* * * * * Textes divers, dont une chronique "En marge du site Mireille Sorgue".

Bienvenue...

sur le blog de François Solesmes,
écrivain de l'arbre, de l'océan, de la femme, de l'amour...,
dédicataire de L'Amant de Mireille Sorgue.


Le 1er et le 15 de chaque mois, sont mis en ligne des textes inédits de François Solesmes.

Ont parfois été intégrées (en bleu foncé), des citations méritant, selon lui, d'être proposées à ses lecteurs.


La rubrique "En marge du site Mirelle Sorgue" débute en juin 2009 , pour se terminer en juin 2010 [ en mauve]. Deux chapitres ont été ajoutés ultérieurement, dont un le 1er octobre 2012. A chercher, dans les archives du blog, en mai 2010 (1er juin 2010), à la fin de la "Chronique en marge du site de Mireille Sorgue".
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BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE

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LA FEMME
Les Hanches étroites (Gallimard)
La Nonpareille (Phébus)
Fastes intimes (Phébus)
L'Inaugurale (Encre Marine)
L'Étrangère (Encre Marine)
Une fille passe ( Encre Marine)
Prisme du féminin ( Encre Marine)
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L'AMANTE
L'Amante (Albin Michel)
Eloge de la caresse (Phébus)

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L'AMOUR
Les Murmures de l'amour (Encre Marine)
L'Amour le désamour (Encre Marine)

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L'OCEAN
Ode à l'Océan (Encre Marine)
Océaniques (Encre Marine)
Marées (Encre Marine)
L'île même (Encre Marine)
"Encore! encore la mer " (Encre Marine)

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L'ARBRE
Eloge de l'arbre (Encre Marine)

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CRITIQUE
Georges de la Tour (Clairefontaine)
Sur la Sainte Victoire [Cézanne] (Centre d'Art, Rousset-sur-Arc)

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EDITION
Mireille Sorgue, Lettres à l'Amant, 2 volumes parus (Albin Michel)
Mireille Sorgue, L'Amant (Albin Michel) [Etablissement du texte et annotations]
François Mauriac, Mozart et autres écrits sur la musique (Encre Marine) [ Textes réunis, annotés et préfacés]
En marge de la mer [ Texte accompagné de trois eaux-fortes originales de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Galets[ Texte accompagné des trois aquatintes de Stéphane Quoniam ] Éditions "à distance".
Orages [ Texte accompagné d'aquatintes de Stéphane Quoniam] Editions "à distance".

Textes publiés dans ce blog / Table analytique


Chroniques
Mireille Sorgue
15/03/2009; 15/06/2009-1er/06/2010
L'écriture au féminin 1er/03-15/12/2012
Albertine (Proust) 15/01-15/02/2011
Les "Amies" 1er/03-1er/04/2011
Anna de Noailles 1er / 11 / 2017 - 1er / 01/2018
Arbres 1er/06-15/08/2010
L'Arbre en ses saisons 2015
L'arbre fluvial /01-1er/02/2013
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 15/10 - 15/11/2015
Mireille Balin 15/11/10-1er/01/2011
Rivages 15/02-15/04/2013
Senteurs 15/09/2011; 15/01-15/02/2012
Vagues 1er/10/2011-1er/01/2012
"Vue sur la mer" été 2013; été 2014; été 2015; été 2016
Aux mânes de Paul Valéry 11 et 12 2013
Correspondance
Comtesse de Sabran – Chevalier de Boufflers 15/01/14-15/02/14
Rendez-nous la mer 15/03 - 1/06/2014
Séraphine de Senlis 2016

Textes divers
Flore

Conifères 15/06/2014
Le champ de tournesols 15/07/2010
La figue 15/09/2010
Le Chêne de Flagey 1er/03/2014
Le chèvrefeuille 15/06/2016
Marée haute (la forêt) 1er/08/2010
Plantes des dunes 15/08/2010 et 1er/11/2010
Racines 1er/06/2016
Sur une odeur 1er/03/2009
Une rose d'automne 15/12/2015-15/01/2016
Autour de la mer
Galets 1er/07/2010
Notes sur la mer 15/05/2009
Le filet 15/08/2010
Sirènes 15/09/2018
Autour de la littérature
Sur une biographie (Malraux-Todd) 1er/05/2009
En marge de L'Inaugurale 1er/01/2009
Sur L'Étrangère 15/06/2010
De l'élégance en édition 15/06/2009
En écoutant André Breton 15/01/2009
Lettre à un amuseur public 1er/02/2009
Comment souhaiteriez-vous être lu? 1er/06/2009
Lettre ouverte à une journaliste 1er/09/2011
Maigre immortalité 10 et 11 / 2014
Lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo 2015
La Femme selon Jules Michelet 2016
La Mer selon Jules Michelet 2016
Gratitude à Paul Eluard 1/05/2016

Autres textes
L'ambre gris 15/10/2010
Ce qui ne se dit pas 15/06/2010
La blessure 1er/12/2015
La lapidation 1er/09/2010
Où voudriez-vous vivre? 1er/04/2009
Pour un éloge du silence 1er/10/2010
Sur le chocolat 15/04/2009
Annonces matrimoniales 15/04/2011
Tempête 15/02/2009
Le rossignol 1er et 15/05/2011
Nouveaux Murmures mai et juin 2013
Variations sur Maillol 15/01/15
Sexes et Genre 02/15 et 01/03/15
Correspondances


OEUVRES INEDITES
Corps féminin qui tant est tendre 1er janvier - 1er septembre 2018
Provence profonde 15/10/2016 - 15/10/2017
Sirènes (pièce en 5 actes) 1er octobre - 1er décembre 2018


