* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

*
L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


jeudi

15 juillet 2015 L'ARBRE EN SES SAISONS / L'été (1)

L'ARBRE EN SES SAISONS

*

L'été

1
 *
    Que de fois me serai-je exalté au spectacle de la marée montante, de l'étale de flot ! Écrasé par la puissance mise en œuvre, j'admirais que lune et soleil pussent arracher des masses prodigieuses à l'inertie ; les déplacer comme nappes de charriage pour les jeter, à grand fracas, sur un rebord de continent. Et je conviens que l'exploit mérite les exclamations qui montent des plages, l'exubérance qu'il y suscite, par mimétisme : voici, indéfiniment prodiguées à l'homme, la vigueur et la nouveauté, la patience et l'invention, la permanence et la métamorphose.
    Je mis longtemps à m'aviser d'une autre marée qui, elle, ne dure pas six heures mais six mois ou davantage ; dont l'amplitude extrême n'est pas de quinze mètres mais peut dépasser la centaine ; qui peut se contempler en maints lieux, où pousse l'arbre, et qui mérite non moins l'enthousiasme.
    L'océanique nous arrive de l'autre côté de la terre. Massive, impérieuse, et tonitruante, elle est l'Ailleurs des marins au long cours, dont les horizons, à bout de course, viendraient se dépenailler sous nos yeux. – « Courir grand largue et repousser tout rivage ! » dit le flux.
    – « Demeurer où je suis et m'y fixer avec opiniâtreté, dit l'arbre. Ce n'est que dans Macbeth, que les forêts se mettent en marche ! » Et toutes les forces conjuguées de la terre et du ciel ne le convaincraient de faire un seul pas. – « Se déployer, donner l'assaut, reconquérir ! » clament les eaux turbulentes. – « Se satisfaire d'un horizon, mais s'étoffer, mais s'ériger pour le distendre, murmure l'arbre. Et s'il se peut, culminer, car j'ai affaire avec les airs. »
    L'étendue marine pullule de cimes d'un instant ; le faîte d'un arbre a vocation d'étoile fixe – à la clarté de nacre. Aussi, me tenant dans une futaie de trois siècles (c'était bien là marée de syzygie !), et concevant qu'on pût se mettre en route vers une étoile apparue dans le ciel, ne me lassais-je d'interroger chaque feuille ultime. Et d'admirer la toute-puissance du soleil.
*
   C'était bientôt l'été. Nul ne se souvenait de la dernière averse. Qui eût creusé une tranchée profonde en la clairière, n'aurait vu suinter la terre. Mais l'on eût dit que, par le truchement du végétal, l'aspiration de l'astre suscitait l'eau sous nos pieds, ses molécules s'assemblant comme oiseaux qui se disposent à migrer, gagnant une obscure chevelure capillaire, puis les canaux de l'aubier, jusqu'à déboucher dans la verte clarté d'un limbe, ou le demi-jour d'une aiguille.
    Je t'ai souvent salué, Soleil ! quand tu prêtes main-forte à la Lune pour brasser un océan ainsi que la ménagère, sa couette, mais tu ne me parais jamais plus puissant qu'à super (tels ceux qui boivent avec une paille), une eau improbable jusqu'à ce qu'elle se sublime au plus haut en fibres, liège, et parenchyme ; une eau que tu vois étager vers toi, larges ou menues mais innombrables, des paumes reconnaissantes.
    Pour moi, un arbre feuillu est tel ces vagues rejaillissantes, pleines d'ajours, qui naissent du heurt des eaux et de la roche ; sauf que lui ne s'effondre, ne se résout pas en écume, mais qu'il accueille l'oiseau en sa masse spongieuse, comme le massif corallien fait du poisson.
 *
    Serais-je las des tribulations d'eaux irrésolues, divagantes, jouets du décor terrestre et des humeurs du ciel ? Je me dirige vers la forêt comme vers une marée haute non plus latérale – erratique –, mais verticale et figée, où la divagation est inconnue.
    J'y pénètre avec le sentiment d'être admis dans un temple à multiples colonnades, à pavage ocellé, où l'office est commencé (on en est à l'élévation !) ; sauf que ce n'est pas là un édifice mais une puissante assise d'eau qui, sous l'impulsion du soleil, se serait muée en troncs, branchages et feuilles – et l'ombre même y est une eau impalpable, astringente, qui évase vos narines, quand la véritable envahit et occulte votre vie.
    M'aurait-on trop longtemps assourdi à grands fracas de galets rabroués ? d'amas de graviers qu'on hale par accès au long des grèves ? ou du grésillement d'un sable sec aux prises avec les mailles de l'écume ? Il faut ici la brise pour qu'on entende la sève se hisser – par quels interstices ? – ou redescendre, substantielle, par les tubes criblés du liber, dirait le botaniste. Et que n'a-t-il à me dire !
    – « L'été est la "grande" saison de l'arbre. Celle où, les jours longs et chauds favorisant la photosynthèse, il va croître, s'étoffer, se constituer des réserves en vue de l'hiver et du renouveau qui suivra. Un temps de mise en place, de mise en attente, et par exemple des boutons floraux du printemps à venir. Pour nombre d'arbres, dont les chênes, les châtaigniers, les noyers, c'est celui de l'évolution des fleurs en fruits, en graines qui seront mûres dès les premiers jours de l'automne. C'est à la belle saison que l'arbre assure ou prépare sa descendance. C'est aussi le temps où ses besoins en eau, pour les synthèses, pour les transport de molécules, sont les plus importants. Que l'eau manque, par grande sècheresse, et l'arbre se déleste de ses feuilles, comme on fait la part du feu. »

