* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


vendredi

1er juillet






































ARBRES (III)




Les feuillus ont ma faveur. Pourtant, c'est un cyprès que j'ai planté jadis devant ma porte. Pour qu'il me parle des fins dernières ? J'entends ici s'insurger « la Jeune Captive » : – « Je ne veux pas mourir encore ! » Non que j'ignore les motifs qui le font hanter les cimetières, les cours de cloître : il est, par excellence, le trait d'union entre l'argile originelle et le Ciel ; l'index levé, péremptoire, qui nous désigne et le Séjour des justes et la géhenne.




La plupart des arbres sont à claire-voie ; le soleil s'y infiltre ; des étoiles s'y prennent, que l'aube libère. Opaque, le cyprès est une colonne basaltique que l'érosion éolienne aurait effrangée ; un dyke de ténèbres que le plus dense azur ne pénètre. Il a, pour fruits, de rêches concrétions à la dureté d'un cœur de chêne.




Il n'a cure d'accueillir. Si la tourterelle y nidifie, il n'est guère le relais, la halte d'autres oiseaux dont, au surplus, il étoufferait le chant. Le clinquant du peuplier d'Italie lui est étranger, et la foisonnante exubérance du marronnier, du châtaignier, de toute essence profuse, au maintien débraillé. Comme surgi d'un jet, il fait paraître besogneux ce qui ne s'élève qu'avec force contorsions.




Je sais cela quand, au petit jour, j'ouvre ma porte pour augurer du temps qu'il fera. Mais je crois interpréter à bon escient son message implicite, qui est d'exclamation, d'intimidation, de mise en garde : « Un jour neuf t'est donné ! Vis-le dans la ferveur ! Fais qu'il reluise en ta mémoire. Moi, ce sont les ténèbres de la Terre que j'érige ; la Nuit du minéral, irrémédiable, sans issue, où nulle étoile ne se hasarde. Mais lève les yeux. Jusqu'au point où je me quitte : il y a là une clarté que midi même ne ternit pas. L'éclat du solitaire… »




J'entends la leçon. Midi me rendra aux saveurs, à un dehors étonnamment amorphe, à la prairie, à la route, aux hommes. Mais d'abord faire retraite. Et que la contention du cyprès me gagne, son refus de l'effervescence, et sa façon de nous dire « Je maintiendrai » avec un laconisme que n'ont les autres arbres.




De sa souple rectitude de grande Noire portant un fardeau sur la tête, il me donne une leçon de tenue. M'accorder à la sobriété de sa silhouette, s'inspirer de son quant-à-soi, s'élever à son image, sans le souci de plaire, avec ténacité dans le dessein, c'est cela qu'il faudrait faire. Croître est l'aspiration même du vivant ; mais que d'êtres, en ce monde, sont figures de l'irrésolution, du louvoiement, de la dispersion ! Que d'arbres gesticulent jusque dans l'air calme, se font girandoles – à admirer ! –ou, tel le cèdre du Liban, rament en vain, tel un « Zénon immobile à grands pas », quand un seul mouvement suffit au cyprès pour s'affirmer, n'importent les sollicitations ou les forces adverses : la dénégation. Il y a, en lui, une détermination assimilable à l'idée fixe : grandir sans se laisser divertir par rien, sans dilapider la poussée ascensionnelle qui le travaille ; être la torche de nuit qui fait paraître aux hommes le ciel plus bienveillant.




Midi me rendra aux chênes, aux peupliers, aux bouleaux, qui eux aussi ont à m'enseigner. Aucun ne m'est de plus grand profit que le plus janséniste des arbres, si bien fait pour s'élever dans les terres cathares, et où se filigrane un Christ aux bras étroits.




Quand la plupart des arbres disséminent le regard qu'on leur porte, le cyprès le concentre et l'entraîne au plus droit, à la cime. Au rebours de maints houppiers, celui-ci nous épargne l'indécision. Unique, voici le point extrême où l'arbre se sublime en une oscillation qui témoigne que rectitude et fluidité ne s'excluent pas. Est-ce pour conjurer le vertige que tant d'arbres subdivisent leur faîte ? Le cyprès répugne aux diversions ; il dédaigne les garde-fous. Il fait de sa cime, d'où il paraît se dominer de haut, une croisée de routes désencombrées, perçues des seuls oiseaux. Là où la brise ni le vent n'ont à craindre des engagements incertains, là se tient, lustral, le vif de l'air. Si vif qu'on l'entendrait sans surprise y pétiller comme un feu de brindilles qui prend.




Ah ! pouvoir, sans plus de poids qu'un passereau, se tenir en ce poste de vigie, contemplateur éclairé d'une humble assistance d'enclos, de chemins, de vignes, de vergers, et se murmurer, pour un peu de temps encore, le vers du « Cantique du printemps » de Milosz : « Que le monde est beau, bien-aimée ! Que le monde est beau ! »




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l'Arbre en poÉsie




Paul Eluard




Chaque arbre d'ombre et de reflets



Est un miroir pour les oiseaux.


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Du monde confus, opaque / des ossements et des graines /


ils s'arrachent avec patience / afin d'être chaque année / plus criblés d'air.