vendredi

1er mars 2013 RIVAGES


 
RIVAGES (2)
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      L'adolescence est volontiers présomptueuse. Ayant tard découvert l'Océan (majuscule obligée), je projetai d'en suivre à pied les côtes françaises. À la suture mouvante des deux éléments. Carnet en mains. L'ouvrage, dont je possédais un tome, Le Littoral de la France[1], n'était que documentaire. Je rapporterais, moi, de ma pérégrination, une moisson d'images des multiples épousailles, affrontements, délaissements, des deux protagonistes. Les côtes méditerranéennes viendraient en second : elles étaient d'une mer captive, sorte de Caspienne démesurée. Déjà âprement tenues, je les pressentais en outre trop pittoresques pour que le regard ne fût, à chaque pas, distrait de la seule étendue digne d'intérêt. D'instinct, la mare nostrum des Anciens me semblait relever de la châsse ouvragée propre à faire valoir, par ses couleurs tapageuses, le trésor de saphirs, de turquoises, qu'elle enfermait.
*
    L'entreprise était déraisonnable : il eût fallu quitter le rivage pour contourner maints édifices portuaires, traverser nombre d'embouchures de fleuves et de rias ; mais surtout la langue de la rencontre, du heurt, de la conciliation, n'est pas extensible à l'infini. L'Océan ne ressasse que pour les inattentifs ; gouverné par les astres, il est, dans ses évolutions, la variabilité même en fait de nuances, de voix, de façons. Aussi met-il vite le contemplateur au supplice, dès lors qu'on n'entend pas rédiger un guide touristique, mais suggérer, par l'image littéraire, ce que la photographie même échoue à rendre : les innombrables modalités du commerce qu'entretiennent, depuis le partage des terres et des eaux, les deux antagonistes. Il y faudrait une langue aux ressources inépuisables, maniée avec la vivacité, l'imprévisibilité du flot.
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    Je n'ai pu m'attarder sur les côtes du Nord de la France, là où l'estran est si ample et uni, que l'afflux, le reflux, s'y font en bon ordre, selon de larges degrés de rizière étagée. Moirée de beige, ourlée d'ivoire, la vague les nappe avec circonspection, comme décontenancée par l'absence d'obstacle. S'ensuit un jeu d'esquives, de regards coulés, qui tient de la parade nuptiale. S'ensuivent des accouplements où le flot se déconcerte à ne rencontrer que passivité, son énergie se dissipant en éventails et passementerie.
    Longtemps, l'imbrication des chenaux, bancs de sable et de vase, rides aux zigzags parallèles, en font un paysage terraqué en quête de mise en place. Laquelle lui vient avec la basse mer qui ouvre au cavalier une majestueuse allée chamois où galoper indéfiniment vers le point de convergence des linéaments du réel – de quelle puissance d'attraction !
*
    La vague s'essoufflait à ne rencontrer qu'une côte hirsute de ses dunes d'argousiers et d'oyats ennoyés de sable. C'est expirante qu'elle achevait sa course à l'approche d'un arrière-pays aux formations fuyantes, tout désordre et dérobade. En baie de Somme, l'horizon marin dilue si bien la frontière entre terre et ciel que le paysage est émulsion de ciel, de sable et d'eau, appliquée à grands traits au couteau de peintre.
    Le pays de Caux a plus de cohésion et de maintien. Un haut mur d'enceinte le borde. Un mur orbe, de calcaire strié à l'horizontale par des lits de silex noirs, et l'on pense aux empilements de draps écrus des vieilles armoires de campagne.
    Entaillée – une tranche de flanc ou de gâteau de riz – , la terre brave l'étendue affluente avec une résolution de dernier carré qui n'a plus rien à perdre. La terre ? Ou un front de béliers tempe à tempe et mufle bas ?
    Irrégulière mais continue, une façade où s'étire de proche en proche un pâle sourire : « Nous sommes l'aplomb et la constance, face à de perpétuels revirements. » C'est sous-estimer la détermination de l'assaillant : « Ébranler, saper, démanteler ce qu'on ne peut abattre d'un revers de vague. Aidé des eaux de pluie qui fissurent la roche, attaquer le plateau crayeux, d'une mâchoire pourvue d'innombrables incisives, même ébréchées … »
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* 
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    Une vie ne suffirait à rapporter la profusion de façons qu'ont l'océan et les côtes bretonnes de s'entre-mordre. Tendre et friable, la craie se laisse débiter par pans. Le granite et le grès sont roches coriaces que les vagues doivent ronger, déchiqueter, mais qui dilacèrent l'adversaire. La Bretagne est une tête d'alligator, gueule ouverte sur le large ; ses abords abondent en  sauriens dont percent les échines épineuses d'iguanes. La Bretagne montre les crocs ; elle éperonne de ses harpons les flancs de l'ennemi. Par ses fissures, tranchées, ravins et brèches, elle suscite les diversions, éparpille les assauts, rompt, d'un brisant, les reins de la vague. Elle s'est entourée d'un champ de mines à en juger par les explosions d'écume sur les apophyses rocheuses qui jonchent les alentours. Et le spectacle est celui d'une ville en ruines où l'on se bat au corps à corps.
   Il n'est de manœuvres auxquelles l'assaillant ne recourt. Longtemps, par ailerons de cétacé, par revers de nageoire caudale, on le voit longer, palper, circonscrire l'adversaire ; insérer un ciseau de carrier dans un plan de clivage – et la roche est couturée comme peau de pachyderme.
    Ne rien laisser paraître de son dessein. Avec le concours du soleil, se faire miroir aux alouettes ; offrir le spectacle d'une palpitation innombrable affectée d'un léger roulis ; prodiguer les accolades ascendantes du lévrier qui fait fête à son maître retrouvé.
    Et cependant, sous le tégument scintillant, amasser des réserves d'êtres acéphales, épaule contre épaule, et comme fondus en un seul corps. Puis, quand les forces sont en nombre, donner l'assaut.
    Ce qui est d'abord mener la danse – celle des sept Voiles ! De l'onde, jaillissent des bras, des mains diaphanes aux souples ongles ; et il n'importe que la prise soit chaque fois manquée : inlassable est la reprise.
    Le mot de fougue est dans les airs, avec celui d'exubérance. L'étendue liquide abonde en tremplins et catapultes immergés. Des fougasses explosent en feu de Bengale, au pied des parois ; des grottes s'y révèlent par l'air d'un coup chassé. Après les bras, les mains, ce sont encolures et crinières qui se hissent, comme on se hausserait jusqu'à un appui de fenêtre. Qui se hissent et s'affaissent parmi les abois goguenards des mouettes.
Et toujours, toujours, il y a ces gestes de rétiaire jetant son filet sur l'adversaire.
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    Ici, se rencontrent et se conjuguent, sous le signe de la brusquerie, les mille formes de heurts, encerclements, empoignades, agrippements. L'opiniâtreté du harcèlement, la monotonie de la virulence, étiolant nos sens et d'abord le toucher.
    Ici, l'abrasion est insensible et les positions semblent à jamais arrêtées : ces chicots, ces îles et îlots frangés d'une écume de bave où l'on croit lire le renoncement de l'impuissance, ne sont-ils pas tels de toute éternité ? L'homme d'âge en juge ainsi. Que n'a-t-il d'yeux pour ce croissant de sable entre deux redents, où se lit la puissance de nivellement de l'horizontale quand le temps lui est prodigué sans limite ? Notre paume s'écorche à distance sur les éperons rocheux ; elle se polit en pensée à la plage au sourd velouté, plus unie que mer au repos. Un croissant, oui : celui d'une faucille qui trancherait ras le gerbe des eaux – laquelle se dispose alors en demi-cercles concentriques sur l'aire de battage.
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    Je devais retrouver la roche en bout de Pyrénées atlantiques. Les falaises du pays de Caux, raidies, opposaient à l'adversaire une fin de non-recevoir hautaine et sans réplique. Elles attendaient l'assaut de pied ferme quoi qu'il leur en coûtât.
    En côte basque, les empilements de schistes feuilletés, bousculés, basculées vers la mer semblent faire leur reddition. Le pendage des strates n'a de cohérence ; le chevauchement y est de règle, le glissement menace. À l'obliquité des dalles rocheuses répond, inverse, celle du front de mer étageant par degrés ses nappes rétractiles. À l'ordinaire, la terre est la terre, le flot est le flot, et leurs engagements se déroulent sur un socle inébranlable. Ici, flotte un porte-à-faux qui s'ajoute à l'oscillation du rivage.
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Les Murmures de l'amour       
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L'amoureuse
Je ne suis certes pas de ces femmes qui n'ont aucune curiosité pour les commencements de l'être aimé. Avec quelle tendresse, je décèle en toi des restes de l'enfant neuf et confiant, qui n'avait pas encore rencontré l'offense, la cruauté, l'humiliation…
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L'amoureux
Les visages que j'ai aimés furent autant d'approches, comme le photographe met au point l'image. C'est avec toi que j'eus un tel sentiment de coïncidence, qu'il y entre de l'âpreté.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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[1] Cet ouvrage en six volumes par Valentine Vattier d'Ambroyse, officier de l'Instruction publique, « deux fois couronné par l'Académie Française », dédié « À la France / À mon Père / À nos jeunes marins et aux Amis de la France », orné de multiples gravures, publié de 1886 à 1889, se borne « à la description pittoresque, historique, utilitaire de nos rivages et de nos villes maritimes ». « Une tâche colossale » selon l'auteur – dont la mer est absente. À de rares exceptions près comme en l'évocation du Mont Saint-Michel.