mercredi

1er juillet 2015 CORRESPONDANCES (II)




 CORRESPONDANCES    (II)
3
*
    Y eut-il, au XXe siècle, en quelque ville universitaire de province, un étudiant passionnément amoureux d'une femme du monde, qu'il n'osa jamais aborder, et qui, de dépit, résolut de bannir le sentiment de sa vie ? Peut-être, mais qui fît profession de ne plus s'attacher qu'aux spéculations intellectuelles ? Je n'en vois qu'un, celui qui écrivit Monsieur Teste et qui, dans « Propos me concernant » déclara : « à l'âge de vingt ans, je fus contraint d'entreprendre une action très sérieuse contre les 'Idoles' en général. Il ne s'agit d'abord que de l'une d'elles qui m'obséda, me rendit la vie presque insupportable. La force de l'absurde est incroyable. Quoi de plus humiliant pour l'esprit que le mal que fait ce rien : une image, un élément mental destiné à l'oubli ?
*[…]
    « Tout ceci me conduisit à décréter toutes les Idoles hors la loi. Je les immolai toutes à celle qu'il fallut bien créer pour lui soumettre les autres, l'Idole de l'Intellect ; de laquelle mon Monsieur Teste fut le grand-prêtre» (Paul Valéry, Œuvres, II, Bibliothèque de la Pléiade, p.1512)
*
    Un mariage de convenance, la paternité, allaient confirmer la fiction de l'écrivain, prince du seul Intellect, épargné des faiblesses du commun.
    *
    Longtemps tenue en bride, la passion allait prendre, à partir de 1921, une revanche dévastatrice.
    Rencontrant alors, dans un salon, Catherine Pozzi, Valéry découvrait une intelligence aussi acérée, aussi éprise d'absolu dans la création littéraire, que la sienne.
    Le coup de foudre fut immédiat. Sauf que, grande bourgeoise nantie, cliente des plus grands couturiers, elle n'eut bientôt que morgue pour un poète vivant de besognes pour nourrir sa famille, et qui fréquentait le soir des salons tenus par des femmes à ses yeux intellectuellement méprisables. Qu'il quitte donc son gagne pain ; rompe avec ses fréquentations, voire sa famille, pour n'être, tous deux, que l'un à l'autre.
    Ombrageuse quant à son égo, vindicative, acerbe, on ne sut qu'en 2006, quand on publia ses lettres, et celles de Valéry qui avaient échappé au feu, les affres d'une liaison qui, eu égard aux esprits en présence, aurait dû, selon l'amant, produire une création dans l'ordre affectif, littéraire, sans précédent.
*
    Ce ne fut ? Tombé amoureux-fou, en 1937, à 67 ans, de Jeanne Loviton – en « littérature », Jean Voilier –, Paul Valéry entreprit, au fil de ses lettres, d'esquisser son grand dessein :
    « La grande tentation de ma vie aura été d'épuiser quelque chose – mes possibilités de sentir et de penser. Non de faire une œuvre au sens ordinaire. […] Mais une œuvre de vie avec vie, sentir et être senti, penser avec penser, et ceci comme un accord de sons, avec leurs harmoniques qui se renforcent selon toute la richesse des nerfs correspondants et la variété des interventions de l'intelligence amoureuse, tout ceci donnant la sensation unique de l'une fois pour toutes, de l'accomplissement d'une vie, qui a compris. » (Lettre 161)
     « N'est-ce pas que vivre, c'est créer, ou ce n'est rien ? Et parmi les créations possibles, créer l'Amour. Faire un Amour qui soit à l'amour connu et su de tous, ce qu'une cathédrale est à une paillote. Un Amour qui enferme la vie, et non que la vie englobe pêle-mêle avec ce tas de choses qu'elle comporte. » (L.224)
    « L'Amour devenant œuvre. Rien que cette pensée – promesse – quelque chose de sublime.
    Et l'œuvre, acte d'amour – ceci entendu  dans la plus grande précision ... » (L. 316)
    « Mais il y a des degrés de l'épanchement, au plus haut desquels celui qui atteint le seuil de la libération de l'être, – lui-même surmonté par le Plein Ciel, que fort peu soupçonnent, et moins encore se précisent, sentent non impossible à atteindre. Cela veut un Même-Autre. C'est le Phoenix. On sait qu'il renaît de ses cendres.
   Mais quant aux Autres-Autres, l'épanchement avec eux est ce qu'il peut être : on est obligé à un échange de temps perdus mais reposants ou distrayants : ils sont un minimum auquel on cède un minimum. » (L.322)