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Entre les branches dessinées / Du mur sans fin de la forêt /


Les étoiles des œufs s'amassent


Le sapin aux lèvres dures / Le pin qui sait bien se taire /


Le noyer à son ouvrage / Le tilleul à son parfum /


Comme un sourd à son silence


Le prisme du peuplier / Et le saule au bout d'un fil


*


Tout au long des branches / Mes feuilles renaissent /


Mon chemin est couronné / De bien-être ensoleillé


*


Les arbres debout sur leurs talons


*


… les arbres ressorts d'oiseaux de vent de nuit


*


Définitivement ils sont deux petits arbres / Seuls dans un champ léger /


Ils ne se sépareront plus jamais.


*




Toutes les feuilles dans les bois disent oui, / Elles ne savent dire que oui, /


Toute question, toute réponse / Et la rosée coule au fond de ce oui.


*


La forêt voilà la forêt / Malgré la nuit je la vois […] / Elle s'éclaire d'elle-même /


Par ses frissons et par ses voix.


*


La forêt donne aux arbres la sécurité


*


Un hiver tout en branches et dur comme un cadavre.
*



Nous irons au bord de la mer. Tu seras sous un arbre qui cligne des feuilles.



*


Je te l'ai dit pour les nuages / Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer /
Toute caresse toute confiance se survivent.



* * *

mercredi

15 juin











arbres (II)


*


Enchevêtrant les ramures, brouillant la silhouette et le port spécifiques à chaque essence, la forêt cache l'arbre. Elle le voue à l'antagonisme avec ses pareils ; elle en entrave le plein développement.


On peut goûter les assemblées d'arbres dans des parcs à la Watteau, les sombres massifs forestiers quasi inextricables. Est-ce parce que l'individu m'importe plus que la foule, la personne plus que la multitude ? Je veux pouvoir considérer l'arbre dans son éploiement naturel, le ciel en guise de page d'herbier.


Darius avait une garde de cent Immortels. Les arbres qui m'entourent, qui m'assistent, bien moins nombreux et qui croissent à l'aise, ne sont que pérennes. Je ne leur demande que de me survivre, sachant d'expérience combien tout un pan de ciel croule en avalanche par la brèche que fait la chute de l'un d'eux, jeté bas par la tempête. Une telle brèche, qu'il faut cent ans pour la combler.


Je n'entends donc jamais une tronçonneuse en action, dans le voisinage, sans un sentiment d'incongruité majeure ; sans me dire que les arbres momentanément épargnés ne se méprennent sur ce grincement âpre et jubilant. Aussi me gardé-je d'ouvrir grand la fenêtre de ma bibliothèque, de crainte d'entendre les plus proches me rappeler le mot de Saint-John Perse à Briand : « Un livre, c'est la mort d'un arbre ».


Chuchotent-ils, la nuit, quand je dors ? Il me plairait qu'ils se disent : « De lui, nous n'avons à craindre. Il n'est que de le voir effleurer une écorce, y poser la tempe, enserrer un tronc, trancher le lierre, exterminer le capricorne… Ou se tenir debout, tête levée, pour prendre notre mesure et nous demander de l'ordonner ».


Qui aime l'arbre se réjouit de vivre en un terroir au climat variable, au sol divers : où qu'il aille, des édifices végétaux l'attendent, distincts par leurs linéaments, leur membrure, la découpure et la teinte de leurs feuilles, la densité de leur ombre. Multiples sont les familles, et chacune témoigne de la façon qu'on a, dans sa lignée, de se comporter avec le vent, la pluie, la neige. Et d'abord, prévenant notre regard, de nous envisager – avec hauteur, retenue, ou bien cordialité et comme à bras ouverts. Car il en est qui vous toisent, guindés, quand d'autres vous semblent reconnaissants qu'on s'avise d'eux. La plupart vous ignorent, bien trop concentrés sur leur vie interne pour disperser à la ronde leur attention.


Avouerai-je ma prédilection pour les feuillus ? Ils publient la saison, l'attestent jusqu'en son étendue. Ce ne sont pas eux qui se laisseraient abuser par l'un de ces jours de printemps qui, selon le mot de Proust, interpolent l'hiver finissant : il leur faut plus d'assurances avant de s'envelopper d'une voilette mouchetée et de noircir sous eux l'herbe d'une prairie comme si une source s'y épandait en secret.


C'est par les feuillus qu'on voit le soleil dériver sous la brise, s'éparpiller sous le vent, et ils en palpitent, en reluisent, en moussent, s'en éclaboussent – poissons captifs d'un filet qu'on tirerait de l'eau, et qui ne serait qu'ouïes battantes.


Par eux, je sais aussi, quand l'hiver les a dépouillés, comment chaque sorte compose avec l'espace. Le cyprès le fore de son trépan fuselé ; le cèdre du Liban s'élève en faisant force de rames, ou en insérant des rebords de pagode dépenaillée entre deux strates aériennes. Et l'on voit bien que les airs n'ont pas la même consistance, parfois à peu de distance ; que certains sont friables et que d'autres ont la dureté du cristal de roche.


Mais qu'en est-il des arbres dont le feuillage nous dissimule la charpente ? Devant une ramure de chêne à nu, je m'étonne d'abord : – Quel séisme silencieux a crevassé jusqu'à terre la coupole du ciel ? Ou quelle foudre arborescente a calciné branches et tronc mieux que l'eût fait un charbonnier, sans omettre l'extrême ramille pareille aux craquelures des faïences anciennes ? Qui a drainé tout le noir de l'azur en ce fleuve debout sur son embouchure ? Ou l'arbre veut-il nous suggérer son système racinaire ? Nous montrer par quels cheminements la contention la plus résolue peut se muer en dissipation ?