jeudi

15 février 2013 RIVAGES (1)


RIVAGES
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1
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Des écrivains ont évoqué leur première rencontre avec la mer, et le saisissement éprouvé passe dans leur récit. Elle ne devrait pas se faire d'une installation portuaire, comme il en fut pour moi, ni d'une plage peuplée. Je n'imagine meilleur rivage pour l'aborder et en recevoir le sacre, que le rebord d'une steppe, d'une pénéplaine, qu'on eût traversée, de préférence à pied, et voici que le chemin s'interrompt, comme par un séisme. On avancerait jusqu'à l'extrême limite, et le spectacle découvert vous écarquillerait les yeux, disperserait vos pensées ainsi qu'à un frappement de mains, s'égaille une troupe d'oiseaux posés au sol.
Devant vous, l'assise terrestre s'est effondrée, et vous avez le haut-le-corps que provoque une marche manquante dans l'escalier qu'on descendait distraitement. Il y a rupture dans le visible, solution de continuité. Au-delà, s'élève un versant incliné que couronne une cime, non montueuse mais – rectiligne et courbe à la fois –, une épure de cime. Et tout le versant en procède, tant la fécondité de cette horizontale semble inépuisable, à cela près que sa descendance forligne de plus en plus à mesure qu'elle s'approche de la côte.
 *
Un versant. Rocheux ? Il doit s'agir de marnes vertes, bleues, que mille et mille charrues invisibles, parallèles, s'ouvrent longitudinalement ; et leur versoir reluit au soleil, ou est-ce l'argile basculée ? Un versant. À gravir, et quelle vue inconcevable doit s'offrir à qui parvient au sommet !
Dos à la terre, nous voici au pied du mur. Mais comment escalader une paroi dont les strates ne cessent de se détacher ? On la dirait de granite, mais la craie y est trop présente pour la rattacher à un massif ancien. On n'y voit de prise sûre, de rehaut qui ne se révèle friable. Au reste, le séisme qui fit s'affaisser la terre, se poursuit encore : ces ondulations l'attestent, dont l'épicentre doit se situer derrière l'horizon. Stable est le sol sous nos pieds, mais nous voici en présence d'un empire soumis au désordre ordonné, à la mobilité, à la vicissitude. Au demeurant, le champ des contraires : vont de pair fugacité et permanence, pesanteur massive et volatilité d'écume, résolution et multiplication d'actes gratuits et de diversions. Et comment mettre un nom sur cette étendue ? Une forme de taïga ? Une canopée ? Un openfield ?
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Et d'abord, est-ce le vide ou le plein qui l'emporte ? On n'y trouve trace de ce qui  –maisons, édifices, arbres, monts ou collines – encombre l'horizon des hommes. Pourtant, ce bassin déborde d'un flot par sinueuses guirlandes qui se subliment au contact de la plage. Et l'espace n'est pas moins comble de l'immatérielle forêt vierge qui l'occupe, toute chuintante de sèves brutes et du feuillage que traverse en oblique le vent.
Car il y a le vent qui, à peine la mer vous a-t-elle aperçu, vous a désigné de toutes parts ; à fait de vous une torche aux volettements non de flammes, mais d'étoffe et de chevelure. Façon de vous signifier que, dans ce théâtre de la vacuité et du plénier, du dépouillement et de la surabondance, du vacant et de l'accaparé, vous représentez le corps étranger.
Vous vous croyez, vous vous dites accrédité ? Vous êtes face à une populace innombrable qui devance toute parole de son tumulte mat, ponctué de trombes de syllabes liquides.
À la tempête, les hurlements, les stridulations. D'une mer calme, émane, droite, continue, une rumeur telle, amplifiée, que celle d'une conque que l'on porte à l'oreille. À peine gréseuse – pour l'égrisage de la coupole du ciel ? Suffisante pour vous condamner à l'aphasie.
Et si l'on feint, jusque dans le reflux, d'accourir vers vous, n'est-ce pas plutôt pour vous délivrer, à lèvres molles, une fin de non-recevoir ? 
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*
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Comment, néanmoins, détourner les yeux d'un panorama à ce degré protéiforme, où le changement à vue est la règle ? Qui pullule de nageoires, de dos de cétacés dévalant la pente ; de congères qu'une théorie de chasse-neige repoussent, parmi un étincellement de clins d'œil, une fragmentation de dépouilles d'éclairs…
Comment dès lors en revenir à l'inertie terrestre qui vous fait un regard « habitué ». Vaste, démesurée, est la contrée que j'ai parcourue avant d'aborder l'océan. Plus vaste encore de sa monotonie, de son apathie, je la jugerais, me retournant, illimitée. Mais ce dont je m'avise, incrédule, toute pensée offusquée, c'est que voici proprement l'infini. Non tel que je l'appréhende à la vue du ciel étoilé, mais affluant, déferlant par ondes successives. Orthogonal, transversal, ascensionnel par la rumeur marine, l'infini prenant corps, vigueur, vivacité.
Ma vie en est gauchie. Mes bras ont des velléités d'éploiement, comme ailes d'albatros se disposant à l'essor. Mes jambes gravissent en pensée l'esplanade en dépit des éboulis ; j'ai des côtes expansibles… Et seul – on est toujours seul et nu devant la mer qui prend vos mesures –, me revient la question primordiale : – « Que peut un homme ? »
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Je suis de ceux qui, se connaissant, se jugent trop légers et s'en consolent : je ne serai jamais que l'un de ses terriens qui prisent sur les plages la vue des grands nénuphars d'écume. Mais je conçois que d'autres, qui ont vocation à franchir les frontières, se voient, le torse en guise de proue, fendre l'assistance selon le droit fil de cet infini avec lequel une fibre en eux vient d'entrer en consonance. Et sans doute seront-ils sous le joug permanent de l'horizon – cime inviolée, cime inviolable ; mais se sentir à la fois au cœur d'une cible à plat, ruisselante de nouveauté, et sur le chemin de ronde d'un haut donjon de ciel, l'océan pour douves ! …
Ceux qui vivent en un pays hérissé de montagnes, ou que cernent les ergs et les regs, ont-ils le sentiment de vivre qui, en un fort, une citadelle dépourvus de la moindre meurtrière, et qui, bâillonnés par le désert ?
Une frontière maritime est baie grande ouverte sur le large. L'enceinte s'interrompt et chacun peut avoir vue sur le libre dehors. Nul obstacle ne bride les regards – qui s'évasent à loisir. Il n'est besoin de se faire astronome, astronaute, pour hanter l'infini. Et l'alpiniste qui vient de conquérir un sommet nous dirait qu'il devient le centre d'un cercle d'illimité ; mais l'immense contrée qu'embrasse son regard est stable et muette, quand, avec l'océan, c'est l'infini en acte quasi tangible, qui vient à vous, à votre seuil même ; qui se fait insinuant ou impérieux. Un infini de chemins ouverts dont une aiguille aimantée démêle l'écheveau. Un infini – l'horizon le suggère – qui se boucle sur soi et vous propage indéfiniment à la ronde. (Et Pascal aurait bien dû lui faire une place, quand il opposait l'extrême petitesse à l'extrême grandeur : tout pêcheur, tout navigateur, l'entendrait.)
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Les Murmures de l'amour       
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L'amoureuse
Ces œuvres musicales qui te contiennent, je rougis comme devant une question indiscrète, quand on me demande si je les aime.
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L'amoureux
Quand nous nous tenons face à face, les bras tendus, une harpe s'esquisse entre nous, que j'entends préluder.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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1er février 2013 L'ARBRE FLUVIAL (III)