    À quelle femme s'adressaient ces propos qui eussent comblé une Catherine Pozzi plus traitable ? Et celle-ci d'engager alors avec enthousiasme son propre génie dans un Amour qui eût été œuvre, et l'inverse.
     À une ancienne avocate devenue femme d'affaires avisée, éprise de luxe, de voyages ; femme en son été, belle, charnelle, sculpturale, qui, en se laissant aimer par un Valéry âgé, souffreteux, donnait un surcroît de lustre au glorieux palmarès de ses amants.
*
    N'était-elle pas romancière ? Auteur de Beauté, raison majeure, 1936 ? Et Valéry, grand contempteur du genre romanesque, recevra pour relecture les épreuves du roman suivant, Jours de Lumière. L'ouvrage ne manque pas d'inventivité. Il se lit avec agrément. Mérite-t-il tout à fait ce que Valéry écrit à son auteur : « Vraiment, je suis dans l'admiration. »
    « Oui, ce travail m'épate. »
    « Je dis le VRAI : il transforme l'Auteur à mes yeux. »
    « Me pardonnera-t-il de n'avoir pas connu plus tôt cette force poétique en lui ? » (L.36)
    Du troisième et dernier roman, il dira : « Moi je vous écris encore sous le coup de l'émotion que m'a causé la lecture de votre admirable Ville ouverte. C'est un chef d'œuvre.. »
    Une femme écrivain, donc, cependant que lui n'a rien perdu de ses pouvoirs. Le prouvent les dialogues étincelants de Mon Faust, oeuvre inspirée par elle, et dont trois actes seront rapidement écrits. Les conditions sont donc réunies pour que se réalise enfin le grand dessein valéryen.
*
    Mais, comme s'il percevait que Jean Voilier n'est pas Karin, autrement dit Catherine Pozzi, les lettres qu'il lui adresse sont de qui redoute d'ennuyer le destinataire ; aussi se borne-t-il le plus souvent, à relater ses faits et gestes, ses soucis de santé, ses déplacements et ses rencontres, le tout relevé de saillies et de poèmes grivois que jamais il n'eût envoyés à sa précédente maîtresse.
    On fit sagement de ne pas nous donner les lettres de l'aimée. À lire celles de Valéry, on induit le détachement, l'indifférence, l'ennui, le vide que ses mots devaient rencontrer. Et jamais plus que face à ses innombrables déclarations d'amour, à ses monologues sur l'union quasi mystique à laquelle ils sont promis, car tout cela donne mauvaise conscience à qui ne vous aime pas. Et il est exténuant, ici, de faire semblant.
    Le lecteur se retient de dire au poète, par-delà la tombe : « Quoi ? Vous, la lucidité même, l'un des esprits les plus térébrants, qui, toute votre carrière, n'avez cessé de sonder les reins et les cœurs, rien ne sut donc vous désabuser ? Il est pourtant un critère du véritable amour partagé : le besoin réciproque, inassouvissable, de la présence de l'autre ; et, quand la nécessité vous contraint à l'éloignement, le désir lancinant, par l'écrit, le téléphone, d'assurer l'autre qu'il demeure en votre pensée ; qu'il vous est toujours indispensable, et que vous vivez cette séparation en atrophié(e).
    « C'est votre sort même qui s'esquisse dans Jours de Lumière : Roderick, le héros, qui a rêvé d'une communion de vie intense avec sa femme, "s'est vu relégué par elle au rang de ses autres passe-temps." (Ouv. cité, p.190). Et quand elle peint son héroïne en "Belle femme en vue, adulée, convoitée, inguérissable des faiblesses de son jeune âge, elle ne sait renoncer aux amours qu'elle inspire." (Ouv. cité, p.311), c'est d'elle, dont elle parle.
    « Ne saviez-vous pas qu'un autre signe de l'amour authentique, c'est qu'il se veut farouchement exclusif ; que la seule idée de partage le révulse ? Vous l'avez au reste éprouvé, comme en témoigne votre lettre du 31 décembre 1940 où l'on apprend que, vous traitant d'égoïste, elle vous a "parlé raison" et "d'une sorte de partage".
    « Avez-vous cru que l'expression de votre panique, de votre douleur, aurait la moindre chance de susciter, chez elle, ce que les "voyants" nomment un "retour d'affection" ?
    – « Comment veux-tu, lui dites-vous, "que je me sente une sorte de témoin malgré moi de ces entrevues expérimentales, bafoué à la place même… Et je me demande ce que tu penses ALORS toi-même ?"
    « RIEN. Elle n'a aucun état d'âme, puisqu'elle ne vous aime pas, si elle vous a jamais aimé. 