Ce sont là divagations de rêveur. Ce qui m'apparaît, c'est la résistance que rencontrent le chêne, comme aussi l'ormeau ou l'olivier, le hêtre ou le châtaignier pour établir leur souveraineté, quand le peuplier d'Italie, le bouleau, le palmier… savent se gagner l'espace par leur élan, leur grâce, voire leur candeur. (Auxquels se joint le hêtre pour ses attaches de branches où prévaut le Y féminin.)


À regarder un chêne d'hiver, on ne doute pas que sa croissance se fit à la force du poignet et sous le signe de la divergence, de la dissension, par manœuvres tortueuses. Les branches s'équilibrent ? Nous assistons à un sauve-qui-peut d'énormes reptiles à partir de l'axe vertical. On dresse devant nous une planche anatomique figurant l'ossature d'un être contrefait, aux multiples bras déjetés, contournés, raidis par des nodules et contractures.


À nu, encore, la division érigée en mode de conquête ; chaque aisselle de branche luisant d'une poignée de neige résiduelle. À nu, à la périphérie, la grisaille d'une profusion d'antennes d'insectes tournées vers le dehors pour en capter les dispositions.


Qui prête attention aux arbres réduits à leur squelette ? Quelle éloquence, pourtant, ont ces bras de suppliciés vociférants ! Et le ciel en grimace, balafré ; le ciel dont le silence rend plus visible la clameur hirsute de ceux qui, dans le règne végétal, se voient tombés en disgrâce.


Ah ! Que la nuée verte dont ils s'enrobent , le printemps venu, – ô tilleul de juin poudré de bruissements d'abeilles ! – ne me fasse pas oublier ce qu'elle dissimule : l'interminable difficulté d'être, l'induration qu'elle engendre.


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l'Arbre en poÉsie


Paul Valéry



Le monde entier souffle dans une graine et en fait un arbre.


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L'arbre corps énorme entre la finesse de ses principes dans la terre et la finesse de ses conséquences aériennes.


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ô plante, arbre, répétition rayonnante.


Tu rayonnes ton âge par saisons et par germes


Tu répètes ton motif régulièrement à chaque angle de chaque étage de ta croissante stature, et tu répètes ton essence en chaque graine ; tu te produis, tu te jettes autour de toi périodiquement sous forme de chances – en tel nombre.


Tu élimines tes similitudes.


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La divine extrémité des arbres me remue toujours – m'importe – et me tord dans notre profondeur.


*


Vent


[…] Tout le corps de l'arbre se hérisse


Toutes les feuilles fuient jusqu'à la plus voisine de chacune.


Un torrent des plus fins. Une massivité, une plénitude presse. Le bruit d'un sablier, d'un passage.


L'envie et la peur de partir. Mille petits mouchoirs verts agités.


Mais dès qu'elles quittent l'arbre, emportées, elles ne trouvent plus le vent.


*


Madame* * * * * Vous aimez les fleurs et j'aime les arbres. J'aime le tout mieux que la partie. Adorez avec moi ce grand être isolé et complet de qui la stature et la forme me satisfont jusque dans l'intime. Il invoque, il arrime l'arbre de vie qui est en moi. Je ressens, il m'inspire le développement rayonnant d'une figure de la croissance, l'approfondissement d'une nécessité qui convoite toute la substance de la terre, et la détente démesurée d'une puissance dans l'air libre. Il est, dans toute sa gloire, la loi pure de se faire toujours égal au désir composé avec le soleil. Chacun de ses besoins le fait grandir, enfle sa masse, hausse sa taille et il s'étale dans le temps comme il se pousse et se succède dans l'espace. […]


*


[Lucrèce] – Un fleuve tout vivant de qui les sources plongent dans la masse obscure de la terre les chemins de leur soif mystérieuse. C'est une hydre, ô Tityre, aux prises avec la roche, et qui croît et se divise pour étreindre ; qui de plus en plus fine, mue par l'humide, s'échevelle pour boire la moindre présence de l'eau imprégnant la nuit massive où se dissolvent toutes choses qui vécurent. […] Dans l'empire des morts, des taupes et des vers, l'œuvre de l'arbre insère les puissances d'une étrange volonté souterraine.


*


Les arbres regonflés et recouverts d'écailles


Chargés de tant de bras et de trop d'horizons,


Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons.


*


Ici, j'aime un arbre. Il porte la mer dans sa tête et la balance.


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Un arbre est couvert de redites. Il est un nombre vivant et frissonnant. Une forêt dit : feuille, feuille… Millions de feuilles.


* * *

samedi

15 mai










LE Rossignol


II



Il faudrait plus que le chatoyant génie d'un Olivier Messiaen pour transcrire, non pas en notes comme il le fit pour son Catalogue d'oiseaux, mais en mots le chant des oiseaux virtuoses.


« Donner à voir » est malaisé ; mais donner à entendre ! Qui saurait restituer pour un lecteur, l'expiration indéfinie d'une pinède littorale qu'assaille et presse, au soir d'un jour torride, un compact vent d'Ouest ; ou, en ce même vent, loin dans les terres, ténues, subliminales, les mouvantes efflorescences de l'Océan ?