L'ARBRE FLUVIAL   (III)
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Douces à nos papilles – la mansuétude même –, sont les eaux courantes. Mais l'âpreté corrosive à nos lèvres, à la bouche, du flot marin ! On a rendu brûlante ce qui dissolvait notre soif. On a donné à celle-ci son plus sûr aliment qui l'exacerbe jusqu'au tourment : quelqu'un, en nous, est captif d'un épiderme écailleux, pulvérulent ; d'une peau en quête de ce qui lui rendrait sa souple fraîcheur, et lui permettrait de donner à nouveau sur le monde.
Et sans doute faut-il célébrer le sel de la terre, celui du désir – à rejoindre en l'échancrure charnelle ; mais la rudesse quasi farouche, mais l'amertume des eaux marines ! Nulle bienveillance n'est à attendre d'elles qui publient à la ronde leur hostilité ; qui essaiment, de leur rumeur, l'avidité.
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Qu'ai-je donc si longuement demandé au spectacle de l'océan – et d'un océan privé du pittoresque que lui fournissent les côtes accores et tous accidents du littoral ? La vue de l'infini bouclé sur soi ? Le déploiement, les voltes perpétuelles d'une puissance nue, gigantesque, inlassable ? (Et le souffle de dilater sa cage, et l'âme de gagner en résolution.)
J'ai aimé que l'océan rature toute scorie terrestre et m'offre une page de ruines à déchiffrer. (Ce que je ne sus.) J'ai aimé que le retrouvant au matin, il soit l'inattendu même ; que le quittant au soir, je sente longtemps peser sur ma nuque son regard ironique d'avoir eu le dernier mot, d'avoir déjoué mes efforts pour le dire. (« Mais demain, je saurai ! »)
Autant de raisons aussi vaines que celles qui voudraient justifier qu'un être se jette vers un autre, « parce que c'était lui ».
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Il serait outrecuidant d'entreprendre, après Valéry, les « Louanges de l'eau ». Je dirai seulement quelles images je garde de l'eau simple, fade à qui n'a pas soif, et si commune en nos climats que nous avons cessé de la voir.
Goutte, elle est ce qui souligne une herbe, un rameau, d'un grènetis limpide ; ce qui fait pétiller le chaume au soleil de dix heures , ce qui constelle la voûte des grottes souterraines de perles d'opale.
Agrégée à ses pareilles, douée de mobilité, la voici veine d'agate parmi le minéral, tantôt s'y insinuant, tantôt damasquinant une paroi granitique.
Ruisseau ! Et déjà – leur babil le dit –, les eaux dégourdies, aux torsions d'anguilles, entendent échapper aux obstacles, et vivre leur vie. Sur une terre sans âge, l'irruption de la nouveauté ! Faisant pièce à son inertie, la prestesse gracile. « Statiques, l'herbe, les cailloux. On nous a faites fureteuses et bien habile serait l'enfant qui nous retiendrait entre ses doigts. »
*
Ce que l'enfant ne peut, l'homme s'y emploie. Comme les bêtes libres, les eaux courantes sont pour lui chose à capturer, à asservir. Ce qui vous vaut les lacs de retenue où ciel et onde se fixent jusqu'à l'hypnose ; le flot tronçonné des écluses ; les bouquets d'herbe de la pampa des places publiques, les « bassins de Neptune » où décanter un regard gavé d'ors – et toutes circonstances où l'eau concourt aux échanges et à l'industrie.
À l'agrément. Mais quel Maître des Eaux égalerait le spectacle d'un fleuve perdant la tête et devenant, sur une falaise, névé vertical, haute tenture de vigogne – ô chutes du Zambèze, édifice de tonnerre, d'éclairs, de déluges et d'arcs-en-ciel intriqués !
*
Il faudrait n'avoir jamais, pour l'eau, que le regard du paysan du Sahel devant la tresse liquide que la noria arrache à la terre. Je sais du moins l'allégresse des airs autour d'une fontaine de Provence ; la trouée de fraîcheur que fait un filet d'eau dans le mat clapotis des platanes. Le soleil, grand dinandier devant l'Éternel, peut bien buriner le paysage ; en faire un tableau sans repentirs. Ténu, obstiné, un filigrane de nuit souterraine le rend à l'humain.
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L'Océan afflue, se retire, mais, instant ou à distance, il ne nous fait faux bond. Comment, à le retrouver jour après jour, ne pas se croire pérenne ? Si j'ai peu hanté les eaux courantes, n'est-ce pas parce qu'elles rendent manifeste l'écoulement d'un temps qui ne nous épargne, parce qu'une oreille fine discerne ces mots dans leur bruissement : « Et toi aussi, tu es passant… » ?
Le garçon à la rivière de plaine ne les percevait. L'âge lui apprit que, dès lors, il se tenait sur le dévers.
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Murmures
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L'amoureuse :
Trichant avec la solitude et le désir, j'avance de mon mieux dans un monde chaotique, retranchée, rassemblée derrière mon secret ; mais que je voie deux êtres se rejoindre – comme deux vagues s'épousent et se fondent – et la pointe d'un stylet trouve le point le plus vulnérable de l'être et s'y enfonce à m'en couper le souffle.
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L'amoureux
J'ai changé ? Oui, comme la sève brute, effervescente, du printemps devient, en se composant avec la lumière, la sève élaborée, riche de minéraux, qui va nourrir la plante.       
Comme la rivière un peu folle, turbulente, de l'amont devient un fleuve – ample par définition, assuré de sa route et de son but.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, édition Encre marine.
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mardi

15 janvier 2013 L'ARBRE FLUVIAL (II)