    « Déchirante, votre lettre du lendemain ne l'est pas moins qui lui dit les ravages qu'elle cause en vous, de quoi porter son agacement à son comble. Vous lui demandiez de se prononcer sans ambiguïté : "J'attends un appel ou un adieu. J'attends de voir si je dois être ou ne plus être."
    « Elle choisit de dissimuler. Et vous, pendant plus de quatre années, vous continuez de mendier un mot écrit, un appel téléphonique. Et quelle litanie du délaissement lucide on composerait au fil de vos lettres, que résumerait cette plainte : "Si tu savais quel tourment cela est que tout me fasse penser à toi sans pouvoir penser aussitôt que tout te fait penser à moi ! C'est là un vrai supplice." (L. 220)
    « Ce que vous explicitez dans une lettre sans date : "je n'ai pu m'empêcher de remarquer que c'est toujours moi et rien que moi, qui à chacune de nos rencontres ou nos conversations par fil, pose la question : Quand se voit-on ? Que tu ne me dises jamais ces quatre mots, cela me peine. […] Cent fois je me suis dit qu'il ne fallait plus poser la question, que je te fatiguais de la poser, qu'il fallait attendre qu'elle te vînt de ton cœur, du besoin réel de l'impossibilité spontanée de laisser passer les jours misérables sous les sept ponts de la semaine, sans dérober à tout ce qui vaut mieux que tout.
    « "Mais je n'ai jamais eu la force de ne pas te les dire ces quatre mots." (L 436) »
*
    Le masque allait tomber le 1er avril 1945, quand elle lui annonça qu'elle allait épouser l'éditeur Rober Denoël – lequel devait mourir assassiné dans la rue, à la fin de l'année, en des circonstances assurément troubles.
    À l'annonce de ce projet de mariage, à ce « coup de hache », Valéry – qui devait mourir le 20 juillet suivant – répondit par des lettres d'une grande dignité, dépourvues de tout reproche. Y figure l'amère formule où se résume le drame de ce dernier amour : « Tu sais bien que tu étais entre la mort et moi. Mais hélas il paraît que j'étais entre la vie et toi
    « Je ne vois pas d'issue. Je ne vois pas d'issue. 
    « Ce jour de la Résurrection me sera celui de la mise au Tombeau » (L 386)
*
    Le IVe acte de Mon Faust ne fut jamais écrit ; n'en subsistent que des fragments. Selon l'auteur, Lust et Faust « ne peuvent que se trouver une volonté étrange de porter [l'amour] où il ne fut jamais encore. »
    « C'est bien là ce que j'ai désiré, le plus désiré au monde, et uniquement désiré. […] Chacun se faisant de plus en plus complément et perfection nécessaire de l'autre, de moins en moins autre ... » (L 185, 1940)
    Le lecteur clairvoyant percevant la restriction mentale du propos : « Moi, Valéry, je me sens capable de réussir l'entreprise mais elle réclame deux êtres d'égales intelligence, sensibilité, détermination… Et là… Et là… Je ne les vois pas bien chez mon Lust. »
     Il les verra de moins en moins en elle, et l'acte final, « si difficile à concevoir », ne se fera.
*
   Il n'y aura plus de correspondances amoureuses. Vous voulez dire : il pleut ? Que ne dites-vous : il pleut ? assurait un esprit positif. Deux mots suffisent. Trois pour signifier à un être qu'on l'a distingué, élu, qu'on le convoite. Précurseur, ce militaire (anglais) qui déclara à sa femme, le soir de leurs noces : « Madame, je vous aime. Tenez-vous-le pour dit. »
   Y aura-t-il, après-demain, quand on ne lira pas plus La Jeune Parque, que Délie de Maurice Scève, quelque âme sensible pour avoir la nostalgie de cet « Honneur des hommes » qu'est le Langage, et d'abord de celui qui célébrait l'amour ?
    Qu'elle s'avise qu'il y a, dans Alphabet, Mon Faust, et la correspondance secrète de Valéry, à la fois la plus haute louange de la Tendresse, « notre sentiment le plus intime, tendresse, ténèbres, où l'on est deux en un, un en deux » (L.333),
et tout ce qui peut magnifier le vers d'Eluard : « Rien ne vaut le malheur d'aimer »
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Bibliographie
Jean VOILIER Jours de Lumière (Emile Paul, 1938)
Paul VALERY La Flamme et la Cendre, correspondance avec Catherine Pozzi (Gallimard, 2006)
Paul VALERY Corona et Coronilla Poèmes à Jean Voilier (Editions de Fallois, 2008)
Paul VALERY Lettres à Jean Voilier (Gallimard, 2014)