Il faudrait, pour seulement suggérer le chant du rossignol en amour, une langue apte à rivaliser avec lui en promptitude, agilité, invention, autorité. Plume trempée dans l'or liquide, une écriture étourdissante de surprises et de bonheurs d'expression à la lettre ininterrompus. Encore l'auteur, fût-il sténographe, sortirait-il de cette joute humilié, accablé, et se tiendrait-il pour un tâcheron.



En ce coin de campagne en semi déshérence où je suis, buissons et boqueteaux témoignent encore d'un temps de pacage, de fenaison, de moissons. Aussi les oiseaux ne l'ont-ils pas tout à fait déserté, et l'espace, au printemps, se peuple-t-il d'invites. Tel mâle festonne les airs de roucoulements ou attend une compagne dans la nasse de ses gazouillis ; tel caquette ou clabaude ; mais la plupart se répètent à satiété et l'on sent bien que le couple connaîtra tôt l'ennui des pigeons qui « s'aimaient d'amour tendre ». Pourquoi, une fois l'espèce identifiée, prêterions-nous l'oreille à ces ramages immuables ? Pour diverse que soit la gent ailée, ses chants, ses cris, participent du fond sonore des alentours, avec le pépiement d'une averse sur le toit, le claquement d'un volet, le grommellement étouffé d'un avion.



Le rossignol n'est pas un chanteur de charme cultivant le cantabile. Étourdir ! Confondre ! Essouffler ! Harasser !... Tels sont ses impératifs. Le temps bref, en guise de prélude, d'un crescendo appuyé jusqu'à la raucité – et il est à l'œuvre. Je ne le vois : sa note ascendante n'a pu que le propulser à la cime, seul lieu qui convient à une créature d'exception. Y avait-il, au sommet de l'arbre, un bloc de jais, d'ébène ? Le jour est clair, mais c'est à une masse « d'outre-noir » que l'oiseau s'attaque. Une masse que la nuit accroîtra sans limites, et le ciseleur de s'en exalter, son ouvrage n'en reluisant que davantage.


Il travaille dans l'urgence, sans reprendre haleine. Son « J'ai à faire ! » exclut l'alanguissement, le répit même que le tourneur, le verrier, s'accordent pour apprécier l'ouvrage. Mais c'est la hâte maîtrisée qu'autorise la sûreté du faire. Nulle hésitation ni retouche : d'emblée la rigueur de ce qui coule de source, irrépressible. Et certes, la « rigueur obstinée » s'assortit de dureté : on se montre à la fois expéditif et imperturbable, comme si l'oiseau n'aimait rien tant que l'injonction et le diktat.


Et nous voici qui suspendons nos occupations avec le sentiment d'un événement inouï – et captivant : un artiste se produit qui fait paraître ternes, besogneux, tous les choristes ; qui les réduit au rang de comparses. Et nous n'entendons plus que lui qui jongle avec les notes, les fait voltiger, pirouetter, grelotter ; qui les égrène, les bouscule, les arpège, les picore, les projette en un tir groupé, les rattrape au vol, les frotte les unes aux autres, les martèle, les enfile comme autant de perles sur un fil rigide.


Le chant de la plupart des oiseaux est convenu, prévisible. L'oreille devance celui du moineau, du ramier, de la mésange. À présent, l'improvisation est de règle. À peine a-t-on perçu trois secondes de clavecin de Bach, que suivent sans une pause un effleurement de harpe ou de xylophone, un son filé, un bref sifflet épuré, quand celui du merle, expert en verroterie, est du voyou hélant une fille dans la rue.


Foin des adagios, soupirs, fioritures : d'un gosier infatigable, il enchaîne d'un trait sautillés, trilles, staccato. Des notes s'ébrouent, d'autres fusent et s'éteignent comme flammèches. C'est que la partition fourmille d'indications telles que prestissimo, vivace, animato, agitato, attaca, ad libitum…


Et l'on écoute, subjugué d'évidences, comme on verrait un trapéziste se produire sans filet, sûr de réussir les rétablissements les plus risqués ; comme on entendrait la coloratura desceller du lustre l'une de ces notes qui, atteintes, cueillies, vous mettent une salle debout.


Maître en ruptures, en reprises, syncopes et enchaînements, il est l'imprévu conjugué à la vélocité. Aussi ne peut-on s'habituer à ses perpétuelles variations rythmiques et harmoniques.


Nul ne songerait à lui dire : « Étonne-moi ! », tant il ne cesse de nous étourdir. De sa prestesse, au point qu'il nous semble l'entendre s'éperonner : « Plus vite !... Plus vite ! » De sa race : laissant au commun les soigneuses lenteurs, les suavités, les redites sempiternelles, il mise, pour conquérir, sur son dur velouté, percutant, péremptoire et une inventivité sans frein.


Il me plaît de croire que l'arbre dont il est l'hôte, se fait, de son feuillage, une assistance médusée par le soliste virtuose. Les gazouillis, jacassements, criailleries, croassements, s'y dissipent dans le bruissement du feuillage. Mais cette voix qui vous éclabousse de copeaux sonores, et fait pièce à tout autre son !... Ce chant que la nuit sertit si exactement, que le temps même écoute !... Et n'est-ce pas là, plutôt, en un filon ouvré – « l'or du temps » ?