l'arbre fluvial  (II)
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L'Autize de mon enfance n'est qu'un mince affluent qu'on traverse à gué l'été. Je ne sus que plus tard qu'à un certain degré d'ampleur et de puissance, une rivière acquiert le statut de fleuve. Et je sus gré au Val de Loire de m'en fournir le modèle.
Le ruisseau, la rivière, se coulent en loutre dans le paysage. Devenue fleuve, la Loire, dans son cours inférieur, s'affranchit de ses rives ; elle s'étale, se subdivise en diverticules, baigne ou déserte ses îles – vaisseaux à l'ancre dont la charge de saules et de peupliers accuse l'éploiement horizontal des terres avoisinantes, ainsi d'une table encombrée qu'un ample mouvement de bras du potentat eût déblayée.
Ses rives verdoyantes repoussées au plus loin, le fleuve devient l'assise de visible. Dès la source, les eaux sont trains de brindilles, puis de bois flottés. Avec le fleuve de plaine, l'horizontale s'épanche, ouvre à plat l'album de la Création. La Terre est ronde ? Plane est l'aire sous nos yeux ; en équilibre, les plateaux du réel. Maints horizons par le monde sont fermés ? L'évasure de celui-ci laisse pressentir l'abaissement ultime.
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A-t-on célébré en l'estuaire l'un des plus beaux paysages ? Les eaux s'écartèrent devant Moïse. Ici, ce sont les terres qui sont rejetées jusqu'à n'être plus qu'un incertain ressaut d'ombre. Un « Place ! Place ! » implicite s'élève de l'étendue liquide. Le monde retrouve son aspect originel quand l'Esprit de Dieu flottait sur les eaux. Que soit raturé, comme scorie, tout vestige minéral, végétal, afin que seuls subsistent deux empires superposant leur vol plané, chacun d'eux « d'un seul tenant » ; celui d'en bas, en voie de doucissage, reflétant celui d'en haut. Trop embarrassée, enchevêtré de sablons, lambeaux d'alluvions, massifs bocagers, qui s'équivalent, cependant qu'elle brille de l'infinité des routes qui convergent vers elle.
Une rivière disjoint, entrebâille des volets. L'estuaire repousse tout grands les deux vantaux terrestres ; et le jour se vautre à pleine panse sur ce qui est esplanade liquide, glacis de quelle forteresse d'air, parvis de ce qu'un poète nomma « Temple du Temps ». Par l'estuaire, un ciel diluvien met son genou sur le globe et le terrasse mieux qu'il ne le fait par toute cime.
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Le spectateur néanmoins s'interroge : déversées des nues en Niagara, en langue de glacier, cette clarté, ou bien venue des confins terrestres ? Des labours, des forêts, n'émane d'éclat. Voici qu'avec l'estuaire, un mascaret de lumière remonte le fleuve, patinant de noblesse les châteaux riverains. Ah, il faut que « là-bas » soit une fournaise pour que son brasillement distende à ce point la vue !
Parce que l'évidemment est illimité, que l'immensité est sous-jacente au paysage et commence à nos pieds, nous saurions vous nommer, même sans ces incursions de mouettes, Foyer dont la radiance nappe le chenal des eaux !
Celui qui a vu l'Océan ne doute pas que, de l'astre liquide, procède la rayonnante lumière des embouchures – qui s'essore par notre face. N'a-t-il pas reconnu son éclat, propagé de l'aval jusqu'à l'amont, jusque dans les lueurs cordonnées du ruisseau ? Admirant qu'à contre-fil, de confluent en confluent, par branches charpentières, torses comme tronc de glycine, l'Océan vienne mettre sa griffe d'agate sur les replis les plus reculés du continent.
Pourtant, à regarder une carte, une autre image s'impose : ce réseau hydrographique qui s'enracine en un rivage marin, c'est l'empreinte fossile d'un grand arbre, fibres à nu, dont la sève descendante va connaître une radicale mutation.
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Douce, l'eau qui répond à la définition qu'apprend l'écolier. Incolore, inodore, sans saveur, elle accumule les manques, ce qui la range parmi les simples, voués à la discrétion, à l'humilité. De fait, sans relief, l'interstice ne la rebute ; sans saveur, elle ne colore nos lèvres, ne les tire de leur vacance, plus que la pluie ou le brouillard de l'aube.
Fade (ne faudrait-il pas faire l'éloge de la fadeur ?), elle est facile mais fuyante. Comme grevée, de naissance, d'une inquiétude essentielle, se déprendre semble son obsession. Libre, il n'est de ses mouvements qui ne soit réponse au signe qu'on lui fait de gagner l'assise où connaître enfin, avec la position d'équilibre, la fin de ses tribulations, à défaut de partager le sort des gouttes d'eau captives pour l'éternité de l'ambre jaune.
Les eaux étroites sont sous le règne du longitudinal et du continu. À moins que l'été ne tarisse les sources, ruisseaux et rivières enchaînent leurs flots, les amalgament, mus par un seul dessein.
Avec l'océan, le fleuve rencontre un domaine où le sens n'a plus cours. Les astres, la boussole, éclairent l'homme ; les eaux douces que leurs berges guidaient, se perdent en un dôme où toutes directions, convergent, s'entrecroisent et s'annulent.
D'une rive à l'autre, notre regard jetait une arche sur la coulée liquide. La voici résorbée dans l'immensurable, étourdie par le tournoiement de l'ailleurs.
Les eaux courantes allaient leur train selon un tracé qui n'autorisait guère les divagations. La cuve marine atteinte, les voilà basculées, assénées, dispersées, éparpillées en rideaux de dentelle ou en mitraille selon l'obstacle, et sans relâche inquiétées.
Elles étaient réputées douces : on les rend hargneuses, offensives, gréseuses à l'image du minéral qu'elles affrontent. On évoquait, devant leur surface, le dos de la lamproie. Leur sort le plus commun est l'horripilation, à vagues acérées. Ainsi passerait-on du galet au silex taillé, de la plaine sédimentaire à la nappe de charriage, porphyre et olivine mêlés.
Rivières et fleuves au naturel sont faisceaux de muscles lisses qui s'étirent bienheureusement comme jambes de jeune femme dans le lit. L'océan en fait des muscles striés, voués à la contraction, à la volte et au rebond, à l'accolade et à l'assaut, à la morsure, à la caresse.
Mais surtout, un autre temps les régit. Celui des eaux courantes paraît accordé à ce qui fait croître les arbres et périr les civilisations. Celui des rivages océaniques, cyclique, gouverné par les astres, tout à tour vous propulse et vous soutire, vous éperonne ou sonne la retraite. On vous vanne de côte en côte ; on vous lance à l'assaut des continents ; les détroits vous prennent à bras le corps ; les récifs vous catapultent et vous dilacèrent.
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Vous couliez avec des frôlement de brise longeant une paroi indéfinie – un clapotis pour ponctuation. Ce n'étaient, au long de votre cours en plaine qu'adieux se démaillant par les berges, susurrements d'eaux qu'on fronce et déplisse. Et vous voici en présence d'une clameur diffuse, faites d'assertions obstinément répétées ; d'un espace dense, mouvant, qui s'embrase de gris malgré le grand jour.
Vous fûtes une note, un pépiement, un arpège, un motif détimbré, et vous débouchez sur un chorus qui prendrait consistance, sans cesse mis à mal par des hourras tamisés, translucides. Ou, parfois, à fond de baie ou de golfe, dans le chatoiement d'air d'une pièce de satin qu'un mouvement de poignet ferait valoir à l'étal.
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Les Murmures de l'amour…
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L'amoureuse :
Si je t'écris longuement, ce n'est pas par un travers de bavarde, mais faute d'avoir trouvé le mot – unique – où tiendrait mon amour. Sens-tu, à me lire, mon désespoir d'être « muette » ?
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L'amoureux
Tu es continûment sur mon chemin, inévitable, et je dois te traverser pour passer outre. Mais tu te (re)présentes aussitôt à moi, intacte, avec la constante nouveauté des bêtes libres.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, , édition Encre marine.
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1er janvier 2013 L'ARBRE FLUVIAL (1)