lundi

15 juin 2015 CORRESPONDANCES (I)

CORRESPONDANCES  (I)
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1
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     Le beau nom, auquel Baudelaire donna ses lettres de noblesse en affirmant que « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent », ce qu'illustrent les métaphores de tout poète, de tout prosateur à réceptivité proustienne, décelant, exprimant, les analogies, les synesthésies de la création, car « tout, forme, mouvement, nombre, couleur, parfum, dans le spirituel, comme dans le naturel, est significatif, réciproque, converse, correspondant. » (« Sur mes contemporains, II »)
*
    Le mot a d'autres acceptions. Il implique des similitudes en la Nature, entre celle-ci et les productions humaines. Il suppose, entre les êtres pensants, des relations de convenance, d'harmonie, d'intelligence ; lesquelles rendent les échanges aisés, confiants, ainsi qu'à s'entretenir avec soi-même. Et ce, de vive voix ou par écrit, la Poste acheminant en tous lieux vos messages et ceux qu'on vous adresse. Lesquels furent, durant des siècles, le moyen de communiquer à qui, à distance, pouvait le mieux entendre l'état de votre moi, de vos humeurs.
   Le papier est neutre. Il accueille indifféremment les remerciements, les louanges, les serments, et les reproches, injonctions, injures ; les fadaises ou les vues profondes. Mais entretenir un commerce épistolaire suivi, suppose, chez l'un et l'autre, l'assurance d'être écouté, voire avec dilection ; d'être apprécié jusque dans les divergences de vues. Vous êtes ignoré de vos proches ou vous les tenez pour incapables de partager vos options, de souscrire à vos choix ? Un être au moins les approuve, quand le commun vous ferait bien douter de vous, et d'abord quand il dénonce votre égotisme.
    Ce qui valait pour le tout-venant, ne l'était pas moins pour l'homme de plume en son retrait, en sa solitude de créateur. À cela près que ses lettres, portant la marque de son talent, de son génie littéraires, c'est à bon droit que sa correspondance a pris figure d'appendice de l'œuvre ; a constitué une œuvre en soi, ainsi des Lettres de Mme de Sévigné.
     Nombre d'érudits passèrent, passent encore leur vie à rassembler celles d'un écrivain de quelque renom. Puis à les annoter, aux fins de publication. Quitte, pour éclairer la moindre allusion, le menu fait rapporté, à se faire le contemporain de l'auteur élu, le témoin, au jour le jour, de ses rencontres, ses voyages, ses amours.
     Un labeur fécond : nous pénétrons dans l'atelier de l'auteur ; nous partageons, avec Flaubert, « la souffrance indicible et quasi expiatoire » du style ; nous tenons le poète, avec Rimbaud, dans sa lettre à Demeny, pour un « voyant », un « voleur de feu » ; nous surprenons tel personnage littéraire au quotidien avec ses soucis, ses faiblesses, à moins qu'il ne farde son propos et ne prenne la pose – exercice où Saint-John Perse, publiant sa correspondance, était passé maître.
     À ces manipulations près, quelle aubaine, pour qui s'est attaché à un auteur, de constater qu'il n'est de hiatus entre l'œuvre et l'homme, et que les deux méritent l'estime.
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    Y aura-t-il demain des lecteurs pour ce qu'on peut tenir pour un genre littéraire, quand déjà le temps vous manque pour vous immerger dans Balzac, Stendhal ou Roger Martin du Gard ; quand la presse vous assure chaque semaine qu'un chef d'œuvre vient de paraître ? Nous n'aurons certes pas à redouter l'équivalent des treize volumes, en Pléiade, de la Correspondance de Voltaire, mais ce sont par dizaines de volumes, que les auteurs des XIXe, et XXe siècles, se sont répandus en messages et missives auprès de leurs amis, exégètes, critiques, trouvant, prenant le temps d'instruire autrui sur l'avancement de leurs travaux, d'expliciter pour lui leur pensée, sans préjudice de l'informer sur leur humeur ou leur état de santé.
     La correspondance littéraire vit ses derniers jours. Elle supposait quelque loisir, une tenue d'écriture qui ne trahisse pas votre pensée, l'agrément du style qui vous est propre, de surcroît.
    Il est à présent plus expédient de se borner, du bout des doigts, dans ses formulations. « La vitesse est une impolitesse », disait Cocteau. Comme si l'on avait le temps, désormais, d'être poli, alors que la promptitude a gagné jusqu'à l'élocution, faisant, de toute communication, un éjaculat.
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     Je parcours une anthologie de lettres d'amour. Elle s'ouvre sur la correspondance entre Héloïse et Abélard, et s'achève au début du XXe siècle. Y figurent des lettres de grands écrivains ; mais me retiennent d'abord les lettres d'amoureuses qui n'ont laissé d'autres témoignages littéraires.
    Un écrivain notoire est rompu aux pouvoirs du style, à leur ascendant, et d'abord sur une âme féminine. Il est souvent malaisé de discerner, sous sa plume, ce qui ressortit à l'amour authentique, et à la convoitise, au désir de conquérir. À moins d'avoir affaire à une rouée, une femme éprise ne calcule, ne sait feindre. Il entre, dans ses cris, une spontanéité, une ingénuité, ou au vieux sens du mot, une naïveté, qui sont garantes de toute absence d'apprêt.
     Nul désir de passer à la postérité. Pourtant, on lit encore avec bienveillance, attachement, les lettres d'Adrienne Lecouvreur au Maréchal de Saxe ; de Mme du Deffand à Horace Walpole ; d'une Mme Roland qui mourut sur l'échafaud : « Adieu, très tendre ami […], je ne veux pas t'écrire de douceurs ni d'autres jolies choses d'amours, parce qu'elles ne me semblent qu'à peindre des sentiments modérés. L'amour véritable et vivant n'a d'expression que le silence : je me tais. »
     D'une Mme de Condé au Marquis de la Gervaisis : « Adieu, encore une fois, mon ami : on peut changer de conduite quand on a du courage ; changer son cœur,  j'ignore si cela est possible. »
     De Julie Talma à Benjamin Constant : « Adieu, mon Benjamin. Vous me haïssez peut-être parce que je vous aime. Je vous aime peut-être parce que vous me haïssez. Ne changeons rien à cela, car il m'est très doux de vous aimer ! »
