres et les recueils de poèmes qu'elle vous avait inspirés.
Avec elle non plus, bas-bleu de surcroît sous le pseudonyme de Jean Voilier, vous n'aurez pu donner substance à cette note de vos Cahiers : « Le mélange d'Amour avec Esprit est la boisson la plus enivrante. L'âge y joint ses profondes amertumes, sa noire lucidité donne valeur infinie à la goutte de l'instant. »
Qu'elle dut sourire, se reconnaissant dans votre Hera, de lire que, pour vous, « l'intimité en acte devient une sorte de communion secrète, quand une tendresse sacrée et une signification d'alliance la relève et lui donne valeur d'un moyen de la plus profonde identification de deux êtres. »
Vous lui écrivez, le 13 avril 1945 : « Je finis ma vie en vulgarité, victime ridicule à mes propres yeux, après avoir cru l'achever dans un crépuscule d'amour absolu incorruptible et de puissance spirituelle reconnue par tous comme sévèrement et justement conquise. »
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Mais ne savions-nous pas qu'un esprit supérieur, maître en introspection, peut se conduire en collégien face à cette Etrangère qu'est toute femme pour l'homme ?
Même quand il a fait délivrer à son Faust s'entretenant avec son disciple, ce précepte capital : « Prenez garde à l'Amour ». Tout en dénonçant, en ses Cahiers, « le piège épouvantable de la tendresse. »
                                 

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