L'arbre fluvial  (1)
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« Vous nous avez montré l'océan dans tous ses états. Les eaux courantes, semble-t-il, vous retiennent moins. »
Il est vrai. Sans doute pour avoir grandi dans une campagne calcaire, aux puits profonds. Mais le garçon qui n'avait encore vu la mer descendait parfois à la rivière, assuré de ne jamais la retrouver telle qu'en son souvenir.
C'est l'été. La plaine pantelle sous le soleil ; mais, gagné le fond de la vallée, la fraîcheur vous tonifie les joues, le front, creuse votre respiration. Des eaux ductiles comme pâte à berlingots verts coulent entre les pierres du lit avec une prestesse de loutre. D'où venues ?
Je n'avais encore vu la mutation d'une paroi de roche compacte en filon de roche fluide, cristalline – avatar saisissant dans les sources vauclusiennes quand, au bas d'une échancrure de plateau, fusent et bouillonnent des flots glacés, dans un hourvari scandé de cigales cisaillant les proches platanes.
Je n'avais vu les premiers pas d'une rivière, quand les graviers rendent le ruisseau « scrupuleux », selon le mot du Poète, et lui enseignent l'art de transiger. Et non plus de confluent, quand deux courants se rejoignent, sans se mêler d'abord, le plus puissant drossant l'autre à la rive, avant que de fondre leurs destins.
L'enfant n'avait, sous les yeux, qu'un tronçon de parcours : une courbe du lit qui allait s'effilant, bornait le regard. Simplement, cela passait. Il y avait, dans un monde perclus, entre des berges qui appartenaient à la terre, les figures mêlées de la jeunesse, de la vivacité, de la résolution.
Cela passait, inépuisable eût-on dit, et c'était l'insaisissable même : les doigts spontanément joints n'en pouvaient rien retenir ; la chaussée du moulin n'y parvenait davantage, que l'eau, aussi malléable que ductile, enjambait en se jouant.
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Au printemps, à l'automne, la rivière se conformait à l'image mentale que nous en avons : entre des rives où saules, osiers, ajoncs, foisonnent de sève, s'allonge une clairière laquée, vitrifiée, où le jour prend pied, où infusent, leur cime en bas, les arbres qui la bordent. L'effervescence végétale se disjoint et laisse place à l'arasement. Et cette perspective horizontale nous dispose à l'équilibre, à la sérénité. À la songerie ouverte, sans objet, que nous instillent le bruissement tombé du feuillage, le susurrement des berges auxquelles le flot balbutie un adieu, cependant que nous vient le désir de ne plus bouger, requis par les sensations processionnelles qu'on nous dispense à satiété. Car si tout semble frappé d'un charme, la rivière n'en coule pas moins – sous son épiderme.
Flâneuses en demi-saison, les eaux changeaient d'aspect selon l'heure, l'état du ciel, et les humeurs de sa brise d'escorte. Que brille le soleil, et s'amorce, sous vos yeux, une allée jonchée de grésil, de lambeaux de neige, ou d'efflorescences de saline ; un chemin constellé de pétales blancs – pour quelle procession du Saint-Sacrement ? Parfois, la rivière s'écoule sous une tunique de « croco », de cuir chagriné. Elle peut être glace dépolie, mais aussi miroir donnant, aux reflets du feuillage, une netteté d'image à la parfaite mise au point.
Il faut quelque imprudence pour se noyer quand des sablons effilés subdivisent le courant. Mais quand nulle aspérité du lit ne crève la surface des eaux ? Le jeune contemplateur qui ne savait encore nager pressentait que, sous ces dehors benoîts, cette apparente indifférence, on était aux aguets, prêt à vous étouffer.
Au moins, face à la crue, à la violence faite au courant, à l'air, savait-on qu'il fallait se tenir à distance.
Gonflées, les eaux nous rappellent leur fréquentation de la terre. À la suite de quelle rupture de barrage, celles que voici ont-elles coupé court par des labours ? Écailleuses ou crêtées, parfois en successions de bords de lauzes, elles sont saisies d'une fougue e coulée de lave. La pente qui les meut aurait-elle basculé ? Elles n'ont plus le temps de refléter le ciel, ni les arbres qu'elles ceinturent à mi-tronc, berges transgressées, abolies. Et la vallée est telle une barge chargée à ras bords d'une eau pesante, limoneuse, qui dévalerait un chenal à ses exactes dimensions.
Emportés, les murmures, chuchotis, des eaux oisives. Débordantes, elles ont, non moins que les tornades, à faire dans l'urgence : un souffle de puissant déversoir nous l'assure ; une expiration forcée indéfinie. Une retenue rencontrée est franchie en une sorte de « galop volant », quitte à retomber dans un enchevêtrement d'écume acérée, griffue, où l'on croit voir une mêlée de casoars.
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À prendre de la hauteur avec les eaux courantes, ce que je fis plus tard, d'autre images vous viennent. Bordée de vert, une lanière de ciel s'est abattue sur la terre. Pour la flageller ? Pour souligner, de sa platitude, tout ce que le globe a d'accidents – ravins et crêtes, bosselures et cuvettes ? Serait-ce là une veine à nu qui survivrait à un organisme en voie de sclérose, de fossilisation ? Un filon d'argent qui ferait surface pour damasquiner le paysage – ou pour en faire un champlevé ? La touche de bleu acier, de bleu turquoise, dont un Fauve aurait rehaussé un paysage peint en grisaille ?
Par la rivière, ciel et nuages s'invitent sur terre ; ils la rasent comme fait l'hirondelle à l'approche de l'orage. Par elle, s'ouvre, dans la croûte terrestre, une sinueuse crevasse où voir… le jour. Au plus bas du terroir considéré, elle étalonne en hauteur ce qui l'entoure, et d'abord les abrupts rocheux qu'elle fait valoir et dont, longeant leur pied, elle semble l'assise.
Mais surtout – l'insinuante ! – elle a, face à l'obstacle, un discernement sans défaut pour déceler le point où l'adversaire baisse la garde. À nos yeux, nulle pente ne se dessine, ne s'impose en cette composition de buttes, bassins arables, éboulis de villages, au loin.
Féminines, toutes de soumission apparente, les eaux vives s'y fraient un passage par manœuvres de contournement ; elles introduisent la circonlocution dans un réel qui nous parlait tout de go. Elles nous révèlent qu'on peut passer outre à ce qui nous paraît une paroi sans faille.
On les croirait, de haut, apparentées à quelque pierre précieuse – tantôt lazulite, tantôt olivine. C'est tête baissée qu'elles cheminent avec la détermination des oiseaux migrateurs après qu'un signe venu d'au-delà l'horizon et d'eux seuls perçu, eût fait, de leur troupe sans cohésion, un fer de flèche.
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Rectilignes, l'orée des champs, l'arête des toits, maintes voies de communication. La rivière de plaine, de bassin sédimentaire, y introduit le méandre, figure de la nonchalance, du don gracieux. Elle nous enseigne les vertus du balancement, et ce que l'on gagne à perdre son temps.
Elle appose son paraphe sur le paysage. Aux torrents de foncer au plus droit en bousculant les airs. Elle a, pour envelopper les butes boisées ou ravinées, des arrondis de bras de danseuse kmer.
Elle introduit, dans la nature hirsute, le poli et l'égal ; elle est… faveur de paquet au grossier emballage.
L'homme défriche le terroir. Elle fait prévaloir, par ses berges joufflues de verdure, les droits de l'arborescence, des frondaisons.
Il est des réceptacles terrestres où l'eau, ne trouvant pas d'issue, voue le ciel à la macération. La rivière nous montre qu'en tel bassin qui nous semblait fermé, était une échappée – qu'elle sut trouver. Que la cuvette de roche et de terre que nous croyions étanche, fuyait. Partant, que l'évasion est possible parmi ce qui – champs, demeures et routes –, paraît à jamais fixé.
Elle nous révèle que le ciel n'est pas seul orienté – par une cohorte de nuages, un vol de migrateurs… – mais qu'un fil gouverne les eaux libres, apparentes ou souterraines, et jusqu'aux indolentes, quasi sans penchant, qui ne quittent leurs berges qu'à regret. Un fil non perceptible dans l'espace, mais qui fléchit les herbes aquatiques.
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Hormis celles qui s'amassent et s'évaporent sur place – une dépression argileuse y suffit –, les eaux étroites semblent tôt posséder un sens très sûr du chemin à suivre pour gagner la sortie du labyrinthe. Un chemin au demeurant tortueux car on n'est pas de nature à trancher au plus droit, sauf en recoupant un méandre ancien. Il est même d'usage de se raviser, d'opter pour une autre direction , quitte à se reprendre à nouveau. Reste qu'il est bien un fil du courant qui, avec doigté, va démêler l'écheveau des possibles, en fait de pente, et vous mener, en dépit de mille traverses, d'un amont à un aval.
À chaque confluent, le fil s'affirme en force, en décision. Les eaux qui convergeaient à leur insu y trouvent leur justification, ainsi de foules venues d'horizons divers que draine un même pèlerinage. Une seule visée les anime, pour obscure qu'elle soit – et cela s'agglomère, s'entrelace, se confond ; et fonce, naseaux bas, endigué, sauf par temps de crue, par des berges indifférentes à ce qui passe.
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Les Murmures de l'amour       *
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L'amoureuse
Tes mains sont pour moi un grand mystère, à les voir si bien donner forme à la tendresse. (La forme des fougères, celle du givre aux carreaux.)
D'où vient qu'elles se dirigent sur moi comme si elles me connaissaient de tout temps ? Comme si je n'étais, que pour être défaite par elles ? Cependant qu'avec une égale sûreté, ta voix – une voix de soir – me contourne le cœur…
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L'amoureux
Tu es de ces femmes qui, de leurs pas, déploient sur terre d'immatérielles balustres.
Ai-je dit déjà que tu m'étais, au cœur de l'été, l'ombre végétale ?
Comme la Mathilde de Neruda, tu es de celles qui viennent à vous les paumes pleines de froment.
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François Solesmes, Les Murmures de l'amour, Encre marine.
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samedi