    De Sophie de Condorcet à Maillat Garat : « Au nom du peu de bonheur que j'ai pu te donner, au nom de ces serments anéantis que tu m'as fait tant de fois, de ne me quitter jamais, je viens te conjurer de ne pas séparer ta vie de la mienne et d'y réunir celle de la femme plus digne que moi de te posséder. »
    De Virginie Dejazet à Arthur Bertrand : «  je crois toujours voir dans cette indifférence de ta part une froideur qui me fait douter de ce que tu me dis si bien dans le bonheur. Je tremble alors que cette affection qui est ma vie, je ne la dois qu'au plus ou moins de plaisir que tu trouves dans mes bras. »
    De Juliette Drouet …, mais que citer de ses 18000 lettres à Hugo, témoignage de cinquante ans d'un amour extatique, exclusif, si digne quand Mme Biard lui fit parvenir le paquet des lettres du poète, son amant. ?
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    Pas une de ces femmes qui se serait prévalue du titre d'écrivain. Elles savaient écrire, simplement, comme on ne le sait plus guère, et l'amour tirait d'elles des accents que l'amant, fût-il un écrivain patenté mais qui « tenait tête à son cœur » aurait pu leur envier.
     À lire les lettres de Suzanne Gontard, la « Diotine » de Hölderin ; celles d'Henriette Vogel à Kleist, l'auteur du Prince de Hombourg, de Catherine de Heillbron ; celles de Bettina Brentano à Goethe, jamais ne vous vient à la pensée le sentiment d'une mésalliance intellectuelle, comme si le cœur se soumettait l'esprit et dictait à celui-ci les accents les plus aptes à toucher, à convaincre l'aimé.
   Celui-ci, parfois, n'est pour nous qu'une silhouette que l'amoureuse, par ses lettres, a préservé de l'oubli, sans que nous sachions, quand manquent les réponses, de quelle nature fut leur attachement. Ainsi les fervents d'Emily Dickinson scrutent-ils ses lettres dans l'espoir d'entrevoir sa vie affective.
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     Il n'y aura plus de correspondances littéraires. Pas davantage de correspondances amoureuses, des premières approches, puis, reddition faite, des plaintes inhérentes aux absences, des reproches, des doutes, jusqu'au dépérissement de l'amour et à la rupture.
Précieuses, pour les admirateurs de Rilke, ses nombreuses amitiés amoureuses. Nous entrons dans l'intimité de l'homme, du poète, par le biais de ses longues et multiples lettres à Lou Andreas Salomé, à la Princesse de La Tour et Taxis, à Merline, la mère du peintre Balthus, où se fait aigu l'antagonisme des exigences de l'amour et celles de la création …
    Il n'y aura plus de telles correspondances. L'amour d'à-présent, ou ce qui se pare de ce mot dévalué, travesti, tient pour vieilleries, les attentes, rêveries, lectures romanesques,  lyrisme ; en bref, ce qui était, au sentiment, irisations, enjolivures, privilège d'avoir été élu(e), tiré(e) du commun ; notre moi, tenu pour chérissable, étant promu en protagoniste sur la scène du monde.
     L'amour peut aujourd'hui se passer de mots. Obsolète, voué au ressassement, son langage a induit, couvert, tant d'impostures, qu'il n'appelle que défiance. Et laconisme. Le demi-mot, la simple mimique, familière des voyous de rues, est-il idiome plus explicite ?
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TEXTES
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I   Lettre de Suzette Gontard à Hölderlin
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Jeudi (février 1800)
« Tu es réellement venu ! Je n'osais l'espérer. N'étais-tu pas du tout parti ? Pourvu qu'à cause de moi tu ne te sois pas privé d'un plaisir. Chère, meilleure des âmes ! Puisses-tu connaître encore la joie, et que ne puis-je, moi, t'en donner encore ! Je ne sais pas ce que j'ai – je suis si anxieuse, je crains toujours que nous soyons trahis et que les obstacles, déjà presque insurmontables, s'accroissent encore. Si seulement tu pouvais m'entendre cette fois encore, je renoncerais ensuite volontiers. Car je sais bien que tu m'aimes comme je t'aime, et cela personne ne peut me le ravir.
N'avais-tu pas mauvaise mine ? J'espère au moins que tu n'étais pas malade ? Je sais que tu veilles sur toi, pour l'amour de moi. Et tu ne refuses aucun des plaisirs qui pourraient s'offrir à toi. Tu ne les recherches pas ? Mais tu ne les repousses pas non plus avec humeur, n'est-ce pas, mon cher ami ?
Si tu viens demain, je serai rassurée. Certes, je le suis déjà et il y a bien assez lieu de me réjouir.
Adieu ! Adieu ! Près ou loin, tu restes toujours près de moi. Et tu es si bien confondu avec moi-même que rien ne peut nous séparer. Où que nous soyons, nous sommes ensemble et j'espère bientôt te revoir.
Dis-moi bien explicitement comment tu te sens. Et veille sur toi pour l'amour de moi.
Z … est toujours à Hambourg et je ne sais ni quand il reviendra ni s'il s'arrêtera ici. Mais je crois qu'il restera un peu si c'est dans ses possibilités.
J'ai lu tes chers poèmes avec une joie ineffable. J'ai classé toutes tes lettres comme un livre et si jamais je devais rester longtemps sans nouvelles de toi, je les lirais en me disant que rien n'a changé ! Fais de même et aie confiance ; tant que nous existons ce qui nous unit l'un à l'autre subsistera aux sources profondes de la vie, et je ne puis abandonner la foi que nous nous retrouverons dans ce monde et que nous serons encore heureux. Puisses-tu encore connaître le bonheur (tel que nous l'entendons) et sache bien que quoi que tu fasses et pourvu que tu réussisses, j'en serais toujours contente. Seulement ne t'engage pas dans une voie pour laquelle tu n'es pas fait. Si tu sentais comme la splendeur de ton image vivante s'épanouit souvent en moi, tu comprendrais alors du même coup qu'elle éclipse tout, tout ce qui m'entoure, que la moindre impression ne fait qu'éveiller en moi le grand et unique sentiment par lequel je suis entièrement à toi. Ne t'effarouche donc pas devant tes sentiments, mais partage ma certitude que nous sommes éternellement l'un à l'autre, et seulement l'un à l'autre. »