Que de leçons devraient en tirer l'écrivain, le poète ! De rigueur, de concision dans l'opulence ; d'inattendu dans l'écriture, qui ait aussitôt force de nécessité ; de rectitude dans le dessein ; de tension dans le cheminement. La leçon, encore, d'un langage qui se refuse la complaisance jusque dans la prodigalité ; qui jamais ne se grise de soi ; qui, dès les premiers mots impose, singuliers, uniques, sa tonalité, son timbre, son mode de pénétration, de colonisation, chez le lecteur. Pour la fécondation de son présent ; pour le souvenir mordoré qu'il en gardera.



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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Moi qui ne suis peintre, écrivain ou compositeur, laisse-moi donner ma mesure dans cet art difficile : dresser un écran entre la mort et l'aimé.


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L'amoureux


Tout s'est passé comme si je t'avais désignée, alors que personne ne faisait attention à toi : « A présent, c'est à vous de chanter. » Ces mots dits par une confiance instinctive en la sonorité, en la docilité de l'instrument.


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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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dimanche

1er mai





LE ROSSIGNOL



I



Les ornithologues sont poètes, et je prononce avec un plaisir de gorge les noms qu'ils donnèrent aux oiseaux, souvent suivis d'une épithète ou du lieu de prédilection du volatile. C'est ainsi qu'il est des chevaliers gambettes, des rousseroles effarvattes, des pouillots véloces, des mésanges charbonnières, des huppes fasciées, comme il est des cailles des blés, des râles des genêts, des fauvettes des jardins…



Et qu'on ne s'avise de parler des chouettes sans préciser si elle est chevêche, chevêchette, hulotte ou effraie ! De hibou en ignorant qu'il peut être grand, moyen ou petit-duc.



En fait de nom, il en est des oiseaux comme des humains dont certains sont affublés de patronymes peu engageants. Aussi se sent-on moins attiré par le corbeau freux, la pie grièche, voire le traquet terrier ou le fou de Bassan, que par la bergeronnette printanière, la tourterelle, la mésange nonnette, la fauvette grisette. Pour ne rien dire de l'alouette des champs vers laquelle on lève la tête quand, invisible dans les aigrettes du soleil, elle égrise, elle pulvérise du cristal pour en répandre à la ronde l'éclat.



*Il est plaisant d'entendre le coucou. N'aurions-nous pris garde aux véroniques, aux ficaires, aux pâquerettes, que nous saurions, par lui, que le printemps est en vue. Pourtant, ce n'est pas sans condescendance que nous l'écoutons : « On ne peut dire que tu te mettes en frais ! As-tu si peu d'esprit que tu rabâches mornement, à la façon de ces vieux disques sur lesquels l'aiguille achoppait sans fin, aux mêmes mots ? Qui espères-tu séduire par un propos aussi simpliste, hormis une compagne aussi peu causante que toi ? Vraiment le créateur ne t'a pas gâté ! Il devait manquer d'inspiration, à moins qu'Il t'ait destiné au rôle de faire-valoir pour le loriot ou l'hirondelle. Ne pourrais-tu, encore, cesser de jouer à cache-cache ? On le sait que tu te dissimules à demi derrière. Derrière quoi, au juste ? Un tronc d'arbre ? L'arête d'un mur ? Un rebord de nuage ? »



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*– « Il est revenu !... » Le jour qui commence à scinder les volets clos devrait désormais luire sur un monde en ordre. Des années durant, il avait élu un chêne proche pour y publier ses amours. Au jour près, il était là pour des mois, exténuant de son chant tous pépiements, babillages, jasements, roucoulements. Montait vers lui, tel un encens, l'arôme d'un bouquet de seringa, celui d'un pampre de chèvrefeuille. Il ne s'interrompait pas même quand, m'apercevant, le geai des chênes poussait son aigre cri d'alerte. Un cri que je percevais comme une incongruité : l'oiseau ne m'avait donc jamais vu pourchasser le moindre chat à vociférations gesticulantes, une poignée de gravier en main, depuis que j'avais découvert, au pied de l'un de mes arbres – corolle défaite de grande marguerite – le plumage d'une tourterelle ?



*Je me souviens du premier printemps où le calme s'étendit en nappe d'huile autour du chêne d'élection, jusque sur mon toit. Un silence assez semblable à celui qui rend les arbres pensifs, quand s'agrège, en un ciel d'étain, le premier coup de tonnerre. Était-il mort ? Et, si oui, sa descendance serait donc sans mémoire ? Aurait-on jeté un sort sur cet enclos, ce logis ? À l'imperceptible assombrissement des plus beaux jours, je mesurais quel surcroît de clarté ils devaient à un joaillier à l'œuvre en un feuillage luisant. Et de me souvenir du mot de Proust selon lequel il y a « dans l'essence même du présent une imperfection incurable ».



J'ai daubé, tout à l'heure, sur la simplesse du coucou. On me rétorquerait que si la Nature abonde en cris d'oiseaux discordants, en chants de pariade rudimentaires, bien d'autres sont gracieux, qu'ils aient des irisations d'agate, de profuses modulations, un babil de source… À n'en pas douter : j'ai entendu la linotte mélodieuse parée du tulle d'un gazouillis inextricable, sautiller, faire des pointes avec une prestesse de vif argent ; la grive musicienne étager des bribes de trilles d'une ténuité de fibrilles, et nous montrer, par ses torsades, l'extrême ductilité de l'or gris.



J'ai entendu la fauvette Orphée – celle de Grèce – filigraner l'azur d'un dur brouillamini de notes suraiguës. Et l'oreille bientôt renonce, agressée par tant de célérité incisive dans la pirouette et le trémoussement ; tant d'ostentation dans le dessein d'en imposer.