15 décembre Ecrire au féminin VII, Textes (2)



 ECRIRE AU FEMININ VII   
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 TEXTES (2 )
*
EN MARGE
DES
« MÉMOIRES D'UNE JEUNE FILLE DÉRANGÉE »
 *
Il est des personnages, des artistes, des écrivains, sur lesquels on a tant écrit, que la plume vous tombe des doigts à la pensée d'ajouter aux gloses dont ils furent l'objet.
Ainsi de Simone de Beauvoir. Mais Michel Onfray l'ayant réduite à ses dimensions, dans son cours de «  Contre-histoire de la philosophie »1, je viens enfin de lire l'ouvrage qu'il cite à plusieurs reprises : Bianca Lemblin, Mémoires d'une jeune fille dérangée, Balland, 1993, et j'y ai trouvé ample confirmation des sentiments que m'inspiraient l'œuvre et la personne de l'auteur du Deuxième Sexe.
L'ouvrage de Bianca Lemblin relate l'amour passionné de la jeune fille pour son professeur de philosophie, Simone de Beauvoir. Laquelle, en bonne rabatteuse, la poussa de sa propre couche dans celle de Sartre – dont elle était la pourvoyeuse en chair fraîche. Il dit son effondrement, sa douleur, quand elle découvre, par le biais de publications posthumes (lettres, journaux, carnets des deux protagonistes), à quel point elle fut manipulée, et en quels termes désobligeants celle qu'elle vénérait convainquit, par jalousie, Sartre à se séparer d'elle – ce qu'il fit avec sa muflerie coutumière.
On pourrait douter de l'objectivité de ces « mémoires » si tant de citations de Michel Onfray prises dans l'œuvre publiée du célèbre couple, ne venaient corroborer les jugements de Bianca Lemblin quant à la duplicité, au cynisme, au machiavélisme de la philosophe. Alliés à un « farouche égoïsme », une « ambition dévorante », un « égocentrisme infantile ». Telle nous apparaît, en maintes circonstances, celle en qui ses dévots voient un parangon de véracité, d'authenticité. Il n'y manque même pas « la violence quand elle se sent menacée », des velléités de racisme envers les Arabes (cela est sensible dans ses lettres à Nelson Algren) et envers les Juifs – ce que perçoit Bianca, d'origine juive. Cette phrase : « Castor [S. de B.] s'accommodait aisément du mal qu'elle faisait aux autres » résumant assez bien sa conduite envers son élève, bon exemple de « ce qu'on jette quand cela vous devient inutile. » (Bianca aurait pu ajouter qu'elle avait la voix coupante de ceux à qui furent chichement départis tendresse, altruisme – et modestie.)
N'importe : on est, pour l'une de ses thuriféraires, « une femme qui fut dans sa vie et demeure dans ses textes une guerrière de lucidité, de l'élégance et de l'honnêteté intellectuelle, de la liberté » (« Les Temps modernes », janvier-mars 2008). Par parenthèse, il est plaisant de voir louer sa lucidité quand on sait les errements politiques du couple à l'égard du communisme, de Cuba, et de cette Chine maoïste à laquelle elle consacra un livre enthousiaste, La longue Marche !
Et la thuriféraire citée de se déchaîner quand parut le livre de Bianca. En substance : Quelle naïveté ou quelle prétention, chez celle qui se pose en victime ! Elle aurait dû savoir que l'on court certains risques à mêler sa vie à celle de gens supérieurs régis par une éthique à leur seul usage. Avoir été l'une des maîtresses de Sartre aurait dû lui être un suffisant titre de gloire. L'adulatrice avait d'ailleurs, dans le numéro des « Temps modernes » mentionné plus haut, défini ainsi la « philosophie » de son icône : « S'acharner à être heureux. Choisir et se choisir, quel qu'en soit le prix. Préférer, à tout, sa liberté, quel qu'en soit, là aussi, le prix. » Ce que devait déjà penser Mme de Merteuil des Liaisons dangereuses.
La fin justifiant les moyens, il suffit de savoir se donner bonne conscience. Une brillante intelligence, réputée, encensée, n'est pas astreinte à la morale du commun. On appartient, par l'esprit, à une caste supérieure qui a des droits ; ce qui justifie l'arrogance péremptoire dont on fait preuve, les libertés que l'on prend avec la vérité, quitte à s'empêtrer dans ses mensonges.
On a la diffamation aisée, le décri prompt et large. Camus en fit les frais, mais aussi bien les écrivains auprès de qui Simone de Beauvoir aurait pu prendre des leçons de style.
On est boulimique de paysages, de monuments, d'œuvres d'art, ainsi que l'attestent les volumes des mémoires, mais comme on est dépourvue de toute sensibilité, hormis pour son moi, mieux vaut consulter un guide touristique si l'on veut se faire quelque idée de… ce qui vaut le détour.
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« On ne naît pas femme, on le devient ». La formule fit le tour du monde des têtes pensantes. Et combien, certes, étaient disposées à l'entendre, dont la servitude était le lot ; qui avaient, de quelque façon, à souffrir de l'homme ! Combien vouées aux tâches subalternes, prises au piège du mariage, accablées de criailleries d'enfants ! Combien d'humiliées dont on avait bridé, étouffé les dons ; bafoué ou tranché net en elles toute résurgence de la dignité !…
L'assertion était irrécusable et méritait d'être gravée au fronton des établissements scolaires. Elle avait l'autorité du cogito cartésien, d'une vérité révélée. Il faut donc une belle dose d'inconscience à la cinéaste Agnès Varda pour déclarer, dans un entretien, que cette formule « est bonne pour les philosophes », et d'ajouter : « On naît avec un corps de femme […] Être femme, c'est être aimée avec un corps de femme. »
Une pensée assurément simpliste. Néanmoins, parce que, pendant mille pages une femme va écrire sur la condition féminine, il n'est pas superflu d'examiner dans quelle mesure elle était fondée à le faire.
Simone de Beauvoir n'aimait pas son corps. Nous ne songeons pas à le lui reprocher : est-il tant d'hommes pour se rêver pourvu d'un corps qui, de l'adolescence à la ménopause, est soumis à toutes les sujétions de la physiologie féminine et, de surcroît, l'objet de sollicitations importunes, humiliantes ; vulnérable à l'effraction ; gîte d'angoisse à la pensée de l'enfant conçu sans que le cœur y souscrive, et dont on ne se débarrassera qu'en risquant sa propre vie comme il advient encore en maints pays ? Un corps condamné à paraître plaisant puisque vous serez d'abord estimée sur votre apparence, n'importe votre richesse intérieure.