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II   Lettre de Henriette Vogel à Heinrich von Kleist
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« Mon Heinrich au nom si doux, mon parterre de jacinthes, mon océan de délices, mon aube et mon crépuscule, ma harpe éolienne, ma rosée, mon arc-en-ciel, mon enfant adoré, mon cher cœur, ma joie et ma douleur, ma renaissance, ma liberté et mon esclavage, mon sabbat, mon  calice d'or, mon plaisir, ma chaleur, ma pensée, mon cher criminel, mon  désir ici et là-bas, la consolation de mes yeux, mon plus doux souci, ma plus belle jeunesse, mon orgueil, ma protection, ma conscience, ma forêt, ma splendeur, mon épée et mon casque, mon héroïsme, ma main droite, mon paradis, ma larme, mon échelle céleste, mon saint Jean, mon Tasso, mon chevalier, mon comte Wetter, mon page délicat, mon sublime poète, mon cristal, ma source de vie, mon repos, mon saule pleureur, mon chef, ma protection et mon secours, mon espoir et mon attente, mes rêves et ma consolation, mon petit chat caressant, ma forteresse, mon bonheur, ma mort, le petit fou de mon cœur, mon esquif, mon vallon, ma conscience, mon Léthé, mon berceau, mon encens et ma myrrhe, mon juge, mon saint, mon rêveur, mon désir, mon ami, mes nerfs, mon miroir d'or, mon rubis, ma flûte enchantée, ma couronne d'épines, ma merveille, mon élève et mon maître, je t'aime plus que tout ce qu'on a pensé et peut penser. Je te donne mon âme.
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Les deux textes ci-dessus sont recueillis dans l'Anthologie de l'Amour sublime, Benjamin Péret, Albin Michel, 1956