Mais le rossignol !



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Les Murmures de l'amour



*L'amoureuse



Il me plaît de croire que, dans le paysage où nous nous sommes rencontrés d'abord, comme dans ceux qui nous virent après, une ombre double suscite, pour les hanter, des « chambres de feuillage ».



* L'amoureux


Voici l'été, oui, à portée de main, de sein : l'étincellement bas des grillons, le chant en porte-à-faux du coucou le disent, avant même que le rossignol ne fourbisse ses menus galets dans le soir. L'été vient. À belle fille dans l'été, bel été autour de cette fille, nécessairement.



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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.



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vendredi

15 avril

















LES ANNONCES MATRIMONIALES

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Ayant revu, goûté, le film d'Eric Rohmer Conte d'Automne où une femme passe une annonce matrimoniale pour une amie à l'insu de celle-ci, je me penchai sur ce genre de rubrique trop négligée des …amateurs d'âmes.


Ce monde est décidément mal fait, se dit-on en la parcourant ! Quoi, cette « belle femme mince, au physique agréable, calme, affectueuse, sociable, dynamique, qui aime cuisiner et recevoir ses amis », n'a toujours pas rencontré l'homme « courtois, gentil, attentionné » qui « la comblerait de plaisir » ?


Non plus cette autre, « douée d'élégance, de charme et de … "facilité d'élocution" » ? Ni celle qui se dit « simple, moderne, discrète, agréable », et qui aspire à faire la connaissance d'un homme « tolérant, câlin, ayant humour et franchise », pour une union sous le signe « de l'échange et du partage » ?


Et ne faut-il pas déplorer qu'un homme « grand, distingué, attentionné, sincère, généreux, au sourire chaleureux, aimant les sorties et les voyages », doté, au surplus, « de beaux yeux bleus », n'ait pas croisé la femme « gentille, douce, ouverte d'esprit, fidèle », à qui il apporterait « l'amour et la sécurité » ? Qu'un homme encore, « beau garçon, ayant très belle allure, plein de charme et d'ambition, intègre, sentimental, tolérant et respectueux de l'autre », en soit à rechercher la « compagne tendre et compréhensive » qui trouverait, par lui, « un épanouissement total » ? »



On sourit de voir chacun, chacune, se faire valoir sans vergogne, le prix de l'annonce ramenant, hélas, les dimensions du flatteur auto-portrait à celles d'une miniature, d'un camée. On sourit, et des réminiscences littéraires, des expressions péjoratives, nous viennent à l'esprit : le geai se pare des plumes du paon ; il y a, dans ces esquisses, de l'usurpation d'identité, de la mise aux enchères, du miroir aux alouettes … Il n'est pas jusqu'aux négriers que l'on croit entendre vanter leur marchandise aux planteurs assemblés.


À l'évidence, même les mots les plus usés gardent leur pouvoir, puisque des esseulés vont prendre à la lettre ces épithètes démonétisées, et croire que leur désert affectif va se muer en oasis. Ces quelques lignes ne promettent-elles pas implicitement la fin du silence maussade, réprobateur, qui vous accueille le soir, au logis ? Ne sont-elles pas le gage de la convergence de deux esprits, de deux vouloirs, et plus précieuse que tout, la promesse … d'une chaleur animale, entre vos murs ? Sera levé le maléfice qui vous reléguait dans les marges, où l'on n'est plus vu de quiconque. Vous allez rejoindre la foule des couples dont le bonheur ne paraît jamais plus insolent qu'en voyage, en vacances, dans la liesse populaire.



Vient l'épreuve de vérité. Et que de déconvenues lors de cet examen de passage qu'est le premier rendez-vous ! Chacun, alors, de « mettre au point » sur l'Autre, de le scruter, d'augurer de son apparence ce qu'elle recouvre. Cependant que, sous les propos aimables, convenus, s'ébauchent deux monologues intérieurs : - « Je le croyais plus mince, plus drôle… De manières plus délicates. Et quelle conversation ennuyeuse ! … C'est un de ces hommes falots sur lesquels on ne saurait s'appuyer… Quant à faire de lui le père de mes enfants !… - Je l'imaginais plus jeune, plus avenante… Que de rides déjà… Et ce teint !… Celui d'une aigrie… Sa voix dénonce la frivolité, la sécheresse de cœur… Quelle robe de mauvais goût, encore, et ces colliers à l'avenant… »


Selon le degré de la souffrance qui les poussa à jeter une bouteille à la mer, certains se résigneront à faire contre mauvaise fortune bon cœur ; d'autres jugeront la solitude encore préférable à une présence sur laquelle échoueraient, se rebrousseraient toutes les vibrations charnelles, émotionnelles que vous pourriez émettre.


En de pareilles confrontations, l'amour se tient en retrait, dubitatif sur ses chances, ou d'emblée résolu à ne pas se fourvoyer en un tel couple. On assure qu'il peut naître d'un mariage dit de raison ; reste que, se plaisant à sceller des rencontres fortuites, parfois improbables, il prise peu la préméditation.


Or ici, on a placé – qu'on le nomme appeau, trébuchet ou chausse-trape –, un piège pour le capturer. Ce qui est méconnaître sa nature et son mode d'essaimage.