Il reste qu'à entendre disserter sur le sort des femmes, j'accorderais plus de prix à ce qu'en eût dit une Anna Magnani qu'à la compagne de Sartre, « piètre amant » dont Bianca, qui connut sa brutalité et sa goujaterie écrit : « Je sentais bien qu'il était incapable de se laisser aller physiquement, de s'abandonner à une émotion sensuelle. Son intelligence, toujours vigilante, brisait tous les liens entre son esprit et son corps. » (p.56). Celle qui écrit en 1949 Le Deuxième Sexe, et qui n'aime pas son corps, n'aura connu… l'orgasme vaginal qu'avec l'amant américain, si l'on en croit ses lettres à Nelson Algren. (Lequel ne reçut pas, pour autant, une page d'amante extasiée…)
On sait le pacte, imposé d'emblée par Sartre à Simone de Beauvoir, sur l'amour nécessaire et les amours contingentes – ce qui nous vaudra, de celle-ci, une apologie de l'amour libre. Quitte à découvrir que, toute femme libérée qu'on se proclame, on peut connaître les affres d'un sentiment bien bourgeois : la jalousie.
Le mariage est bien sûr condamné : il engendre l'ennui ; il instaure et légalise la domination de l'homme sur la femme. Que n'a-t-elle lu des confessions de lesbiennes avérées : toujours on y trouve une dominante et une dominée, et les scènes – d'abord de jalousie – y ont non moins de virulence qu'entre sexes différents.
Le corps, l'esprit de l'essayiste, exècrent la maternité : l'enfant, grevant une existence qui se veut libre, est un obstacle au plein épanouissement de vos facultés. Au demeurant, l'instinct maternel n'existe pas, ou il est le produit du conditionnement par la famille, les proches, la société.
Ici, entre autres, se manifeste une propension à la généralisation qui fut souvent reprochée à la philosophe. En bref, toute femme, à moins qu'elle n'ait été aliénée par l'homme, ne peut que souscrire à ses prises de position. Elle n'a rencontré, à l'évidence, de femmes qui, dépourvues de ses carences, s'accommodaient assez de leur corps pour rêver d'être aimées en femmes riches de leurs viscères spécifiques et résolues à en payer le prix. La récompense étant, outre de se réaliser à leurs yeux, d'accéder à des sensations à jamais refusées à l'homme.
Il fallait assurément donner conscience au peuple des femmes de son aliénation ; prêcher la conquête de son autonomie – en ne taisant pas que s'accomplir implique plus de refus que d'acquiescements et que, femme, les choix sont plus déchirants que pour l'homme, tant les meilleures de nos compagnes ont de possibilités, de ressources et, partant, d'aspirations contradictoires entre lesquelles devoir opter, à son corps défendant. (Combien de femmes « en vue », illustres, souscriraient au mot amer de Mme de Staël selon lequel, au féminin, « la gloire est le deuil éclatant du bonheur » !)
On ne demandait pas à Simone de Beauvoir de vouloir connaître, comme Simone Weil, la condition ouvrière. Convenons seulement qu'il est plus aisé de devenir femme quand, née dans la bonne bourgeoisie, ayant fait de fortes études, on est auteur fêté, sans souci d'argent, maîtresse de son corps, côtoyant le génie, voyageant à son gré – plutôt que paysanne des hauts-plateaux andins ou hôtesse de caisse dans un grand magasin.
On naît bel et bien femme, ou homme. Et quand la nature a balancé, c'est à grand douleur qu'adolescent, adulte, on s'efforce de conformer le corps, l'allure, à l'identité foncière que l'on croit sienne.
On naît femme et on le devient, par le complet accomplissement de vos dons, de vos desseins, dans la mesure où, à résolution égale (le statut d'objet a tant de séduction !), les circonstances, les mœurs, les lois des hommes, n'y mettent pas obstacle. Ou ce sera au péril de votre vie.
La cause des femmes méritait une avocate qui ne fût pas une infirme du cœur et des entrailles, mais une essayiste ayant la sensibilité, l'équité, la hauteur de vues, la rectitude de vie, d'une Marguerite Yourcenar.
Dommage : il y fallait quelque noblesse ; nous n'eûmes droit qu'à la roture entachée de vulgarité sous-jacente ; on attendait un constant bonheur d'expression, hommage à « la faveur d'être femme » : on nous servit l'une de ces proses tout unies qui nous importent moins, dès le lendemain, que sur l'instant.
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   1 Publiée, en CD, par Frémaux et associés
    2 Voir en annexe 
    3 « Je n'aime pas l'opposition des sexes. Je trouve qu'il y a déjà assez d'oppositions dans le monde sans y ajouter celle-là. Je vois les hommes et les femmes complémentaires. Je ne les vois pas devant nécessairement s'opposer … » (Entretien avec Claude Servan-Schreiber, « F.Magazine », mars 1980)
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ANNEXE
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Extraits d'une lettre de Sartre à Colette Gibert [début 1940?] proposée dans un catalogue d'autographes :
« Je ne t'ai jamais aimée, je t'ai trouvée physiquement plaisante quoique un peu vulgaire, mais j'ai un certain sadisme que ta vulgarité même attirait un peu. Je n'ai jamais – et cela du premier jour – entendu avoir avec toi autre chose qu'une brève aventure.  […]
« J'avais décidé que cette histoire finirait le 1er octobre et tu le savais. […] Depuis longtemps le goût que m'avait inspiré ta personne était tombé, on se lasse du sadisme et de la vulgarité. […]
« Tu dépeins complaisamment nos rapports physiques et tu donnes des détails à faire rougir. Où les as-tu pêchés ? Dans des livres spéciaux ? Je ne me souviens pour ma part que de quelques premiers feux qui venaient surtout de mon sadisme et qui s'éteignirent vite. […] »
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