1er juin 2015 BASILIQUE


basilique
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    J'ai vécu en une plaine dont les géomètres, venus de la ville, avaient, remembrant les propriétés, démembré les paysages. Ennemis-jurés de la haie, de l'arbre, ils ne laissaient qu'horizons de mer à marée basse, où les étés prenaient leurs aises, crevassant la glèbe, asséchant les mares, alvéolant leur vase.
    Comment, les jours d'oisiveté, s'échapper de la tour où la touffeur vous tenait captif ? Gagner la forêt, à quelque distance ? Le feuillage amolli, pantelant , y serait sans force contre la foudre diffuse qui tombait du ciel.
    Il me fallait pousser plus loin, où je savais trouver un autre milieu.
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    Cette chape sur les épaules, d'une fraîcheur presque âpre, comme à pénétrer dans une caverne à concrétions ? Mais non, l'air y serait statique et celui qui me resserre les pores et m'assèche le visage, me parvient faiblement pulsé.
Au surplus, il n'est de grottes aériennes. Si vaste, de surcroît, avec de multiples piliers.
    J'entre dans une basilique ayant pour plafond un fouillis d'arceaux portant feuillage. Je m'enfonce, du regard, à même le vert – couleur des plus rafraîchissante – le vert en suspension, le vert à mes pieds, car il y a de l'eau, verdie de lentilles.
    Il y a de l'eau. Stagnante ? Le reflet des arbres donne à sa peau la chair de poule.
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    J'ai pris une barque. Je navigue parmi les moires que je froisse à peine, qui se rétablissent aussitôt. Nefs et bas-côtés forment un damier liquide où, dirait-on, se perdre à l'infini. Y a-t-il une issue à ce dédale ? Si semblables, pour qui n'habite cette contrée, sont les canaux, les fossés, les rigoles… Semblables, les têtards, pilotis qui soutiennent le dais de verdure et vous font une escorte permanente.
Semblable l'eau, sur laquelle glisser, quand disparaissent les lenticules, sur un parquet laqué, à l'éclat de Galerie des Glaces.
   Indolente, elle appelle des gestes mesurés qui ne rompent l'harmonie omniprésente. Tout bruit, tout mouvement, qui ne procèderaient pas de l'équilibre des éléments, seraient ici éraflure, incongruité.
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    Où est donc l'homme, réputé brusque, turbulent, se demande-t-on, dans ce silence rompu d'un frouement d'oiseau, d'un craquement de branche, d'un meuglement, mais qui ne cesse de se reprendre en masse ? L'homme ? Il est en l'un de ces rares villages de pierres, souvent en petit appareil, où l'on a, à l'arrière du logis, son embarcadère pour vaquer à ses affaires – et gagner sa dernière demeure en terre ferme.
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    Telle est, dans le Marais poitevin, la partie dite mouillée. Et quelle fraîcheur, encore, d'y retrouver des paysages du XIXe siècle, que prisaient les Impressionnistes !
    Quand, demain, je me heurterai à nouveau aux murs courbes, feutrés, de la touffeur, je m'interrogerai : – Ai-je rêvé ce lent glissement arrière, dans une clarté d'aquarium, dans un silence conviant à des gestes de célébrant – et cette fraîcheur d'âme qui descendait sur vous, comme une grâce, pour vous ondoyer ;
    ou devrai-je convenir qu'il est encore, fait d'eaux languides balbutiantes, d'arbres gorgés de sèves, de silence traversé d'infimes susurrements, une manière de monastère où retrouver le climat des Origines, « au temps où les bêtes parlaient » », et où faire retraite mieux qu'à Port-Royal des Champs ?
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À lire : Ernest Pérochon, Les Gardiennes                                
 ( La vie des Maraîchines pendant la Grande Guerre )

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