« Et plus, si affinités », mentionnent maintes annonces, comme pour l'allécher. Sans doute, mais combien d'êtres qu'a réunis un tête-à-tête délibéré, vont entrer en consonance non seulement par leur peau, ce qui advient parfois, mais par toute leur personne ; des harmoniques n'en finissant pas d'éclore dans les cœurs, les esprits, les chairs en présence ; dans tout ce en quoi l'amour puise ou non sa force et sa durée ?



Faut-il sourire de ce qui a des relents de subterfuge propre à forcer la main au destin ? Ce serait mésestimer la douleur, latente ou aiguë, voire la détresse que traduisent, sous leur laconisme, ces appels à l'adresse de qui vous permettra d'exister dans la pensée, le cœur d'un Autre. Lequel vous masquerait le temps qui passe et dégrade ; mettrait fin à une solitude qui vous érode au-dedans, et gauchit, altère ce qui réjouit les couples unis, alors que vous vous sentez exclu et de la fête et de la simple flânerie. Qui réintroduirait dans votre vie cet état nourricier qu'est l'intimité ; cette qualité oubliée depuis combien de lustres : la Saveur !



Je n'ai pas à suggérer à l'homme ce qui, le mieux, séduirait une lectrice en mal d'âme-sœur ; mais femme, et désireuse qu'on flatte ce que j'aurais « de plus profond en moi – ma peau », le reste en découlant, je ne manquerais pas de glisser en mon message cette précision : « Souhaite rencontre homme […] aux belles mains, aux mains de potier. »


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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Que tu existes, toi que j'ai attendu longuement, désespérément parfois, comme une consolation passée, future, et que tu te ressembles, voilà qui me ferme les yeux d'incrédulité, de gratitude envers le sort.


Tu représentes ce qui ne pouvait arriver et qui néanmoins est survenu, contre toute vraisemblance. Et l'on ne peut que se taire devant l'inconcevable ; que renfermer en soi l'effroi d'une possible dépossession, si les dieux revenaient de leur distraction.


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L'amoureux


« Mon amour… » Ces mots démonétisés que l'on eut mille fois sous les yeux, quelle déchirante détresse nous vient à les prononcer, quand c'est avec la sensation de les inventer à l'usage d'une seule ; d'y recourir pour la première fois au monde – et bien sûr de notre vie… Quelle affirmation – quelle preuve – de notre existence !… « J'aime, donc je suis » : c'est cela même, et jamais le donc n'introduisit conséquence de façon aussi péremptoire.


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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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1er avril



LES AMIES



III


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Je suis fort loin, Madame, de partager les vues du narrateur de La Recherche sur Gomorrhe. Je les tiens même pour artificieuses – celui qui les exprime, et qui « s'avance masqué », étant mal venu de flétrir un prétendu « vice » non moins… honorable que ses mœurs dont l'évocation qu'il en fait voudrait donner le change au lecteur.


Vous rappelez la fascination que des peintres, des poètes, eurent pour Lesbos. Je ne saurais vous dire quels mobiles, autres qu'esthétiques (quoi de plus séduisant que deux femmes dans leurs ajustements charnels ?) les poussèrent à célébrer les « Amies ». Pensaient-ils – j'allais dire : en doublant la mise ! – mieux approcher le mythique « continent noir » ? Y avait-il, chez eux, bravade, gageure, puisque les amours saphiques récusent, excluent l'homme, cet être grossier, d'une pièce, qui, ayant renié ou enfoui son enfance, méconnaît ou dédaigne vos aspirations, ses mains froissant votre peau, quand elle n'aspire qu'à être lustrée ?


Nous écarterons, voulez-vous, Verlaine. Qui a lu son recueil Femmes sait que, faune, il peut se complaire dans le graveleux, voire le scatologique. J'imagine que ce poète, qui prône l'impair, a vu là motif à délectation morose.


Baudelaire est d'une autre race, d'une autre envergure. Nul doute que, hanté par le gouffre inhérent à la créature humaine par essence déchue, et d'abord à la femme – à la fois satanique, « abominable », et divine – , il n'ait vu, dans les accouplements féminins, deux précipices « en abyme » sur lesquels se pencher, vertige exacerbé par la recrudescence de l'insondable.


Or, lui vous absout : « Qui, des Dieux, osera, Lesbos, être ton juge […] ? » ; « Votre religion comme une autre est auguste […] ». Et de lamenter « la mâle Sapho » qui trahissant « le rite et le culte inventé », s'éprit du jeune Phaon et se tua devant son dédain.


Si le poète des Fleurs de Mal voit, en vous, des « femmes damnées », c'est que, leur dit-il avec véhémence : « Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, / Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs ». Car, ajoute-t-il, « L'âpre stérilité de votre jouissance / Altère votre soif et roidit votre peau […] ». Aussi le poème s'achève-t-il par cette adjuration : « Et fuyez l'infini que vous portez en vous ! » (Ce qui vous fera à bon droit sourire, si vous pensez aux frustrations répétées que les hommes farauds infligent à leur compagne !)


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Je vois mieux en revanche, ce qui conduit l'artiste, s'il a « le goût du monde féminin », à peindre deux femmes enlacées : leurs contours forment un tel écheveau ! À démêler, à dévider avec discernement, comme on dessinerait l'engendrement des courbes d'un erg – acérées mais qu'une lumière rasante de couchant sur le sable uni fait paraître suaves.


Plus luxuriante est la beauté redoublée, perçue dans une confusion provisoire ; la disjonction des « amies » la faisant mieux encore paraître en sa surabondance.


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Nous savons, depuis les commencements de la peinture, le pouvoir de maintes Vénus étendues, esseulées, en un décor, un intérieur, de convention. Mais faire reposer côte à côte deux d'entre elles, c'est figurer une véritable Vénus au miroir ; c'est donner au paysage féminin du premier plan, son arrière-pays ; c'est saturer le tableau de pure, d'intense féminité, comme on nous gaverait de mets exquis.


C'est donner le champ libre à la fluidité. Celle des contours, celle du courant au fil duquel semblent voguer les corps. Et l'on sent que ce flottage de navires lèges doit à l'absence de l'homme ; de celui qui, dans le couple, fait couler le navire trop lesté, ou qui le pousse à la côte, où il s'échoue ; alors que ces deux esquifs aux lignes harmonieuses semblent pouvoir remonter indéfiniment le fil des chevelures. D'aucunes verraient, dans ce couple, un feu se propageant en sous-bois. Mais c'est bien là une navigation d'ondines, de conserve, parmi des toisons de varech, et, chez Klimt, les constellations que « Midi le Juste » jonche sur les eaux.


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L'homme éconduit, et la Création s'en trouvant allégée, enluminée, la femme peut se vautrer à pleine face dans le réel en ne rencontrant que souple élément ou que chair tiède, élastique, comme la sienne. Et qu'il est grisant de vivre en un climat de similitude, de gémellité ; le visage, le corps de l'Autre, vous tenant lieu de psyché où se voir, se savourer … en perspective !


J'imagine que beaucoup d'entre nous, découvrant le tableau de Courbet éprouvent un étonnement qu'un sourd dépit nuance d'âpreté : « Quoi ? Sans l'homme, elles peuvent atteindre à… ce visage meurtri d'une jubilation qui transsude leurs paupières scellées, la bouche close sur l'inexprimable !... Jamais je n'ai vu, dans l'après, à l'une de mes maîtresses, un tel éclat de dorure sur chair ; un tel retirement d'enfant, repu de lait, qui sommeille. »


C'est ignorer, si l'on croit Otto Weininger, que « Tout le corps de la femme est une dépendance de son organe sexuel ». Que l'adaptation du corps masculin et du corps féminin n'est guère qu'extérieure, et circonscrite, la conjonction des muqueuses.


Apposées, enlacées, s'étreignant, se caressant, deux femmes, surtout si elles s'aiment, réjouissent d'emblée une large étendue de papilles – gustatives ! – semblables en leur sensibilité, leurs attentes, leurs réponses. Aussi tout peut-il se dérouler comme en état de lévitation, sans avoir à craindre, ainsi qu'avec l'homme, brusqueries, ruptures, foucades, qui vous désarçonnent. Deux vastes sensualités, d'un seul tenant, aux mêmes irisations, s'accordent, s'exaltent, culminent en l'un de ces orages qui appellent, quand reflue le dernier grondement, l'arche d'un arc-en-ciel.


Courbet connaissait-il « Femmes damnées » ? Son tableau intitulé Le Sommeil et dit aussi Les Deux Amies et Paresse et Luxure, s'inscrit en faux contre le poème. Ces deux femmes ont si bien « assouvi leur rage », que leur sommeil n'est qu'une modalité de la jouissance dont elles se sont gavées. Leurs chairs, à demi mêlées, sont un gisement d'abandon à corps perdus, de harassement bienheureux né d'une longue jubilation ; de pure béatitude enclose dans l'ove de leurs contours.


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Que se rassure néanmoins celui que le saphisme irrite et humilie : la plupart des femmes choisiront toujours la différence et ses surprises, source présumée de saveurs. La différence et, avec elle, l'antinomie, voire l'antagonisme, l'asservissement, la brutalité. Qu'il ne craigne, non : il a, tapi dans le ventre des plus nombreuses, un sournois mais sûr complice qui les persuade un jour que, par l'homme, passe la voie obligée de leur accomplissement.


Il reste que certains « mâles » auraient à apprendre de ces « amies » auxquelles vont leurs sarcasmes ou leur goguenardise. Et je tiens pour fort avisé ce duc de Morny dont Colette, dans Le pur et l'impur, nous rapporte le propos, alors qu'il prêtait sa maîtresse à une lesbienne : – « Je te confie la merveille incomplète. Sache la parfaire, et me la rendre ! »


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Les Murmures de l'amour


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L'amoureuse


Volontiers, en ton absence, je porte gourmette, bracelet et bague ; mais ce n'est que pour l'agrément de les retirer, posément, avec un rien de solennité, comme on renoncerait aux insignes de son grade, un peu avant que tu ne reviennes. Et c'est l'âme, en cela, plus encore que le corps, qui se dépouille de l'inutile, se défait de ses entraves ; l'âme qui s'apprête à paraître nue devant son… créateur.


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L'amoureux


Je te dédie ce vent mol et ferme et tiède, un rien enivrant, et la rumeur de son voyage. Il est ici mon seul luxe et, au vrai, tout ce que je possède. Donne-lui le fil de ta chevelure afin qu'il se soutienne un instant, ainsi que fait la cime de la vague. Divise sa rudesse, quand il bleuit les arêtes de la maison.


Pénétré de lumière, qu'il t'irait bien, en cet après-midi ! Je te prendrais par la main et t'emmènerais par les trèfles.



François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.


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